MÉDITATION XXXVII
TLRRIS EBIIRNEA, ORA PRO NOBIS.
L'ivoire a une éclatante blancheur, un émail remarquable, qui plaisent à l'œil, et en même temps une solidité, une force analogues à l'animal gigantesque qui le fournit à l'homme : double image également applicable à la très-sainte Vierge. Dans quelle autre créature humaine pourrions-nous trouver, comme en elle, cette innocence, cette candeur d'âme qu'admiraient les Anges mêmes, cet éclat de virginité qui, pendant les jours de son pèlerinage terrestre, se reflétait sur toute sa personne, et dont les charmes pénétraient les cœurs d'un sentiment de respect indicible^ ?
Mais, sans nous arrêter ici à cette pureté prodigieuse qui , déjà plusieurs fois, a été l'objet de nos méditations, attachons-nous à considérer la mystique « Tour d'ivoire 2 » comme le modèle et le soutien de notre persévérance dans le service du Seigneur.
Quel ne fut pas le dévouement perpétuel de Marie à
' S. Denys Aréop. Ep. ad Pniil. nptnl Carttius. Sent, in I dist. 10, 7. 2. — ' Cîint , VII, i.
lU MÉDITATIONS SUR LES LITANIES,
son Dieu, au milieu de tous les sacrifices qui remplirent sa vie si sainte dans ce monde! Depuis la séparation d'avec sa famille que le Très-Haut demanda d'elle à un âge si tendre, que de tribulations, que d'angoisses, que de prévisions déchirantes et certaines, que de douleurs crucifiantes élevèrent jusqu'au sublime sa constance dans la voie du devoir! La perplexité de saint Joseph au sujet d'un mystère que la prudence ne lui permettait pas de révéler elle-même à son chaste époux; le voyage à Bethléem, si pénible à tant d'égards ; l'isolement et le dénùment de l'étable, seul asile laissé à l'Enfant-Dieu ; la double prophétie du saint vieillard Siméon sur la haine si injuste dont le Sauveur devait être l'objet, et « sur le glaive qui devait transpercer « le cœur de sa mère ^ ; » la fuite en Egypte, avec toutes les gênes, toutes les privations de l'exil; l'absence désolante de Jésus durant trois jours, après la fête de Pâques ; les travaux si humiliants auxquels elle le voyait assujetti dans le pauvre atelier de Nazareth; toutes les fatigues , toutes les peines de sa vie pubhque; les menées, les poursuites, les calomnies atroces de ses ennemis, dont elle était si profondément affectée ; toutes les ignominies, toutes les souffrances inouïes de sa passion; la croix, enfin, debout devant ses yeux maternels, et elle debout au pied de cette croix : oh ! quelle suite non interrompue de rudes épreuves bien faites pour déconcerter, pour renverser le courage d'une fille d'Eve !... Mais au sein de toutes ces épreuves, Marie toujours calme et sereine, Marie toujours soumise , toujours unie inséparablement à la volonté de son Dieu. Marie toujours forte
1 Luc, II, '-i'j.
et dévoilée, Marie toujours la même, quel exemple ! quelle éloquente leçon pour nous qui sommes si peu fermes , si peu constants dans le bien !
Tant que l'occasion dangereuse est loin de nous, ou que la tentation nous laisse en repos, ou que le monde veut bien ne pas trouver mauvais que nous remplissions nos devoirs envers Dieu, « nos pieds ne dévient « pas du droit chemin S ils courent même sans face tigue dans la voie du salut^. » Mais dès que les obstacles naissent sous nos pas, dès qu'il faut se faire violence pour rompre le charme trompeur de la séduction du cœur ou des sens, ou pour s'élever au-dessus du rire insensé «des enfants du siècle \ » nous nous sentons défailhr. Ah! si nous imitions Marie, loin de nous laisser décourager par les tempêtes dont la Providence permet que nous ayons à soutenir l'effort, nous les regarderions comme des moyens précieux d'expier le passé, d'acquérir une sainte défiance de nous-mêmes et une entière confiance en Dieu seul, de nous affermir dans le bien par la lutte contre le mal, de gagner d'inestimables mérites pour la vie éternelle. Et vous aussi, âmes pieuses, si vous marchiez sur les traces de celle que vous aimez k appeler votre bonne Mère, ne porteriez-vous pas avec plus de courage et de confiance le poids des peines intérieures qui peuvent vous assaillir ?..o Ah! n'oubliez donc pas qu'un jour de fidélité à Dieu dans les aridités, dans les ténèbres de l'esprit , dans l'ennui et le dégoût , vous devient plus utile que mille jours coulés dans les saintes joies de la dévotion. Il y a, selon la pensée de saint Augustin, deux vies dont l'une dépend de l'autre : « celle de l'é-
1 p^.xv, li. — -Pj. XI., 31. — • Luc, XVI, 8.
