‹ Monuments anciens et modernes (volume 2)Chapitre 36 sur 97 · SPHINX, LIONS ET BÉLIERS · texte numérisé non relu

SPHINX, LIONS ET BÉLIERS

Les sphinx, les colosses et les obélisques forment les annexes habituelles des édifices égyptiens , qu’ils caractérisent d’une façon toute particulière. Le goût des Egyptiens les portait à amonceler sur un point des objets que les civilisations modernes s’appliquent au contraire à disséminer, pour en faire ressortir les beautés en les isolant. Les temples, comme les palais, sont presque tous ornés de sphinx, tantôt affrontés à la porte des édifices, tantôt rangés sur deux longues lignes parallèles en forme d’avenue, disposition appelée dromos dans la description de Strabon. Quelquefois même ils formaient à eux seuls un monument, comme le grand sphinx des pyramides de Gizeh , qui renferme entre ses pattes un temple à ciel ouvert, orné lui-même d’autres sphinx. A ces divers titres, qui touchent plus ou moins directement à l’architecture et à ses monuments, ils méritent une notice spéciale. Quant à l’explication allégorique, nous n’en dirons qu’un mot pour faire comprendre les idées qui présidaient au choix de ce genre de décoration.

Le terme générique de sphinx, dont je n’expliquerai pas ici l’origine évidemment égyptienne, a été appliqué par les Grecs à des représentations d’êtres imaginaires, composés simplement d’un corps de lion avec une tète de femme. Nous donnons ordinairement ici le nom de sphinx à diverses figures composées du corps d’un animal, le plus souvent d’un lion , portant une tète humaine ou bien une tète et des ailes d’oiseau comme les griffons. Par extension, on a aussi désigné par cette appellation, devenue générale, des images d’animaux sans aucune association d’espèces différentes. Nous ne traiterons ici que des sphinx égyptiens, qui sont l’origine de toutes les représentations monstrueuses que les Grecs, les Perses, les Hindous et quelques autres peuples ont inventées.

On a cru longtemps que le sphinx égyptien, c’est-à-dire l’alliance d’une tête humaine avec un corps de lion, indiquait symboliquement le débordement du Nil sous les constellations du Lion et de la Vierge, car on regardait autrefois toutes les tètes humaines de sphinx comme des têtes de femme, quoiqu’elles soient barbues pour la plupart (*). Mais l’antiquité classique nous a mieux renseignés à. cet égard : un passage des Stromates de Clément d’Alexandrie nous apprend que cet être fantastique fut l’emblème de Y intelligence ou de la sagesse unie à la force. 11 résulte aussi de ce document précieux que le sphinx n’était point le symbole spécial d’une divinité, puisque la force et la sagesse devaient être considérées comme des qualités communes à tous ces personnages mythiques auxquels l’Égypte rendait un culte habituel. Les monuments égyptiens confirment cette induction du judicieux auteur, et offrent ce symbole appliqué à une foule de divinités du Panthéon.

11 n’y a, comme on le voit, aucun rapport d’allégorie entre les sphinx égyptiens et celui de la mythologie grecque. En Égypte, toutes les divinités mâles ou femelles furent représentées sous la forme symbolique du sphinx. Les pharaons, ces dieux mortels de l’Égypte, furent aussi figurés d’une manière symbolique par le sphinx , comme participant tous à la plénitude de la force et de la sagesse des dieux, au nombre desquels on les inscrivait de leur vivant même, conformément au protocole antique de la monarchie. Les sphinx qui ressemblent à la notion répandue par les Grecs, c’est-à-dire qui unissent un corps de lion avec une tète de femme, sont assez rares, et je n’en connais point de ce genre qui soient sculptés en ronde bosse. La plupart des déesses ont été représentées sous cette forme emblématique dans les bas-reliefs et les peintures (**) ; plusieurs reines , probablement celles qui avaient gouverné elles-mêmes , ont reçu cet insigne honneur. La fig. 5 de la planche annexée à cette notice représente la reine Tmauhmot d’après un bas-relief sculpté sur le trône de la statue du pharaon Horus au Musée de Turin (***). J’ai vu la reine Batianti, une des filles ou des épouses de Ramsès le Grand, figurée de la sorte dans un hypogée de Thèbes.

Les sphinx androcéphales , les androsphinx sont beaucoup plus fréquents dans la plupart des édifices élevés par les pharaons , tant en Éthiopie qu’en Égypte. La tète de ces sphinx est ordinairement un portrait du roi qui les fit tailler : ainsi le sphinx colossal des pyramides est un portrait de Thoutmès IV ; celui que reproduit

(*) On prenait alors la barbe pour une tige de Perséa.

(**) Une caisse de momie du Musée royal du Louvre, contenant le corps d’un hiérogrammate de Thèbes appelé Sotimès, porte l’image de dix-huit divinités peintes sous forme de sphinx à tête humaine, et ne différant entre elles que par la coiffure ou l’insigne particulier dont la présence était indispensable pour les caractériser individuellement. Le sexe des sphinx peints sur ce cercueil n’est pas signalé autrement que par la présence ou l’absence de la barbe.

(***) Voy. Champollion le Jeune, Première lettre au duc de Blacas relative au Musée royal égyptien de Turin, pag. 58 et suivantes.

