‹ Monuments anciens et modernes (volume 2)Chapitre 47 sur 97 · TEMPLE DE SÉGESTE · texte numérisé non relu

TEMPLE DE SÉGESTE

Non loin du mont Barbara , où sont les misérables restes de l’antique cité de Ségeste , sur un mamelon isolé qui se rattache à cette montagne, entourée presque de tous côtés de ravins profonds comme des abîmes, s’élève le péristyle d’un temple dorique , surmonté de son entablement et de ses deux frontons. Ce monument , si imposant par lui-mème , s’agrandit encore, aux yeux du voyageur qui s’en approche , de cette situation élevée qu’il domine et de cet immense désert qui l’environne. On ne rencontre, en y arrivant, aucune trace d’habitation humaine, à plusieurs milles à la ronde. La colline où il pose ne se couvre d’aucune végétation, si l'on excepte quelques faibles arbrisseaux qui croissent sur le sol même du temple. Cette ruine auguste se montre donc dans toute sa majesté, sans aucun voile qui la cache, sans aucun objet qui la dépare, avec une montagne pour piédestal et avec le ciel pour cadre ; et rien ne trouble ici l’artiste ou l’antiquaire qui viennent étudier, dans un des beaux monuments de l’antiquité grecque , les grands principes de l’art ou les grands souvenirs de l’histoire.

Tout homme qui s’est rendu aux ruines de Ségeste , sait quelle fut la destinée de cette ville célèbre. Son origine se perdait dans l’ombre sacrée des traditions mythologiques , qui lui donnaient pour fondateur Énée , ou l’un des chefs troyens émigrés à sa suite. Sa puissance , qui s’accrut insensiblement au milieu des peuplades indigènes par le seul ascendant de la civilisation grecque , la rendit bientôt rivale de Sélinonte , qui était sa voisine et qui devint son ennemie. De cette lutte entre deux républiques qui ne pouvaient s’étendre qu’aux dépens l’une de l’autre , sans que l’une d’elles voulût rien céder à l’autre , naquirent les malheurs de la Sicile entière. Après une bataille perdue contre Sélinonte , qui les laissait exposés à tous les ressentiments du vainqueur, les Ségestains appelèrent à leur secours les Athéniens, avides de prendre part aux discordes de la Sicile, pour s’en approprier les dépouilles. On sait quelle fut l’issue de cette expédition imprudente ; Athènes y perdit, avec sa flotte et son armée, sa réputation et sa puissance. Mais ce coup ne fut pas moins terrible pour Ségeste, qui voyait le nombre de ses ennemis accru et leur haine redoublée , sans qu’il lui restât plus aucun allié. Dans cette situation désespérée , les Ségestains eurent recours, pour sauver leur existence , à l’un de ces moyens qui perdent toujours ceux qui les emploient , et qu’aucun danger ne justifie , parce qu’ils sont eux-mêmes un extrême danger : ils appelèrent les Carthaginois en Sicile, comme ils y avaient déjà appelé les Athéniens. Mais, cette fois, ce n’étaient plus des Grecs , adversaires toujours généreux, même quand ils étaient ennemis déclarés ; c’étaient des barbares qui , toujours vaincus sur le sol de la Sicile , avaient à venger d’un seul coup de nombreuses défaites, et qui se montrèrent impitoyables. Le premier résultat de cette intervention funeste de la barbarie africaine dans les luttes intestines de la Sicile , fut la ruine de Sélinonte. Ségeste , qui avait provoqué ce grand désastre, en fut à son tour la victime. Traitée d'abord par les Carthaginois en ville conquise , et privée de sa liberté ; puis , à chaque effort qu’elle osa tenter pour s’affranchir d’un joug odieux, ressaisie par les barbares ou repoussée par les Grecs, Ségeste ne fit que déchoir de plus en plus, jusqu’à l’époque où la faveur des Romains , qu’elle s’était conciliée par la fable de son origine troyenne , lui procura une existence parée de quelque ombre de liberté et de quelque souvenir de gloire , au sein de laquelle elle s’éteignit obscurément , sans que nous sachions commept elle a fini , de même que nous ignorons de quelle manière elle avait commencé.

Le seul témoignage imposant de l’existence de Ségeste , c’est donc cet unique temple qui en reste : monument problématique , comme cette ville elle-même ; car il s’élève debout de toute sa hauteur , sur l’emplacement d’une cité qui a disparu tout entière ; on se demande en le voyant si bien conservé, comment il a pu échapper aux ravages de tant de guerres, aux désastres de tant de siècles; et ce qui étonne plus que de le trouver presque intact , c’est de découvrir qu’il n’avait point été achevé. Examinons donc avec quelque détail un monument si intéressant à tant de titres.

C’est un temple hexastyle pèriptère (*), c’est-à-dire, avec six colonnes de front, et un péristyle de colonnes dans tout son pourtour, de cette forme qui fut essentiellement propre au génie de l’architecture grecque; car c est celle que l’on retrouve dans le plus grand nombre de ses édifices , sans que , dans un plan qui paraît si simple et qui se répète si souvent , toujours avec les mêmes éléments , on ne retrouve en même temps des particularités toujours différentes et un effet toujours nouveau. Un parallélogramme long de 237,3 palmes , et large de 102,8 , forme le plan de ce temple , dont les deux petits côtés , suivant un usage qui tenait à des intentions religieuses, regardent l’orient et l’occident ; d’où il suit que le temple, dirigé comme il l’était, montrait sa façade à ceux qui venaient de la ville.

(*) Voyez la figure t de notre planche de détails.