« preuve, que nous devons subir; celle de la béatitude, « que nous devons espérer ^. » Dans cette seconde vie, chacun de vos gémissements, chacun de vos soupirs, chacun de vos actes de résignation, sera compté devant Dieu ; et vous les y retrouverez , aux pieds « du juste juge-, » transformés en autant de perles précieuses, dont l'éclat immortel rehaussera votre diadème céleste. 0 Marie! incomparablement plus éclatante aux yeux du Seigneur par vos vertus, par vos mérites, que ne le furent jamais, aux yeux des hommes, «le palais orné « d'ivoire, bâti par le septième roi (f Israël ^, » et le « trône tout d'ivoire de Salomon ^, » nous voulons toujours « porter nos regards vers vous comme vers la tour ade salut d'où le secours doit nous venir ^w contre le monde et le démon, contre les mauvais penchants de la nature, contre les obscurcissements de l'intelligence et les découragements de la volonté. La persévérance dans le bien, au miheu des tentations de toute espèce, « dont notre vie est comme tissue ^, ))est une grâce audessus de tout prix; et nous ne saurions la demander avec trop d'instance. C'est par votre heureuse intervention que nous espérons l'obtenir; et pour mettre à couvert notre fragile vertu, c'est dans votre cœur immaculé que nous voulons nous réfugier désormais, comme dans un asile inviolable. 0 vous, que nous invoquons ici pleins de confiance ,
Tour (l'ivoire, priez pour nous! — Turris ebornea, oraproiiobis!
' Lib. -2. de Art. cum Fel. Manie, c. tO.— - 11 Timoth., iv , S. — ; 111 Rois, x\ii, 30. — . III Rois x, 18 — • Ps. cxx, 1. - "Job,
Ml, I.
MÉDITATION XXXIUI.
UOMUS ALREA, OR A PRO .NOBIS.
Quelle merveille que le temple de Jérusalem, élevé par le roiSalomon ! Indépendamment des pierres magnifiques dont les fondements et les murs étaient bâtis, qui aurait pu ne pas admirer les lambris de cèdre sculptés avec tant d'art, les chérubins, les palmes en relief, les fleurs s'épanouissant sous le brillant éclat de l'or, le pavé même revêtu de lames de ce métal précieux, qui était prodigué de telle sorte «qu'il « n'y avait rien dans ce temple qui n'en fût couvert^, » et qu'on pouvait presque littéralement l'appeler une maison d'or!
Mais combien plus ce nom appartient-il à la trèssainte Vierge, sanctuaire vivant que le Seigneur a fait lui-même pour lui-même ; « demeure auguste et sa- « crée qu'il s'est choisie - : « c'est trop peu dire, avec laquelle il s'est uni par la grâce sanctifiante plus étroitement qu'avec toute au Ire créature, et par la maternité divine, de la manière la plus approchante du
' m Hois, Al, 22. — - l's. r.wxi, l.f.
nœud adorable qui fait du Verbe éternel et du Fils de Marie une seule et même personne! Avant l'Incarnation, vous étiez déjà, ô Vierge incomparable, dans un sens merveilleux, « la maison du Seigneur ^, » sa Maison f/'or par excellence, vous qu'il avait ornée de tant de prérogatives, infiniment plus précieuses que tout l'or du monde; vous dont toutes les pensées, tous les désirs, toutes les paroles, toutes les actions étaient , à ses yeux, d' une valeur si supérieure à ce qu'est pour les hommes ce métal brillant, objet de leurs recherches, ce métal plein de séduction, qui est le mobile, hélas ! et trop souvent l'idole de leur vie entière ! Mais au jour éternellement mémorable de l'Annonciation, vous êtes devenue, dans un sens bien plus admirable encore, sa Maison d'or; car de votre plus pure substance, le Verbe a fait alors et à jamais la sienne; il a demeuré en vous les neuf premiers mois de ses années expiatoires sur la terre, vivant de votre propre vie; et cette sublime alliance, cette union ineffable, « vous a mérité d'être proclamée bienheu- « reuse par toutes les générations, bienheureuse par « tous les prophètes, par toutes les puissances des « cieux; oui, bienheureuse dans notre esprit, dans « notre cœur, bienheureuse dans tous les concerts de « nos louanges 2 ! »
Età quel juste titre, d'ailleurs, n'est-elle pas appelée Maison d'or, cette Vierge douée d'une pureté parfaite, dont l'or, qui n'est sujet à aucune altération est si bien le symbole; cette Vierge enflammée de l'amour divin, dont, par sa couleur de feu, l'or est encore
' m Rois, VI, 22. — - Suint ILlcfonsC, Lib. de VirginH. B M.
