Monuments anciens et modernes
Peut-être a-t-on droit de s’étonner que tant de savants aient consacré leurs veilles à l’étude des monuments des Grecs et des Romains, de ces peuples dont un si grand nombre d’historiens nous ont transmis les mœurs et les usages, tandis que , jusqu’à nos jours , les restes d’une civilisation décrite d’une manière si vague par des auteurs étrangers ou ennemis, nos antiquités nationales, les monuments celtiques, si intéressants pour nous puisqu’ils sont le seul héritage que nous aient légué nos premiers ancêtres , étaient restés méconnus , dédaignés , ou parfois, attirant l’attention, avaient été mal compris et mal expliqués. Les antiquaires les plus illustres du siècle dernier, si ingénieux, si profonds lorsqu’ils étudiaient les chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome , semblaient avancer à l’envi les utopies les plus bizarres, lorsque se présentaient à eux des monuments du culte druidique. Depuis quelques années, on a compris enfin l’importance de ces monuments, qui, par leur grossièreté même, ne sont qu’une image plus fidèle de l’état des arts chez les peuples qui les érigèrent. Les archéologues anglais ont , les premiers , fixé leurs regards sur ces antiquités si nombreuses dans leur patrie ; sir Robert Hoare, sir Hyggins ont commencé à dissiper les ténèbres qui les enveloppaient depuis près de deux mille ans , et bientôt, sous ce rapport, la France n’a plus rien eu à envier à la Grande-Bretagne. Chez nous , l’étude des monuments celtiques a marché , pour ainsi dire , à pas de géant , grâces aux consciencieuses investigations de MM. Carnbry , Éloi Johanneau , de Fréminville , Mahé , de la Pylaie , de Caumont, etc. Au delà de la Manche, la Société highlandaise , la Société archéologique de Londres avaient pris les ouvrages des Celtes pour objets de leurs recherches ; en France, une société fut fondée dans ce but spécial en 1807 , et les travaux de l’Académie celtique ont été depuis continués avec zèle , par la Société royale des autiquaires , qui lui a succédé en 1815, et par tant d’autres sociétés savantes qui, sur son modèle , se sont élevées dans toutes les parties de la France.
L’origine de l’emploi des pierres brutes , comme monuments , se perd dans la nuit des temps ; on en retrouve des traces jusqu’aux époques les plus reculées de l’antiquité ; mais avant même de recevoir cette destination, elles en avaient obtenu souvent une bien plus relevée encore, et chez plus d’un peuple elles avaient été adorées comme le symbole de la Divinité. Dans presque toutes les parties du monde, on rencontre de ces pierres idoles, de ces pierres consacrées, objets du culte des premiers hommes. Le Nord, surtout, est resté dépositaire d’un grand nombre de ces monuments primitifs; l’Angleterre, l’Écosse, l'Irlande, les îles Hébrides et les Orcades, l’ancienne Germanie, la Sarmatie, le Danemark, la Suède, la Russie, la Sibérie, jusqu’au Kamtschatka, en offrent de nombreux exemples, et on en trouve également dans la Tartarie , la Thrace , la Grèce, et jusqu’en Chine et sur les côtes brûlantes de l’Afrique. Nous pourrions en rencontrer même dans le nouveau monde : près de Campos, non loin de Rio-Janeiro, est une pierre d’une assez grande élévation, appelée : A pedra dos gentils , la pierre des païens.
Faudra-t-il pour cela adopter l’opinion si hasardée de certains historiens , qui prétendent que le culte des Celtes a été répandu sur toute la terre? Non, sans doute. Mais nous devons penser que dans ces temps reculés, des religions différentes quant aux dogmes , mais offrant quelque analogie entre elles , puisque toutes étaient basées sur la religion naturelle , ont pu donner naissance à quelques manifestations extérieures analogues dans la forme , surtout lorsque les moyens matériels de ces manifestations étaient fournis par la nature , dans Vétat même où on les employait. Nous trouvons une preuve bien frappante , selon nous , à l’appui de notre hypothèse, dans la simultanéité de l’érection des monuments de pierres brutes, par les Scandinaves et les Celtes , dont les religions, parfaitement connues, offrent des différences si palpables. Qui pourrait aujourd'hui confondre le culte d’Odin avec celui de Teutatès ou d’Ésus ?
