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fumés de l'essence de sandal. A droite .et à gauche étaient des cassolettes où brûlaient du sandal et de l'aloës, du bdellium^ résine odoriférante, et de la gomme du sardja *. Vieillards et hommes faits, femmes et enfaps, tous à Tenvi devaient célébrer les victoires de Crichna, et ses épouses, dans le gynécée, préparaient aussi les offrandes d'honneur iarghja). Cependant on entend de loin le son de la trompe guerrière du triomphateur. Aussitôt tous les habitans sortent au-devant du héros : à leur tête est le roi Ougraséna ', qui descend de son char et s'avance à pied. On aperçoit Crichna élevé sur son char re^lendissant de pierreries; les feux des diamans étincellent sur toutes les parties de ses vêtemenjs; lui-même il éblouit comme le soleil. Sur sa poitrine descend un chapelet de grains d'un bois précieux; autour de lui on distingue les insignes de la puissance royale , l'étendard (dhwadjd), l'éventail (vjradjana), le chowri (tchâmarà) % le parasol {tchhattra^ tchhatta). Avec peine l'œil peut soutenir
* C'est l'arbre appelé Shorea robusta,
' Ougraséna signifie chef d'une armée terrible. ]L«e mot ougra ^ terrible , rappelle le mot ogre. Ougraséna était le père àe la mère de Crichna.
^ C'est un émouchoir formé d'une queue de vache de Tartarie.
l'ëclat qui environne Crichna. Ougraséna s'approche; il lui offre les présens d'usage (argha); il veut le complimenter. Et que seraient les paroles d'un homme pour louer un dieu? Mais Crichna l'en dispense. « Prince, lui dit-il, je connais vos sentLmens; ce n'est point dans cette attitude que le roi de Mathourà doit paraître devant moi. Montez sur ce char; entx>urez-vous de ces marques de la dignité souveraine, et, de plus, placez sur votre front ce brillant diadème. » En même temps il commande qu'on dépose dans le trésor du roi une part considérable du butin. A chaque habitant de Mathourà, il donne lo pièces d'or, appelées dîndra * . Les poètes et les panégyristes, nommés soûtas et mdgadhasy en reçoivent chacun i,ooo : les vieillards et les femmes ne sont pas oubliés dans sa munificence ; et ces hommes à face noire, qui servent auprès du prince, ontà partager entre
' Le eUnâra est une monnaie d*or d'une éyaluatîon incertaine, parce que le poids en a yarié. Ce mot yient de dùia^ qui signifie pamre : c'est le présent que le riche doit au pauyre. Le tUnar est une monnaie moderne de la Perse , et l'apparition du mot dùiâra semblerait protester contre l'antiquité du liyre où il se trouye. Mais le mot persan a pu être emprunté d'un ancien mot indien , et même il ne serait pas impossible que l'eicpression latine denarîus fût yenue du sanscrit , macéré l'autre étymologie qu'on yeut lui donner. ' ,
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eux une somme de dix mille dindras. On dirait que, pour annoncer le retour de Crichna dans sa patrie, une pluie d'or descend sur Mathourâ,
Ougraséna remonte sur son char, et précède le cortège, qui entre dans la ville au son des tambours, des cymbales et des trompes guerrières. Le frémissement des éléphans, le hennissement des chevaux , les cris de lion des guerriers et le bruit des chars , formaient un concert terrible qui ressemblait aux éclats de la tempête. Aux accens des poètes le peuple joint sa voix : tous le saluent de leurs acclamations. « Vive à jamais, s'écrie-t-on , ce héros vainqueur et modeste! il fut grand avant la victoire, il est encore plus grand dans le triomphe. » En voyant son air noble et majestueux, les femmes baissent la tête et chantent des hymnes en son honneur. wOui, disent -elles, c'est un dieu; c'est Nârâyana ' lui-même; du séjour de la gloire et du bonheur il est descendu à Mathourà. Il a quitté , pour habiter la terre, cette mer de lait où il réside sans cesse , cette couche divine où il est étendu sur le grand serpent '. C'est lui qui
' Nârâyana, nom de Vichnou ; c'est l'esprit jadis flottant sur les eaux et animant les hommes.