l'emblème. En effet, son intégrité perpétuelle n'estelle pas un des plus grands miracles du Seigneur? « L'excellence de sa pureté, dit saint Anselme, ne « surpasse-t-elle pas, sans comparaison, toute la pu- « reté de toutes les créatures? Et n'est-ce pas ce qui « l'a rendue digne d'être comme la réparatrice du « monde, qui était plongé dans le plus profond abîme « de la perdition ^? » Son amour pour Dieu n'est pas moins étonnant. « Qui peut douter, s'écrie saint Au- « gustin, que les entrailles de Marie, dans lesquelles « Dieu, la charité même, a reposé neuf mois corpo- « rellement, n'aient été toutes transformées en cha- « rite - ? » Yoilà pourquoi saint Bernardin a pu dire de cette Vierge bénie, « quil y avait en elle lant « d'amour qu'elle se serait volontiers livrée à la mort « pour son Fils, non pas une fois, mille fois, mais «un nombre infini de fois, s'il eût été possible ^.)) Hélas ! que n'en est-il ainsi de nous, autant, du moins, qu'il peut être permis à notre faible nature ! Pourquoi nous qui par le baptême, parla confirmation , par l'eucharistie , avons été consacrés à Dieu « comme ses temples ^, » nous montrons-nous si peu dignes du « Saint des saints ^, » qui a daigné faire de nous « sa demeure vivante ^? » Pourquoi nous qui aurions tant d'empressement à orner notre demeure, si elle devait avoir l'honneur de recevoir un hôte illustre, sommes-nous si peu zélés pour faire de notre âme et de notre corps une Maison d'or agréable au
Seigneur? Pourquoi encore, loin de nous laisser
enflammer de lamour du souverain bien, ne sentons-
' De excel., B. l'.,c. 9. — "^ Cité par S. Bou;i\enf., inspec, c. 14. — ' Serm., de Sot. B. V. — ■ Il Cor., vi, 10 — = Dan., m, 24. — li 1 Pier., Il, 5
nous que passion folle pour « la bagatelle qui trompe ^, » et froideur pour ce Dieu si ravissant d'amabilité, si ravissant d'amour?... Honte et confusion sur nous! Mais aussi repentir, et désormais actes fréquents, aussi fréquents que possible, de piété, de dévotion, d'amour ardent envers celui dont il nous est donné, par une faveur si insigne, de devenir les temples.
C'est par vous, ô Marie, c'est par votre intercession si puissante que nous espérons mériter qu'en nous s'accomplisse cette parole de votre divin Fils : « Si « quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, mon Père « l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en « lui notre demeure -. » « En vous le Seigneur s'est « plu à habiter d'une manière admirable ^ et il vous a a remplie de sa gloire ^ » d'une manière bien plus merveilleuse qu'il n'en remplit autrefois le temple de Salomon. Oh! si nous pouvions comprendre à quel honneur il nous élève, en faisant de nous-mêmes ses temples vivants, que nous serions fidèles à nous conserver purs et saints; fidèles à immoler sans cesse sur l'autel de notre cœur la nature au devoir, les joies présentes et passagères aux joies futures et permanentes de l'éternité; fidèles à y faire brûler constamment le feu du saint amour ! Priez pour nous, afin que nous ayons ce bonheur inestimable; c'est de tout notre cœur que nous vous en conjurons ,
Maison d'or, priez pour nous ! — Domus anrea, ora pro nobis !
* Sag., lY, 12. — 2 Jean, xiv, 23. - ^ Ps. c.xxxi, 14. - '' III Rois, vin, 10; — 11 Parai., v, vin.
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