Nous pensons donc que ce n’est que sur le sol de la Gaule , de la Germanie , de la Grande-Bretagne et de ses dépendances, et de quelques parties de l’Espagne , que les monuments qui nous occupent doivent être rapportés à la religion des druides ; encore , dans les Iles-Britanniques , doit-on les distinguer avec soin de ceux qui se rattachent au culte d’Odm , et qui sont l’ouvrage des Danois , qui ont à plusieurs reprises envahi ces contrées.
Dans les Gaules, l’Armorique, le pays des Yenètes et les îles voisines de ccs côtes, furent le principal
— MONUMENTS CELTIQUES
slPve de la religion des druides ; Autun , Dreux , Chartres , Montmartre , Mont-Javoult , la forêt d Ivry , la forêt de Marseille, les Ardennes, Lyon, le Forez, Toulouse, Bordeaux, Bourges , furent leurs principaux colleges dans le reste de la Celtique , dans la Belgique, l’Aquitaine et la Narbonnaise.
Beculant devant les conquérants romains, chassé peu à peu de la partie méridionale de la Gaule, tombée la première au pouvoir des vainqueurs, le druidisme trouva un refuge dans les âpres rochers, les noirs ajoncs de l’Armorique, et dans le cœur de ses sauvages habitants, qui, seuls peut-être, conservèrent, en dépit de la conquête, leur caractère, leurs mœurs, leur nationalité et leur religion. Aussi est-ce dans cette partie de la France que nous trouvons le plus grand nombre des monuments celtiques qui sont parvenus jusqu’à nous, et si dans quelques autres contrées nous en reconnaissons encore quelques-uns, nous ne devons attribuer leur conservation qu’au hasard et surtout à leur masse , qui semblait devoir braver à tout jamais les injures du temps et des hommes.
Des témoignages de l’antiquité, il nous semble pouvoir conclure avec ceititude que cest de 1 Armorique que la religion druidique est passée dans les Iles-Britanniques, où elle se répandit rapidement et se conserva longtemps, surtout dans les parties les plus reculées, telles que 1 Irlande , les Hébiides, les Orcades, moins immédiatement soumises à la puissance romaine d abord, et, plus tard, à 1 influence du christianisme. Lile de Mona , aujourd’hui Anglesey, fut, dans la Grande-Bretagne , le principal sanctuaire des druides.
Les monuments celtiques semblent avoir eu, presque tous, un emploi religieux ou funéraire; quelques-uns seulement peuvent être considérés comme des monuments civils. Nous nous efforcerons de rendre compte des différentes destinations de ces pierres, dernières traces du. ae civilisation qui n’est plus. Dans noüe pays, aucun auteur de cette époque reculée ne m’ayant paru fournir de données positives et satisfaisantes, j ai dû chercher si dans les contrées qui , comme la Gaule , professèrent la religion des druides , je ne pourrais trouver quelque témoignage clair , précis , irrécusable. Ossian s’est offert à moi , Ossian , le barde écossais , qui chan¬
tait au commencement du me siècle, à une époque où le culte druidique, chassé des Gaules par le polythéisme romain, était encore dans toute sa vigueur dans les montagnes de la Calédonie et de la verte Erin. Je sais qu’on a contesté l’authenticité de ces poésies... N’a-t-on pas nié l’existence d’Homère et même de Virgile et d’Horace? Je ne reproduirai pas ici la vive et interminable controverse que cette question a soulevée, persuadé d’une vérité que je crois incontestable , qu’un ensemble de mœurs ne peut s’inventer , que le génie du poète ne pourrait jamais composer qu’un tout hétérogène ; que dans une constitution sociale , fruit de l'imagination seule , on ne pourrait manquer de reconnaître quelques traces des usages contemporains de l’auteur ; fort d’ailleurs de l’autorité de Macphei’son qui, le premier, en 17G5, nous fit connaître ces chefs-d’œuvre, de celle de sir Blair, de lord Kames, de Smith, l’auteur érudit des Antiquités galliqucs , de M. Mackensie, qui présidait la Uighland Society, et de bien d’autres savants recommandables, j’ai adopté comme authentiques les poésies du barde écossais, et j’ai cru pouvoir , avec toute confiance, leur demander l’explication des monuments du culte et des usages des peuples qui marchaient sous les ordres du généreux Fingal et du vaillant Oscar. Je le sais donc d’avance, les preuves que j’emprunterai à ces chants seront sans force pour ceux qui nient l’existence de leur auteur , mais ceux qui partagent ma conviction trouveront , je l’espère , ces rapprochements aussi frappants que précis.