' On représente Vichnou, divinité conservatrice , un des dieux
vainquit le géant Bail ' ^ lui qui donna à Indra l'empire des trois mondes. Vive Crichna ! il n'est point le roi de Mathourâ , mais il en est le héros et le sauveur ! »
Les Soûtas et les Mâgadhas, dans leurs vers savans et harmonieux, exaltent aussi sa gloire. Ils passent en revue toutes ses qualités, célébrant tour à tour sa force , sa prudence , sa générosité. Ils vantent le bonheur de celle qui lui donna le jour, de la vertueuse Dévakî.
Ainsi au milieu des cris de joie et de triomphe, Crichna s'avançait dans Mathourâ, que, ce jour-là , on aurait pu prendre pour la divine Amaràvati * transportée sur la terre. Le héros refuse de descendre au palais des rois, et se rend dans la maison de Vasoudéva. U tombe
de la triade indienne , couché sur le serpent Ananta. Ce serpent a mille tètes , qui , recourbées au-dessus de Vichnou , lui servent de parasol. Peut-on reprocher aux Indiens de Yoir un dieu dans leur héros Crichna, quand les Romains civilisés retrouvaient Apollon dans Auguste ?
' Bail était un roi détya ou ennemi des dieux, qui par ses vertus était sur le point d'obtenir l'empire du ciel. Les dieux , tremblant pour eux, se plaignirent. Vichnou naquit sous la forme d'un nain. Balî fiit privé de son royaume terrestre , et envoyé comme roi dans les régions infernales , jusqu'au jour où il doit devenir Indra ou souverain du ciel.
' Amarâvad est la ville céleste , capitale d'Indra. Ce mot signifie immortelle.
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aux pieds de son père et de sa mère, et leur fait hommage de sa gloire.
La joie régnait dans Mathourà, et l'inquiétude était au fond du cœur de Crichna. Cette ville où il entrait en triomphe devait être bientôt abandonnée par ses habitans, contraints d'aller chercher une autre patrie. Garouda s'est acquitté fidèlement de la commission qui lui avait été confiée : une ville nouvelle s'élève dans une île de l'Océan , non loin du rivage où s'abaisse la chaîne du mont Révata, et l'artiste des dieux, Viswakarmâ *, déploie tous ses talens pour y préparer une demeure digne des enfans d'Yadou.
Crichûa assemble les chefs de la nation, et crpit devoir leur parler avec franchise. « Nobles Yàdavas, leur dit-il, telle est la condition de la puissance qu'elle excite la jalousie. Le territoire de Mathourà et de Vradja ' est étendu et populeux. C'est une raison qui a soulevé contre nous la haine de nos voisins : nous les avons vaincus; cette haine est devenue irréconciliable , et l'or-
' Viswakarmâ est le Vulcain des Indiens , celui qui exécute tous les ouyrages merveilleux. Ce mot signifie habile dans tous les
ouvrages.
* Vradja est une partie du royaume de Mathourà : c'était là que Crichna avait été élevé.
gueil blessé a envenimé cette jalousie que leur causaient et la force de nos armées , et l'abondance de nos trésors^ et le nombre de nos alliés. L'accroissement merveilleux de Mathourâ, la vue de cette jeunesse, espoir de notre patrie, peut sans doute nous donner quelque confiance. Mais la fureur de Djaràsandha a été nous chercher des ennemis que les destins ne nous permettent pas de vaincre. Us marchent sur Mathourâ^ animés par l'espérance et par le désir de se venger. En vain nous nous flatterions de les apaiser ; ils demandent à combattre , et leurs troupes sont si nombreuses que même , toujours victorieux, nous aurions besoin de longues années pour les détruire. Cependant que de maux, que de dangers pour les nôtres!
Dérobons à la fureur de l'ennemi ce que nous avons de plus cher. Une autre ville vous attend. Où vous serez, généreux enfans d'Yadou, là sera toujours la patrie. Je viens de vous parler sans déguisement, voyez ce qui convient aux circonstances.