— STYLE ÉGYPTIEN

notre planche no 1 est un portrait d’Amounôph III , etc. (*). Ce superbe sphinx de granit rose, du plus beau travail , a été trouvé, en 1825, avec un autre tout à fait semblable , derrière les colosses de Memnon, et faisait sans doute partie du même édifice, c’est-à-dire de l’ Amènopheium occidental de Thèbes. Ils furent achetés pour le compte de l’empereur de Bussie, et décorent aujourd’hui l’escalier du palais des Beaux-Arts à Saint-Pétersbourg.

Les androsphiux portaient ordinairement le claft, coiffure civile , striée et orné d’un urœus , symbole de la royauté, au-dessus duquel on mettait encore le pschenl entier, symbole de la domination sur la haute et la basse Égypte. Le dromos du temple de Wady-Esseboua, en Nubie, était décoré d’androsphinx de ce genre (**). Un large collier appelé ouscli et les appendices de la coiffure, qui retombait sur les épaules, sauvaient les difficultés de l’assemblage fantastique de deux natures si diverses. Le dos de l’animal était souvent couvert d’une housse plus ou moins riche. Entre les pattes antérieures du sphinx, on plaçait quelquefois la statuette du pharaon lui-même sous forme osiriaque, c’est-à-dire le corps enfermé dans un vêtement en gaine, d’où sortaient, croisés sur la poitrine, les bras portant la crosse et le goupillon ou bien le tau sacré , symbole de la vie divine.

Le grand sphinx, taillé dans un mamelon du rocher calcaire qui sert de base aux pyramides de Gizeh , est le sphinx de ce genre le plus colossal qu’aient jamais sculpté les Egyptiens. La tête, qui est coiffée du claft strié, a de proportion 2 mètres 55 centimètres du bas du menton au sommet de la coiffure. La longueur du corps, dont la croupe est en partie enfoncée sous les sables , est de 39 mètres ; et sa hauteur totale , depuis la base sur laquelle sont étendues ses pattes jusqu'à l’extrémité delà tète, a environ 17 mètres. Les fouilles opérées, il y a une vingtaine d’années, à la base de ce colosse, ont fait voir qu’il contenait entre ses pattes un long dromos, conduisant à un petit hypètre orné de trois grandes stèles couvertes de bas-reliefs et d’inscriptions (***). Ce monument est sans doute postérieur de plusieurs siècles au sphinx lui-même, qui est dépourvu de hiéroglyphes et parait dater de l’époque des pyramides. Le dromos était orné d’un autel à cornes et de plusieurs lions de petites dimensions. Les stèles portent le nom de Thoutmès IV, et représentent Athorn, forme de Phré dans l’hémisphère inférieur du ciel ou le soleil à son coucher. On suppose qu’il existait une communication entre ce monument et l’intérieur de la grande pyramide: du reste, une enceinte du genre des temenos isolait ce sphinx colossal des pyramides et des autres tombeaux.

Les androsphiux sculptés en bas-reliefs ont souvent toute la partie antérieure de forme humaine, c’est-àdire qu’ils ont , au lieu de pattes , deux bras qui soutiennent un vase d’offrandes ou l’image de quelque divinité (voyez la fig. 4 de notre planche), ou enfin les bras élevés dans une attitude de prière ou d’adoration.

C’est sous la forme d’un sphinx à tète et à bras humains que le roi Psammetik Ier est représenté, faisant offrande au dieu Phré, sur les quatre faces du pyramidion de l’obélisque de Monte-Citorio , à Rome. La légende royale de ce pharaon, placée à côté de l’animal emblématique, ne laisse aucun doute à cet égard. On voit quelquefois aux sphinx sculptés en bas-reliefs, et surtout aux reines représentées de la sorte , deux longues ailes essorantes qui sortent des épaules de l’animal symbolique, et complètent l’idée que nous attachons à ces sortes de figures d’après la notion classique. Le sphinx femelle, que nous avons reproduit sous le n° 5 , est parfaitement caractérisé par cinq mamelles figurées sur la longueur du ventre, et le cartouche renfermant le nom propre de la reine Tmauhmot est une autorité irrécusable. La tète est couverte d’un modius , sorte de mitre particulière aux reines et a certaines déesses. Cette coiffure porte ici un bouquet de fleurs agréablement disposées.

Les sphinx , qui sont toujours représentés accroupis et dans une pose calme et majestueuse par la sculpture en ronde bosse , sont souvent figurés debout et en mouvement sur les bas-reliefs et les petits monuments. Celui que représente la figure 7 de notre planche est sculpté sur le montant d’un trône dans un hypogée de la nécropole de Thèbes (****). C’est l’image symbolique d’Amounôph III foulant sous ses pattes des chefs asiatiques et africains.

(*) On peut voir au Musée royal du Louvre plusieurs sphinx de ce genre. Celui qu’on a placé dans la petite cour est un beau spécimen de sculpture égyptienne. Il représente Ménephthah II, quatrième roi de la XIXe dynastie. Les deux sphinx de basalte qui se voient dans la salle de Melpomène, près de la superbe mosaïque exécutée par Belloni, sont de la dernière époque de fart égyptien. Ils datent des pharaons Néfreous et Acoris, de la XXIXe dynastie; les légendes hiéroglyphiques ont été maladroitement restaurées, et forment des contre-sens pitoyables que notre orgueil national devrait faire disparaître.

(**) Voy. Gau, Antiquités de la Nubie, planche XLVII.

(***) Voy. Lenormant, Musée des Antiquités égyptiennes, pag. 44

(****) Voy. Prisse d’Avennes, Monuments égyptiens, etc., pl. XXXIX.

Page 1