li est impossible d’adopter, dans la description des monuments celtiques, une classification chronologique. Déterminer l’époque exacte de leur érection, leur degré d’antiquité, c’est une tâche que n’ont pas craint d’aborder plusieurs savants qui se sont laissé entraîner par leur imagination à des suppositions plus ou moins heureuses, plus ou moins hasardées, mais toutes également dénuées de preuves. Sur cette question, un seul ■ait nous parait incontestablement acquis à la science, c’est que, excepté dans l’Armorique et la Grande- Bretagne, où, ainsi que je l’ai dit plus haut, la religion druidique sembla se retrancher pour repousser les efforts de la religion des vainqueurs , aucun monument de ce genre ne fut élevé après la conquête dans le pays asservi par les Romains , à l’exception peut-être de quelques tumulus , et que , par conséquent, on doit dans ces contrées faire toujours remonter les monuments que l’on y rencontre encore à une époque antérieure à celle où chacune de ces contrées fut subjuguée.
INous ne pouvons donc suivre ici d’autre ordre que celui indiqué par la logique ; ainsi , marchant du simple au composé, nous partirons de ia pierre isolée, du men-hir, pour arriver au tumulus, aux enceintes sacrées et aux alignements les plus compliqués des monuments de cet âge.
MEN-HIR, PEULVA3V.
La pierre brute isolée, plantée perpendiculairement dans le sol ( jîg . 1), a conservé dans le langage de l’archéologie le nom qu’elle portait dans la langue des peuples qui l’ont élevée. On l’appelle men-hir , pierre longue, peulvan, pilier de pierre, ou men-saô , pierre droite. Dans le pays chartrain, on la nomme ïadère, du celtique lac’h , pierre plate sacrée, et derc’h, qui se tient droite. Dans la basse latinité, nous la trouvons désignée sous le nom de petra stativa. Enfin, ces monuments reçoivent aussi , dans les diverses localités , les dénominations de pierres fiches, pierres fittes , pierres droites, etc. Les Anglais les apoell nt souvent, slone-he.uje, de stone, pierre, henged, suspendue; ce nom est devenu celui du principal monument celtique de la Grande- Bretagne , le fameux stone-henge du comté de Salisbury , auquel un article spécial sera consacré.
Les men-hirs les plus simples comme les plus nombreux des monuments celtiques, paraissent avoir eu beaucoup de destinations diverses. Dans deux cas seulement, ils rentrent dans la classe des monuments civils, lorsqu’ils furent employés comme bornes , ou lorsqu’ils servirent à consacrer un grand souveoi w Nous trouvons dans Ossian de nombreux exemples de ce dernier usage. On lit dans Fingal , ch. v : « Les bardes chanteront le nom de Fingal, et les pierres parleront de sa gloire. » Le poème de Colna-dona est consacré presque entier à la description de la cérémonie d’érection d’une pierre triomphale, en mémoire d’une victoire remportée par Fingal : « Je prends, dit Ossian, je prends une pierre dans le torrent ; sous cette pierre , je place l’une après l’autre trois bosses de bouclier; Toscar y dépose un poignard et une cotte d’armes d’acier. - Partout et chez tous les peuples de l’antiquité, nous retrouvons les piliers de pierre employés comme souvenirs : « Les Arabes, les Perses, les Scythes et les peuples antérieurs à ces pe- pies, dit Aminien Marcellin , érigeaient des piliers de pierre en mémoire des grands événements. » Nous voyous dans la Bible qu’une pierre indiqua à Béthel le lieu où se fit la réconciliation de Jacob et de Laban ; que Josué fit placer un monument composé de douze grosses pierres brutes au milieu du lit du Jourdain, dans l’endroit où s’étaient arrêtés les prêtres qui portaient l’arche d’alliance. Dans la retraite des Dix mille, après tant de combats et d’infortunes, les soldats de Xénophon dressèrent une pierre comme témoin de leurs transports en apercevant la mer Noire , qui touchait presque à leur patrie.
Les men-hirs servirent aussi à marquer les limites des nations et des propriétés , chez les Celtes , comme chez les autres peuples anciens. Les bornes étaient connues sous le nom de tholh , chez les Égyptiens ; d hennés, chez les Grecs; de terme , chez les Romains, et de marck ou merck , chez les Gaulois.