STYLE GREC

L’édifice pose sur une base élevée ou stylobate, divisé en quatre gradins, dont l’inférieur est d’une bauteui moindre, et dont le supérieur, resté incomplet de trois côtés, forme, sou^ chaque colonne qui s’y appuie, une espèce de dé qui, dans l’état actuel, offre l’apparence d’un piédestal. Trente-six colonnes, disposées de manière que six s’élèvent à chaque façade, et quatorze, y compris celles des angles, sur chacune des deux ailes, composent le péristyle. Le diamètre des colonnes est de palmes, 7, 3, 9 ; leur hauteur, y compris le chapiteau , répond à un peu moins de cinq diamètres. Les entre-colonnements , qui surpassent de quelque chose le diamètre des colonnes, sont larges de palmes, 9, 7 ; mais ils deviennent plus étroits vers les angles ; ce qui était, dans les habitudes de l’art grec, une pratique motivée à la fois par la nécessité de donner plus de solidité à la construction , et par le besoin d’arriver, au moyen d’une largeur inégale des métopes , à une juste distribution des triglyphes de la frise, qui devaient toujours répondre à l’axe des colonnes et au milieu des entre-colonnements.

On remarquera la forme du chapiteau, qui, dans la dimension et dans la courbe du quart-de-rond , offre quelque chose de plus ferme et de plus sévère , sur le monument original , tel que notre planche le représente, qu’il n’en a dans le dessin de M. Hittorff. Les trois filets qui remplissent ici tout l’espace du gorgerin , sont séparés du fût de la colonne par deux membres lisses qui forment comme autant de degrés en retraite au-dessus de la colonne, et qui devaient certainement recevoir , dans l’achèvement de cette colonne , une forme différente, mais qui ne sauraient , à notre avis , autoriser l’espèce de restauration que M. Hittorff a cru pouvoir proposer de cette partie du monument de Ségeste. (Voyez la fig. 3 de notre planche de détails).

L’entablement, composé d’une architrave, ornée, dans la partie supérieure, d’une rangée de gouttes sous chaque triglyphe et d’un listel dans toute sa largeur, est surmonté de la frise, formée, comme à l’ordinaire, de triglyphes alternant avec des métopes lisses. Le tout est couronné d’une corniche, ornée de modillons, avec des moulures d’une simplicité grave, qui projettent sur toute cette ordonnance un caractère mâle et ferme. Un fronton très-surbaissé ajoute encore à l’effet imposant de cette masse, dont tous les membres expriment une idée de force et offrent une image de puissance : en sorte que, pour toute personne qui possède l’intelligence de l’art , et qui se trouve en présence de ce beau temple dorique, il y a là toute une révélation de ce que peut accomplir le génie , pour assurer aux monuments d’une religion la durée qui devait manquer à cette religion elle-même, et pour réaliser, en quelque sorte, l'éternité dans le temple, à défaut de la divinité.

Une particularité très-remarquable du temple de Ségeste , bien qu’elle ne soit pas tout à fait sans exemple dans les monuments de la belle architecture grecque, c’est que les colonnes, au lieu d’ètre cannelées , comme c’est le propre de l’ordre dorique , offrent une espèce d’enveloppe ou de revêtement (*) qui excède de deux onces (**) leur diamètre. Cette particularité est rendue plus sensible encore par la circonstance , qu’aux deux extrémités du fût il existe un listel exécuté avec beaucoup de soin , qui donne d’une manière très-précise le diamètre vrai des colonnes , et qui prouve que cette enveloppe , laissée d’ailleurs à un état grossier et offrant l’apparence d’une gaine, n’est autre chose que l’excédant de matière qui devait être abattu lors de l’exécution des cannelures. Or, il résulte de cette observation que le temple de Ségeste n’avait point été terminé ; et l’on peut encore en inférer, comme notion générale, que le travail des cannelures se faisait sur les colonnes en place, sans doute afin que ce travail, réglé dans ses moindres détails d’après l’ordonnance entière de l’édifice, répondit mieux à toutes les conditions de l’effet qu’il devait produire. Nous insistons sur cette observation, parce qu’il s’est trouvé , et qu’il peut se trouver encore des écrivains qui voient , dans l’enveloppe en pierre des colonnes du temple de Ségeste , une analogie avec les colonnes égyptiennes , et un trait d’une haute antiquité (***) ; deux illusions que la moindre connaissance de l’art grec aurait pu suffire à prévenir.

11 existe d’ailleurs au temple de Ségeste d’autres indices de l’état inachevé dans lequel le surprit le malheur des temps ; ce sont ces petits bossages , réservés pour la commodité de la construction , qui se voient encore en si grand nombre dans beaucoup de parties de l’édifice, particulièrement aux gradins du soubassement et sur 'le tympan des frontons. Il est bien évident que ces bossages , d’une forme irrégulière et d’un travail négligé, n’ont jamais pu être destinés à servir d’ornements, comme l’avait cru l’architecte anglais Wilkins, qui les a employés à cet effet dans sa restauration du temple de Ségeste (****). Conséquemment, il est certain qu’ils auraient disparu dans l’achèvement du temple , si les circonstances eussent permis qu’on y mit la dernière main.

Cet état d’imperfection , maintenant bien démontré, dans lequel est resté le temple de Ségeste, sert à rendre

(*) Voyez sur notre planche de détails la figure 2.

(**) Mesure sicilienne, comme !e palme cité plus haut.

(***) Voyez le texte joint aux planches qui représentent le temple de Ségeste, dans le f’ogage pittoresque de la Sicile, t. L

(****) The Antiquities of Magna Græcia , n° v, pl. 3.

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