VULGAIREMENT APPELÉ GIGANTÈJA , OU TOUR DES GÉANTS
La Bible et les traditions des plus anciens peuples nous apprennent que les idées religieuses précédèrent chez les hommes toute civilisation dont elles furent la base ; les sauvages nous prouvent encore aujourd'hui cette vérité.
Les premiers sacrifices remontent donc pour ainsi dire à la création; des tertres ou monticules factices, des masses de pierres amoncelées s’élevèrent pour former les autels grossiers qui reçurent les premières offrandes, qui consacrèrent sur les hauts lieux , selon f expression de la Genèse, quelques grands souvenirs.
Ces premiers autels construits, comme le dit 1 Écriture, avec des pierres brutes et sans ciment, si les lieux où ils étaient élevés offraient des matériaux favorables , établis ailleurs avec le gazon et la terre , lorsque les pays de plaine ou les déserts n'offraient point d’éléments solides, se retrouvent dans l'Inde; dans l’Asie Mineure, à Héliopolis , lieu célèbre par le culte du soleil et de la grande divinité sidérale des Syriens, Lucien signale un trône ou autel du soleil formé de quatre pierres grossières disposées en forme de table ; à Ortosia , en Syrie , on voit encore une construction semblable établie au milieu d’une enceinte découverte formée de pierres alignées; Artémidore, cité par Strabon, nous apprend qu'en Afrique, auprès de Carthage, le dieu Melkart, ou Hercule phénicien, dont le culte fut apporté de Tyr, était honoré sur des pierres, au nombre de trois ou quatre, posées l’une sur l’autre. Ce système de construction grossière, appliqué aux autels primitifs et aux enceintes sacrées qui les entourent, après s’ètre développé, comme on vient de le voir, en Asie et en Afrique , s’étendit en Europe, et particulièrement dans les contrées septentrionales, où toutes ces productions de la civilisation primitive sont connues sous le nom de monuments celtiques ou druidiques; l’Amérique présente de nombreux exemples de constructions semblables , qui démontrent combien les nations naissantes offrent entre elles d’analogie lorsqu’elles créent leurs arts.
L’Asie , berceau des religions les plus anciennes , paraît donc avoir donné naissance à ces constructions primitives. En suivant les Phéniciens à l’occident de la Méditerranée, que ces Asiatiques étaient appelés à parcourir les premiers, puisqu’ils habitaient les côtes maritimes, on les voit porter leur religion en Grèce, en Sardaigne, en Corse, en Espagne, et dans les îles Baléares, contrées où se trouvent encore de ces monuments grossiers auxquels on a donné le nom de Pélasgiques et dont on peut leur attribuer l’érccdon.
L’édifice sacré le plus important qu’ils aient laissé sur les terres occidentales est celui qui depuis quelques années est connu sous le nom de Gigantèja, ou la Tour des Géants, située sur le district de Ivasal-Sciagra , dans la petite ile de Gozo auprès de Malte; les plans et les coupes de ce monument que nous reproduisons d’après la publication faite par M. le comte de la Marmora, sont extraits des Nouvelles Annales de l’Institut archéologique de Rome, année 183G.
Dans un massif considérable de blocs de pierre de très-grandes dimensions, de formes irrégulières, et placées alternativement debout ou dans le sens de leur longueur , les constructeurs ont ménagé deux temples (A et B, pl. 2) composés chacun de cinq demi-cercles peu réguliers, communiquant à une nef qui forme l’axe de chacun de ces deux édifices ; sur une façade commune s’ouvrent deux portes (C et D) qui donnent accès à fun et à l’autre de ces temples. Toutes les pierres qui composent le Gigantèja sont prises sur son emplacement même; elles sont calcaires et de la nature des pierres de taille les plus communes.
A 1 intérieur, de grandes dalles recouvraient originairement les parois; quelques-unes sont encore en place (E); le pavé était formé de la même manière; le seuil du plus grand des deux temples se compose de deux pierres elliptiques qui ont de l’analogie avec les dispositions intérieures de l’édifice, dont la longueur totale (F G) est de 26 mètres 32 centimètres sur une largeur de 23 mètres dans la seconde partie du temple (H I), et de 16 mètres 10 centimètres entre les deux murs courbes de la partie antérieure (lv L).
La première abside, située à droite en entrant, présente d’abord plusieurs pierres debout, formant une clôture sacrée , au milieu de laquelle sont plusieurs marches donnant accès au sanctuaire (voir en L le plan, pl. 2, et la coupe générale , fg. 2). La marche inférieure est demi-circulaire, et portait une grille qui empruntait sa
— MONUMENTS PÉLÀSGIQUES. —
forme du plan de cette marche , et dont on retrouve encore les scellements ; cette grille , ainsi que toute la disposition du sanctuaire , offre la plus grande analogie avec les représentations du temple de Paphos à Chypre, dont nous publions les dessins (nos 1 et 2) d’après des médailles antiques.