Arrivons maintenant aux men-hirs employés comme monuments religieux; plus tard, en parlant des crom-lech’s , nous verrons le men-hir considéré comme emblème de la Divinité ; nous ne parlerons maintenant que de sa destination la plus ordinaire , qui fut de marquer la sépulture des braves. Le témoignage d’Ælien ( Hist. varice , 1. XII) ne pourrait laisser aucun doute à ce sujet, quand même nous ne trouverions pas dans Ossian d’autres preuves aussi incontestables. On lit dans Fingal , ch. vi : « Que la terre d’Erin donne un asile aux enfants de Lodin, et que les pierres élevées sur leurs tombes attestent leur renommée. »
Souvent, trois ou quatre men-hirs se dressaient sur le tombeau d’un chef. Dans le second chant de Temora : « O Carril, n’aperçois-tu pas cette tombe auprès du torrent? Trois pierres lèvent leurs tètes grisâtres au-dessous d’un chêne courbé par les vents ; sous ces pierres repose un chef. »
On comprend que les fouilles seules peuvent, et encore dans certains cas seulement, faire connaître à laquelle de ces destinations un men-hir fut consacré. La découverte, au pied du monument, d’ossements humains, 60it seuls , soit accompagnés d’armes ou de trophées de chasse , défenses de sanglier , cornes de cerf , etc., ne peut laisser aucun doute sur l’intention funéraire qui a présidé à son érection. Lorsque, au coutraire, on ne trouve que des armes et point d’ossements humains, il est probable que le men-hir est un souvenir ; tandis qu’enfin , lorsqu’on ne découvre rien, il doit appartenir soit à cette dernière catégorie , soit à celle des pierres limitantes.
Il est un autre genre d’indices qu’il faut bien se garder de négliger ; ce sont ceux que l'on peut tirer , pour ainsi dire, de la tradition orale, lorsque les noms celtiques conservés dans le langage des Bretons de nos jours ont un sens se rapportant évidemment à la destination première du monument. C’est ainsi que le men-hir de Guenezan, près Guimgamp , appelé encore men-cam , la pierre du tort, doit avoir consacré le souvenir de quelque méfait; celui de Bi’enantec, près Plouaret (Côtes-du-Nord), doit rappeler le souvenir d’une bataille, bren-an-tec'h , la déroute du prince. Il en sera de même si le lieu où s’élève le monument porte le nom de kerbrezel , le lieu de la victoire-, de kerlaouenan , le lieu joyeux, etc.; enfin, sans aucun doute, le monument indiquera la sépulture d’un guerrier, quand, ainsi que l’un des men-hirs de Loc-mariaker, il portera le nom de men-braô-saô , pierre dressée du brave.
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La hauteur des men-hirs varie de trois à dix mètres, et quelquefois plus. Souvent l’extrémité la moins grosse est plantée en terre ; quelquefois aussi c’est le contraire. Il est assez facile d’expliquer le procédé de l’érection de ces monolithes. Généralement, un tiers de la pierre était enterré; en creusant le sol sous cette extrémité, on n’avait plus qu’à faire faire au monument un mouvement de bascule que l’emploi d’une grande quantité de bras rendait peu difficile.
J’excéderais de beaucoup les limites dans lesquelles je dois me renfermer, si je voulais décrire tous les menhirs aujourd’hui connus. Je me contenterai donc d’en signaler quelques-uns des plus remarquables. Le plus grand, sans contredit, est celui qui se voit couché et brisé en quatre morceaux à l’entrée du bourg de Locmariaker, près du grand dolmen appelé la Table des marchands; il n’a pas moins de 20'" de longueur. C’est une dimension presque égale à celle des plus grands obélisques égyptiens. Celui de Saint-Jean de Latran à Borne, le plus long de tous, n’a que 5m,33 de plus que le monolithe de Locmariaker.