« — Unique soutien de Mathourâ, s'écrie Ougraséna au nom de tous, nos destinées sont entre vos mains. Sans vous, nous n'avons point de bonheur à espérer : nous ne sommes plus que comme des femmes privées de la protec—
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tion de leur époux. Vous êtes notre maître, notre père. Sous votre conduite, nous ne craignons pas ces rois réunis contre nous. Nous sommes prêts à vous suivre en tous lieux , sûrs de vous suivre partout à la victoire. »
C'en est fait, et le pays de Mathourâ, abandonné par ses habitans, va devenir une vaste solitude ' , théâtre des vaines fureurs d'un ennemi trompé. Crichna l'ordonne, et tous les enfans d' Yadou , exilés volontaires , s'éloignent des lieux qui les ont vus naître. Au bruit des fêtes et des triomphes succède le tumulte confus d'une émigration précipitée. Un murmure
' Ce récit peut paraître d'une exagération toute poétique. Cependant rhîstoire d'Orient rend les prodiges quelquefois vraisemblables. Dehli , capitale ordinaire des souverains indiens , s'est vu plusieurs fois abandonné pour d'autres capitales. On raconte qu'eu i338 Mohammed III se détermina à prendre pour sa résidence la ville de Deogour dans le Dékan. Il donna ordre aussitôt aux babitaus de quitter leurs foyers : femmes, enfans, vieillards, avec leur fortune et leurs troupeaux, sont obligés de se mettre en route. Pour donner quelque pompe à cette émigration , le prince fit déraciner des arbres , qui furent replantés tout le long de la route en lignes régulières. Le trésor du prince défraya ceux qui n'avaient pas de quoi faire la dépense du voyage. Deogour, qui prit le nom de Dowlatabad , ou ville fortunée , fut orné de riches maisons; les murailles réj^arées furent entourées d'un large fossé. Sur la colline où était \% citadelle, on établit de grands réservoirs d'eau et de beaux jardins. L'ancienne capitale resta déserte. Cette émigration d'une cité tout entière est aussi extraordinaire que celle des habitans de Mathourâ.
sourd, une vague agitation règne et s'étend au loin : ainsi frémissent et se soulèvent les flots de la mer au souffle du vent qui commence à gronder. Les Yâdavas se mettent en marche.
Des éléphans richement caparaçonnés, des chars dorés, des chevaux animés par le fouet du conducteur, transportaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfans, toute leur famille. Ce n'était pas une fuite, le son des tambours retentissait dans l'air, et cependant les yeux se retournaient souvent vers les lieux que l'on quittait. Le vieux Vasoudéva dirigeait cette première troupe , que suivaient les guerriers et les chefs commandés par Crichna, formant ainsi une espèce d'arrière-garde. Enfin ils arrivèrent dans une contrée fertile, plantée de kétakas % de tâlis (palmiers), de pounnâgasy couverte de troupeaux d'éléphans et parsemée de mille fleurs difierentes. Ce spectacle charme les yeux des compagnons de Crichna : cette terre d'exil va devenir pou» eux un séjour presque divin.
Là , dans une île au pied du Rêvata , non loin des villes brillantes soumises à la domination du roi de Sindhou % une cité, nommée Dwâ-
' Le Kétaka est le Randanus odoratissimus , et le Pounnâga le Rottleria tinctoria.
* C'est le pays où coule Tlndus ou Sind.
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rakâ ' , et tracée d'après les plans de Crichna , reçoit les Yâdavas fugitife et les console de tous leurs sacrifices.
D'un autre côté, Câla-Yavana avait rassemblé ses forces. A sa voix tous les rois mletchhas ' étaient accourus. LesSakas (Saces), les Touchâras ^ , les Daradas, les Paradas (Parthes), les Tanganas, les Khasas (Scythes), les Pahlavas (Persans), et cent autres nations, habitant les montagnes glacées , s'étaient réunis pour le pillage et le meurtre , semblables à une armée de ces sauterelles qui dévorent tout sur leur passage. Terribles et distingués par leurs armes et leurs habillemens , ils s'avançaient vers Mathoura. Un nombre infini d'éléphans, de chameaux, d'ânes et de chevaux les accompagnait. La terre tremblait sous leurs pas, et le soleil lui-même était obscurci par la poussière. ^
' Dwârakâ, ou Dwâravati, est ainsi appelée k cause des portes en forme d'arcs triomphaux qui la décoraient.
* Ainsi se nomment les peuples qui ne sont pas indiens : ce mot est synonyme de barbare.
' Un manuscrit porte Toukhdra : c'est peut-être l'ancienne tribu des Turcœ, appelés autrement Tourouchkas.