Après avoir franchi l’ouverture de la porte, on voit deux degrés d’égale hauteur, séparés par un vide qui a pu contenir un seuil sacré semblable à ceux qui étaient placés devant le sanctuaire des temples de l’Orient, seuil où l’on ne pouvait poser le pied , et que les prêtres eux-mêmes devaient franchir sans y toucher (a). Au fond de l’abside, qui est pavée de larges dalles, s’élève un scicrarium ou édicule (à), formé de pierres debout recouvertes d’une architrave; disposition analogue à celle qu’on voit sur les monnaies de Paphos déjà citées précédemment. Sous cette espèce d’autel était placée une pierre conique qui est figurée sur la planche au n° 3. C’était la divinité adorée dans cette partie du temple ; cette pierre conique est parfaitement semblable à la statue de la Vénus de Paphos décrite par Tacite et par Maxime de Tyr; c’était l’emblème du feu générateur, du Phallus ou du Lingam des Indiens. Les deux médailles de Chypre font voir des représentations de cônes sacrés.
Aux deux côtés du sacrarium sont des niches formées par deux pierres debout qui paraissent mutilées , et se terminaient peut-être en fourche , comme on en voit sur les médailles de Chypre et sur une pierre gravée , publiée par Yisconti dans son musée Pie Clémentin, que nous reproduisons sous le n° 4, pl- 2; le cône était accompagné de deux têtes grossièrement sculptées, qui pouvaient être des divinités phéniciennes.
Quelques pierres de cette abside sont couvertes de grossiers ornements en spirale ( voir les nos 5, 6, 7, pl. 2). M. de la Marmora a paru voir dans ces spirales, répétées sur toute la clôture qui forme le devant de ce sanctuaire , des emblèmes religieux ; nous n’y voyons qu’un ornement placé là dans un simple but de décoration. La spirale était trop communément employée en Égypte, en Grèce, pour décorer les monuments ou les vases des plus anciennes périodes de l’art; on la retrouve trop fréquemment sur les poteries de l’Étrurie, et même chez les sauvages, pour que nous ne la considérions pas comme l’une des bases de l’ornementation à sa naissance chez tous les peuples. Dans un monument aussi primitif que celui de l’ile de Gozo , on ne doit point s’étonner de trouver la sculpture d’ornement ainsi en harmonie avec son architecture grossière.
Dans l’abside (K) située vis-à-vis celle que nous venons de décrire, sont les ruines d’un autel d’une assez grande dimension , derrière lequel est un bassin (c) ( voir le plan fuj. ire, et la coupe fig. 3, pl. ire) rond et peu profond, que quelques antiquaires ont considéré comme un brasier, et que M. delà Marmora envisage , avec plus de raison, comme un labrum pour les ablutions, et surtout pour celle des pieds; en effet , dans l’antiquité, les Orientaux n’entraient pas dans leurs temples , ainsi qu’ils le pratiquent encore de nos jours , sans déposer leurs. chaussures ; des bassins étaient donc nécessaires pour faire les ablutions; Moïse lui-même posa entre l’enceinte du Tabernacle et le Saint des Saints un labrum d’airain pour laver.
La seconde division du temple est séparée de la première par un mur épais recouvert de dalles verticales; on monte une marche pour arriver à la porte située entre cette area et celle qui la précède ; tout le sol qui sépare les trois absides est dallé; la partie droite (I) est close par un parapet à l’extrémité duquel est un autel cubique ; au delà de cet autel sont des pierres debout (e) placées parallèlement, et qui paraissent avoir été destinées à porter des tables; derrière ces pierres, et dans l’épaisseur du mur qui forme l’abside, sont taillés deux petits fours (/'/’’), où l’on reconnaît les traces du feu; là, probablement, 011 faisait cuire de petits gâteaux sacrés, les dimensions des fours 11e permettant pas d’admettre qu’on y ait pu introduire des pains ordinaires. La Bible mentionne plusieurs fois ces pains, et Jérémie (*) indique de quelle manière on faisait ceux qui étaient offerts à la reine du ciel et aux autres dieux étrangers. L’autel cubique (cl) mentionné précédemment aurait servi à en faire l’offrande.
Au point (h) de la même abside ( voir la coupe pl. irc, faj. 4, à), on voit un bassin circulaire qui devait contenir l’eau dont on humectait la farine pétrie sur la table (e), avant de la mettre dans les fours (f etf) ; auprès de ce bassin est une pierre longue sur laquelle est sculpté un poisson reproduit en grand (pl. 2, n° 8); ce poisson est ici l’emblème de l’eau et du sel en usage dans les mystères , et dans cette partie du temple plus que sur tout autre point.
L’abside (H), située en regard de celle que nous venons d’examiner, possède un sanctuaire d’une forme particulière (g) ; il se compose de grandes pierres debout, entre lesquelles sont des tables ; au fond , et suivant la courbe de l’abside, de petits compartiments carrés, aussi profonds que larges, présentent l’aspect de Columbaires (voir pl. ire, fuj. 4, au point II). M. de la Marmora, en s’appuyant d’une médaille d’Antonin que nous reproduisons n° 9 , y a vu de petites loges destinées à des colombes sacrées qui nichaient dans les temples
{*) Jérém., VII, 18.