Je ne parlerai pas des innombrables men-hirs de Carnac auxquels un article étendu sera consacré; je recommanderai seulement à l’attention de l’antiquaire le men-hir de Grabusson ( Ille-et- Vilaine) ( fig . 1), ceux de Kergadiou, d’Ardeven, de Congucl, de file de Sain, de la presqu’île de Quiberon (Morbihan), de Pontigné, prèsSaumur (Maine-et-Loire), de Saint-Sulpice, près Libourne (Gironde), delà Frenade (Charente-Inférieure), d’Aignay et de Boccavault (Côte-d’Or); enfin de Kerloaz en Plouarzel (Finistère). Ce dernier, avant d’avoir été frappé du tonnerre, avait 1Q"1 de hauteur. N’oublions pas qu’ainsi que je l’ai dit, on doit toujours ajouter moitié en sus de la hauteur pour la partie sous terre; ce qui donne pour le monolithe de Kerloaz une dimension de 15ra environ.
Près de Joinville (Meuse), est un men-hir curieux, en ce qu’il présente aux deux tiers de sa hauteur, cette inscription romaine qui, du reste, a été évidemment tracée à une époque postérieure à l’érection du monument : Viromarvs IstatIlIF, Viromarus, fils d’Istatilias.
En Angleterre, je citerai parmi les men-hirs ceux de Rudston et de Burrovvbridge dans le York-Shire. Ceux de Burrovvbridge, au nombre de quatre, et situés dans des champs voisins de la ville, sont disposés sur une seule rangée, et désignés par le peuple sous le nom de flèches du diable , Dcvil’s bolls.
Quelques men-hirs ont été trouvés chargés de sculptures grossières, mais je pense que ces sculptures doivent toujours être rapportées à une époque plus récente. Telle est la pierre qu’on voit en Angleterre dans le Brectnolk-Shire, près de la ville de Brectnotk. Sur le pilier brut appelé Maiden-Stone , la pierre de la Vierge, on distingue un homme et une femme d’un travail grossier, et d’un très-fort relief. Malgré tout ce qui a été dit à ce sujet, nous ne croyons pas que jusqu’à ce jour on puisse présenter sur des monuments celtiques un seul exemple de sculpture qu’on puisse avec certitude attribuer aux druides ; bien entendu que je ne regarde pas comme des sculptures quelques lignes ou quelques ornements informes à peine indiqués, qui se voient réellement sur quelques pierres de cette époque.
Lorsque le paganisme et la religion des druides eurent cédé la place au christianisme, celui-ci s’efforça d’abord de détruire tous les monuments des religions détrônées. Le concile d’Arles, de l’an 452, porte, Can. 23 : « Si dans la juridiction de quelque évêque, des infidèles allument des torches, ou rendent un culte aux arbres, aux fontaines ou aux pierres ; si l’évêque néglige de détruire ces objets d’idolâtrie, qu’il sache qu’il est coupable de sacrilège. Si le seigneur ou ordonnateur de ces pratiques superstitieuses ne veut pas se corriger, après avoir été averti, qu’il soit privé de la communion. » Le concile de Tours de 567, les 1 Ie et 12e conciles de Tolède, contiennent des dispositions analogues. Une charte de Chilpéric prononce les peines les plus graves contre ceux qui ne détruiront pas les monuments de pierres qui couvraient les champs de la France. L’an 554, Childebert ordonna de détruire le reste des idoles, à peine de condition servile et de cent coups de verges. Un des capitulaires de Charlemagne, une ordonnance d’Etgard, roi d’vângleterre, de 967, renouvelée dans le xie siècle par le roi Canut, menacent des châtiments les plus terribles ceux qui oseraient rappeler par des pratiques superstitieuses l’ancienne consécration de ces pierres, ou qui ne les renverseraient pas. Enfin arriva une époque où, devenue plus tolérante quand son triomphe fut assuré, la religion du Christ en vint à s’approprier les monuments du polythéisme, et les temples romains furent convertis en églises. Le peuple avait 1 habitude d’accomplir des actes de dévotion au pied des pierres druidiques; au lieu de renverser ces pierres, on les sanctifia, et plus d’un men-hir lut consacré au culte du vrai Dieu. Tantôt le men-hir fut lui-même façonné grossièrement en forme de croix, comme celui qui se voit près de Carnac ( fig . 2); tantôt une ou plusieurs croix y furent tracées comme sur celui de la montagne de la Justice sur la route d’Auray, à Carnac {fig. 3); tantôt enfin, mais à une époque plus récente, on y sculpta des croix et des symboles religieux, produit d’un art plus avancé : tels sont ceux que présente le men-hir de Plœmeur (Côtes-du-Nord), qui ne paraissent pas être antérieurs au xvie siècle.