* J'ai passé ici un petit détail , qui est sans doute une malice du poète contre les étymologistes de son temps. Il prétend qu'une rivière , nommée Aswasakrit , fut formée alors des immondices de tous ces animaux. L'armée de Xerxès mettait les fleuves à sec» celle de Càla-Yavana en produisait.
8o HISTOIRE
Les deux chefs ennemis , ayant de se rencontrer, avaient déjà entretenu une correspondance muette, mais énergique. Dans une urne ^ Crichna avait renfermé un énorme serpent noir^. Cette urne, empreinte de son sceau, avait été confiée à un messager fidèle. L'envoyé se présente devant Cala-Yavana, ouvre Fume et lui dit : voilà Crichna. Cala-Yavana, que. ce message devait intimider, prend le vase, le* remplit de grosses fourmis, le referme, y imprime son sceau et le fait reporter au chef des Yâdavas. L'urne est ouverte , et l'on trouve que le serpent a été entièrement dévoré par les fourmis, qui signifiaient la multitude des troupes ennemies , et annonçaient le destin qu'on réservait à Mathourâ.
Mais, si le sol de Mathourâ leur était abandonné, ses hahitans n'avaient plus rien à craindre de leurs fureurs. Ce n'était pas assez pour Crichna; Cala-Yavana devait encore expier sa témérité. Dans cette ville où le roi des Mletchhas triomphait sur des ruines, le héros
' Il faut se rappeler que le mot Crichna signifie noir. Ce serpent est le crichnasarpa , on le cobra capeUo. Cette anecdote est un exemple nouveau de ce langage symbolique qu'employaient les anciens peuples. Ainsi les Scythes envoyèrent à Darius un oiseau , une souris , une grenouille 9 et cinq flèches. On sait rexplication donnée à ces emblèmes.
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de Dwârakâ ose venir se présenter devant lui. A sa vue, Câla-Yavana s'élance, enflammé de colère. Crichna semble fuir, et attire avec adresse son ennemi qui s'attache à ses pas; L'insensé! il se flatte de pouvoir s'emparer d'un guerrier qui l'entraîne au contraire à sa perte, et qui l'amène doucement vers la caverne de Moutchoucounda. *
Ce Moutchoucounda était un ancien roi ,. fils de Màndhâta "^ . Il avait autrefois secouru les Dévas dans une de leurs guerres contre les Asouras. Pour prix de ses services , il avait demandé à dormir jusqu'au temps de Crichna. « Que la flamme de mes yeux irrités, avait-il dit, dévore quiconque osera m'éveiller. » Indra avait accédé à sa demande, et le prince, se retirant dans une caverne , s'y était tranquillement endormi. Cette histoire avait été racontée à Crichna par le sage Nàrada : le héros savait quel devait être l'effet du réveil de Moutchoucounda; c'est près de lui qu'il venait d'amener
' Le nom de Moutchoucounda est celui d'un arbre (pterosper^ mum salici-'folium).
« Mândhàtâ avait été le neuTième roi de la race solaire. Pour expliquer le nom de ce prince , on suppose qu'un jour il suçait le doigt d'Indra , afin d'en exprimer l'ambroisie , et que le dieu s'écria : màndhdtd, c'est-à-dire il me suce. Ce mot est devenu le nom du prince.
Câla-Yavana. Il va se placer lui-même à la tête du prince assoupi , ayant ainsi la prudence de laisser libre l'entrée de la caverne et de se mettre à l'abri de son regard. L'imprudent Yavana arrive ; il voit le monarque endormi et comme inanimé : il le prend pour G:*ichna et le pousse rudement du pied. C'est la mort qu'il provoque; il est en ce moment comme la sauterelle qui s'approche du foyer. Moutchoucounda s'éveille: il se rappelle de quel châtiment il peut frapper l'importun qui vient d'interrompre son sommeil; il le regarde > et comme l'arbre desséché que vient de fipapper la foudre > Gala-Yavana est consumé par la flamme qui jaillit de ses yeux. '
Crichna , délivré de son ennemi ^ adresse alors la parole à celui qui lui a donné la victoire. « O prince, lui dit-il, grâces vous soient rendues ! Je viens de recevoir de vous un service éclatant; vous avez assez dormi : c'est moi que vous attendiez »• A ces mots, le râdjarchi comprit que les temps étaient accomplis. « Qui
» On explique ce conte en disant que Crichna eut l'art d'amener son ennemi dans des montagnes habitées par des tribus guerrières, qui depuis long- temps n'ayaient point paru dans la plaine. Il avait fait une alliance avec elles , et ces peuples anéantirent Farmée de Câla-Yavana engagée dans les gorges de ces montagnes.
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es-tu? dit-il à Crichna : que viens-tu faire en ces lieux? combien de temps a duré mon sommeil? parle ^ réponds âmes questions. »
Crichna lui dit : « Un prince de la race lunaire, Yayâti *, fils de Nahoucha, a eu cinq enfans, dont l'alné fat Yadou. Descendant d'Yadou, Vasoudéva est père de celui qui te parle en ce moment. Tu t'es endormi dans l'âge appelé trétd^ nous sommes maintenant dans celui qui porte le nom de cali •. Que puisje aujourd'hui pour toi? Tu viens d'acquérir des droits à ma reconnaissance^ en détruisant un de mes ennemis que ses destinées protégeaient contre moi. »
Ainsi parlait Crichna . Moutchoucounda sortit de sa caverne^ conduit par le héros des Yâdavas. A mesure qu'il s'avançait sur la terre, son étonnement ne faisait qu'augmenter. Il comparait ce qu'il avait vu autrefois avec ce qu'il voyait maintenant. Il ne pouvait revenir de sa surprise ; tout lui paraissait faible et dégénéré. Les hommes surtout étaient moins grands et
' C'est le cinquième roi de la race lunaire. Déya-Nahoucha est le personnage dans lequel on veut reconnaître Dio-Nysus , le Bacchns grec.
* Nous avons déjà yu que les Indiens comptaient quatre âges : Trétà est le second , et Cali le dernier.
84 HISTOIRE DE CA.LA.-YAVAIf A.
Vnoins vigoureux. H ne chercha point à réclamer son trône, qui n'était pas resté vacant.
D'autres pensées que celles de l'ambition l'occupaient; il se retira sur l'Himalaya ' pour s'y livrer aux pratiques de la pénitence, et par la mortification il parvint à se délivrer de ce corps mortel, et à s'élever jusqu'au ciel que ses œuvres lui avaient mérité.
Crichna, victorieux par laVuse, voulut ensuite achever son triomphe par la force. Il réunit une armée nombreuse, se présenta devant ses ennemis privés de leur chef, les mit en déroute, et s'empara d'un immense butin dont il enrichit la ville de Dwârakâ.
' C'est la chaîne de montagnes qui règne dans le nord de l'Inde, rimaûs des anciens. Ce mot yeut dire séjour de l'hiver.
MARIAGE DE ROUKMINL
(tiré du BHAGAVATA.)
On s'expose à de grandes erreurs , quand on veut appliquer, aux jugemens que Ton porte sur les peuples de l'Asie , les règles de notre morale civile et de notre politique.
Quelques oenseurs, accoutumés à condamner le Jupiter des Grecs, ont prétendu flétrir de même le Grichna des Indiens , et ils n'ont voulu voir en lui qu'un dieu libertin; plaignant l'aveuglement des peuples qui pouvaient reconnaître quelque chose de divin dans un être souillé de vices et d'impuretés. Il serait difficile de justifier toutes les fautes de Grichna , mais on pourrait les atténuer en établissant bien son caractère. Ce dieu est un Kchatriya, c'est-à-dire qu'il appartient à la caste militaire , et la loi n'exige pas de lui la régularité de mœurs qu'on peut imposer aux brahmanes. Il est prince , et doit jouir 4p tous leç privilèges de ces rois de l'Orient , qui , malgré le nombre des femmes renfermées dans leur harem 9 n'encourent pas les reproches qu!on fait à Grichna. Mais
les traditions lui donnent seize mille épouses : on reconnaît bien ici l'exagération poétique, et c'est dans ce cas surtout que celui qui dit trop ne prouve rien. Grichna est un sultan indien, que ses partisans ont déifié, sans penser qu'on pût lui faire un crime de choses qui dans l'Orient ne sont point criminelles, qui annoncent le luxe et non le libertinage.
Les censeurs insistent : Crichna n'est pas seulement un dieu impur et voluptueux, c'est un ravisseur sacrilège. Et voilà quelles divinité , quel maître de morale et de philosophie les auteurs indiens proposent à notre admiration ! Roukminî , qui devint son épouse , fut par lui enlevée à son père dans une cérémonie sacrée. — Le reproche est juste : il paraît même que la chose était assez commune dans ces anciens temps , pour que les lois aient cru devoir consacrer cette espèce d'union. C'était une liberté que l'on ménageait aux Kchdtriyns de ces siècles antiques , et le code de Manou , parmi les huit modes de mariage qu'il établit , reconnaît le mode râkchasique, qui consiste à en-
lever à des rivaux , le fer à la main , au milieu des cris , des pleurs et du sang , la femme dont on veut faire son épouse ( Man. , 1. m). Je l'avoue en rougissant, la conduite de Crichna était légale. Les poètes ont essayé de la justifier encore par une autre raison.
Crichna est un avatâre ou incarnation du dieu Vichnou , dont Tépouse est Lakchmi.
Quand un dieu prefld une forme humaine , d'après leur croyance , il doit retrouver sur la terre son épouse immortelle , qui partage aussi ses destins. Or, quand Vichnou prit la forme de Crichna , Lakchmi descendit aussi sous celle de Roukminî^ fille du roi Bhîchmaka, et rien ne pouvait empêcher les deux célestes époux de reprendre dans leur vie mortelle ce lien indissoluble qui les unissait dans leur existence divine. C'étaient deux âmes qui s'entendaient , qui sentaient que , faites l'une pour l'autre , elles devaient se retrouver dans ce monde terrestre. Cette considération servira à expliquer l'espèce d'inconséquence que va nous offrir, dans le morceau suivant , la conduite de Roukminî ,
quoiqu'elle se trouve peut-être déjà excusée par Tusage de ces temps héroïques , où une jeune princesse était appelée à choisir ellemême son époux. Ainsi , la cérémonie du swayarnsfara, c'est-à-dire l'élection libre d'un mari , précédait toujours le mariage.
Sans vouloir être apologiste exclusif des mœurs indiennes, je désire cependant qu'on ne fasse le procès de ces anciens temps qu'avec réserve et en connaissance de cause.
J'ai défendu Grichna, parce que je crois qu*on ne s'intéresse à un héros qu'autant qu'on peut l'estimer ; et, comme dans ces essais de traduction , il est souvent question de lui , j'ai voulu réhabiliter un peu sa mémoire attaquée, et lui rendre son caractère national.
L'ouvrage qui a fourni l'extrait que l'on va lire, est le Bhâgavata, dont on a prétendu nous donner une traduction, qui n'est réellement qu'une analyse sommaire de ce po^e.
C'est le dernier desPo^ra/icw;onlecroit iïv>derne et postérieur à notre ère. Cette asseî^ tion est rendue assez probable par certaines\ parties , dont le style est entièrement diffé- \
rent de celui des autres Pourdnas : on y trouve plus de recherche et d'affectation.
Cependant le fond de Fouvrage pourrait bien être fort ancien , et avoir été successivement enrichi et augmenté de quelques fragmens nouveaux; ainsi, par exemple, on y aura ajouté les prédictions qui se rapportent à des époques modernes. Ces interpolations sont faciles et fréquentes dans les livres orientaux; et c'est une règle /fautive , en fait de critique , que celle de juger de Tâge d'un ouvrage par ces morceaux rapportés peutêtre après coup.
Le Bhdgavuta n'est pas seulement destiné , comme on l'a dit , à faire l'éloge et à décrire les aventures de Crichna. Il commence , comme les autres Pourânas, avec la création du monde : il donne quelques notions sur les différentes dynasties indiennes, antérieures à ce héros ; et il arrive à celles des temps postérieurs, qu'il annonce sous la forme de prophétie. '
' Quelques autres Pourdnas ont aussi de pareilles prédictions; il y en a dans le Harivansa.
9^ Dans la traduction abrégée de ce poème, rhistoire que nous allons donner est racontée en quelques lignes : dans l'original le récit a trois cents vers. C'est une preuve de l'infidélité de cette traduction défectueuse sous plusieurs rapports. Après avoir achevé de traduire le Harwansa^ mon intention est de donner une nouvelle version du Bhâgor vata, si mes occupations peuvent me le permettre. Je me résigne au rôle de traducteur, parce que de pareils ouvrages doivent être connus dans leur ensemble pour mériter de fournir des bases aux conjectures de nos savans. Je regarde comme une tentative imprudente de vouloir faire des systèmes, quand on manque des élémens de la science.
Des f ragmens ne suffisent pas ; il faut un corps de doctrine.
DE ROUKMINÎ.
PREMIÈKE LECTURE.
Dans le pays de Vidarbha régnait un prince appelé Bhichmaka : il avait cinq fils^ nommés Roukmly Roukmaratha^ Boukmabâhou^ Roukmakésa et Roukmamâli, et une fille d'une grande beauté^ dont le nom était Roukminl '.
Les voyageurs qui venaient à Coundina , capi-^ taie de la contrée de Vidarbha, vantaient la beauté, le courage, les vertus et les richesses de Crichna; et Roukmini, en écoutant ces récits, souhaita de l'avoir pour époux. De son côté Crichna connaissait la sagesse et l'esprit de Roukmini : il savait qu'elle était aussi belle que vertueuse, et qu'à une âme noble et généreuse elle joignait un esprit éclairé : il l'avait deman-
' Les noms de ces princes sont on peu durs , et expriment cependant une chose bien agréable à l'homme. Roukmî , comme Roukmini y signifie doré. Les autres mots veulent dire le prince au char^ au bras^ à la cheçelure, à la couronne tTor. Pour réconcilier le lecteur difficile avec le nom de Roukmini, je lui dirai que c'est le même que Roxane et Roxelane.
dée en mariage. Cette union, approuvée des parens, trouvait un obstacle dans la haine que Roukml portait à Crichna : c'était au roi de Tchédi % à Sisoupàla *, qu'il avait résolu de la donp^r pour épouse. Effrayée de ce projet , la jeune vierge aux yeux noirs réfléchit aux moyens d'échapper à ce cruel avenir, et envoya promptement auprès de Crichna un fidèle brahmane.
Celui-ci, arrivé à Dwàrakâse présente aux huissiers, qui l'introduisent. Le héros était assis sur un siège brillant d'or. Il aperçoit le brahmane, il se lève, lui fait prendre sa place, et lui rend les honneurs que les habitans du ciel lui prodirguent à lui-même. Il lui offre les premiers présens de l'hospitalité (arghja), et quand il le voit remis de ses fatigues , il s'approche , de sa main il touche ses pieds', et avec respect il l'in-
' Aujourd'hui le Tchaudail.
^ Sisoopâla signifie protecteur, soutien des enfans. Ce pnuce était fils de Damaghocha , dont le nom peut se traduire par ces mots , écht de la mortification. Le mot dtana rappelle le verbe grec et le verbe latin d*où vient notre verbe dompter,
^ Toucher les pieds d'une personne, en détacher de la poussière, et y faire toucher son front, c'est une marque de respect envers celui que l'on honore. Au reste, les Indiens ont cinq espèces de salut. i<>. Hs se prosternent de manière à faire toucher à terre huit parties de leur corps , les genoux, les mains , les tempes , le nez et le menton. a<*. Ils se prosternent et font toucher à terre cinq parties du corps, le front, les
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terroge : « Vénérable brahmane , accoutumé à imposer à vos désirs le firein de la mortification ^ auriez-vous cependant formé quelque vœu qu'il me serait domié de satisfaire ? Sans manquer à vos devoirs, vous pouvez souhaiter, et voir tous vos souhaits accomplis. Indra lui-même, le roi des dieux, s'il vient à former un désir qui ne soit pas remj)li, cesse de jouir du plaisir de régner sur les trois mondes * : tandis que le pauvre qui a désiré peu, mais qui Fa obtenu, dort paisiblement. Mon bonheur est d'obliger les brahmanes modestes, pieux, bons et désintéressés. Parlez : tous les rois voisins sont mes amis, et je puis quelque chose sur leur esprit. Quel motif • vous amène dans cette contrée? Confiez-moi votre secret, je promets de vous servir. » Ainsi parlait Crichna , et le plus tendre intérêt était peint sur son visage. Le brahmane prend une lettre et la lui remet. Roukminî écrivait en ces termes à celui qu'elle avait choisi pour son époux :
tempes et les mains. 3**. Ils se prosternent et ne font toucher à terre que le front. 4«. Ils élèvent les mains rapprochées et ouyertes à 4a hauteur du front, qu'ils touchent plusieurs fois des deux pouces. 5*. Ils portent la main droite à leur front , «n indinant la tête; c'est le salut ordinaire.
* Ces trois mondes, dont il est souvent question dans les livres indiens, sont le ciel , la terre et les enfers. Quelques personnes les expliquent par la terre , Taîr et le ciel ( earth , skjr and heat^n ).
i< O toi, qui es romement du monde, et qui gagnes les cœurs par le simple récit qu'on fait de tes Vertus, j'ai entendu parler de tes ^hautes qualités , de cette beauté qui enchante tous les yeux, et mon âme, comme par un penchant naturel, s'est trouvée entraînée vers toi. Je ne rougis pas de faire cet aveu. Et quelle femme, fùt-^lle du sang le plus illustre, pourrait avoir honte d'un pareil choix! Quel autre époux, comparable à toi pour la naissance , le caractère, la beauté, la science, Tâge et la fortune! Tu es Nârâyana sur la terre, tu es l'âme du monde. Oui, tu es mon époux, je t'ai choisi; ô seigneur, sois le protecteur de to^ épouse. O toi , dont l'œil ressemble à la fleur du lotus, ne soufire pas que le prince de Tchédi prenne ce qui t'appartient. Que le léopard craigne de toucher à la part du lion ! Actions pieuses, sacrifices, aumônes, pèlerinages , tnortifications % je n'ai rien négligé : j'ai honoré les dieux, les brahmanes et les maîtres de la science sacrée.
' Le texte porte les mots depoûrtta, niyama^ 'vrata, Podrtta est une œuvre pieuse , comme de creuser un puits , de former un étang 9 de construire un escalier vers un torrent sacré , de planter un bosquet , de bâtir -un temple. Le mot nijrama signifie un acte de pénitence, comme jeûne, veilles, pèlerinage, etc. Pirata est aussi un acte de mortification , comme le jeûne , la continence ,' la patience à souffrir le chaud et le froid.
DE ROUKMINI. 97
Etre divin, si j'ai pu acquérir quelque mérite, viens recevoir ma main, et ne m'abandonne pas au fils de Damaghocha ' ou à d'autres que toi. C'est demain qu'ils veulent accomplir ce funeste mariage. Arrive à Vidarbhâ avec tes che& les plus vaillans. Caché d'abord à tous les yeux, apparais subitement pour dissiper les soldats des rois de Tchédi et de Magadha : que je sois soustraite au destin qu'ils me préparent, et environnée de toute la gloire de l'époux qui aura eu la force de m'enlever à mes persécuteurs. Mais ne viens pas, le fer à la main et levé sur mes parens , me chercher jusque dans 4e gynécée : cette violence n'est pas nécessaire. H est d'usage que la jeune fiancée se rende en cérémonie, hors de la ville, au temple de la déesse Pârwati \ C'est là que j'ose t'attendra, ô toi
' C'est Sisoapâla.
* Pârwati est un des noms de la femme du dieu Siva. (Test la nature personnifiée , et elle rappelle tantôt Cybèle, tantôt Junon, ou Pallas. Ce nom de Pârwati signifie montagnarde, parce qaon la suppose fille du mont Himalaya. C'est aussi le sens d'un autre de ses surnoms , c[ui est Giridjà. Elle a beaucoup de noms, et elle a paru sur la terre sous une infinité de formes. Comme épouse de Siva , elle s'appelle Sivâ. Son époux porte le nom de Roudra , comme séchant les larmes des mortels ; elle aussi se nomme Roudrànî. On l'appelle Donrgâ, parce qu'elle yain<]uit le géant Dourga. Sous cette forme terrible elle a dix bras; et elle il^t encore connue sous les noms de Tcbandî, c'est-à-dire .^<riww«,
vers qui l'on voit accourir, avides d'éclairer leur âme , les mortels aussi grands que l'époux d'Oumâ V, désirant, pour se purifier, Feau où se sont baignés tes pieds divins '. Ne repousse point ma prière ; plutôt périr, et toujours rejetée du sein de Brahma , renaître pour mourir cent fois encore. » ^
(( Voilà, dit le brahmane, le secret que j'avais à vous dire. Voyez ce que vous devez faire, et agissez avec promptitude. »