‹ Monuments anciens et modernes (volume 2)Chapitre 46 sur 97 · TEMPLE DE JUPITER OLYMPIEN A SÉLÎNUNTE · texte numérisé non relu

TEMPLE DE JUPITER OLYMPIEN A SÉLÎNUNTE

Conduite par un certain Pammilus, sortit d’Hybla Megara une colonie, qui, s’étant dirigée vers le côté méridional de l'ile , y fonda Sélinunte , entre l’Hypsa et le Sélinus , fleuves appelés aujourd’hui Belici et Madiuno. Il est difficile de déterminer avec exactitude l’année précise de cette fondation ; cependant , d après Diodore, on peut conjecturer qu’elle eut lieu l’an 651 avant l’ère chrétienne , puisque cet historien dit qu’elle fut détruite par Annibal, 409 ans avant J. C., et l’an 242 de sa fondation.

Les développements de Sélinunte furent rapides ; ce quelle dut en partie à sa position si favorable en regard de l’Afrique. Dans la 65e olympiade, tous les Grecs se réunissaient contre Xercès ; la seule Sélinunte, parmi les colonies grecques de la Sicile , ne craignit pas de s’allier aux barbares , et prit les armes contre Himère pour détourner les secours que Gélon voulait porter à la Grèce. Les Syracusains vinrent au secours d’Himère ; et, surprenant Amilcar et les Carthaginois, les massacrèrent et brûlèrent leurs vaisseaux. On dit que cet événement s’accomplit le jour même de l’héroïque défense des Thermopyles. Au bout de peu de temps , Sélinunte et Syracuse se rapprochèrent, et nous voyons dans la 78e olympiade les Sélinuntins appelés par les Syracusains pour les aider à se soustraire à la tyrannie de Thrasybule.

Cependant , des discordes qui s’élevèrent entre ceux de Sélinunte et d’Égeste , pour la possession de quelques misérables terres , allumèrent la guerre mémorable qui fut si fatale à tous les partis. Egeste , trop faible contre Sélinunte, appela à son aide les Athéniens ; et de là le fameux siège de Syracuse , et l’extermination de l’armée de Nieias. Ce fut alors que les Égestins eurent recours aux Carthaginois, et que la malheureuse Sélinunte fut détruite par Annibal, fils de Giscon, la 3e année delà 92e olympiade; juste châtiment de son ingratitude envers sa mère patrie.

Sélinunte traînait pourtant encore une misérable existence, quand , sur la fin de la même olympiade, le Syracusain Hermocrate , chassé de sa patrie , vint établir sa demeure à Sélinunte , rappela les anciens habitants , et releva les murailles de la partie qu’il habitait. Sélinunte continua à exister pendant un siècle et demi , mais dans une humble obscurité , tombant successivement sous la domination de Denis de Syracuse , de Pyrrhus , et des Carthaginois; enfin, vers la fin de la première guerre punique, les derniers, obligés par les Romains de concentrer leurs forces à Lilybée, résolurent de dévaster tout le pays qu'ils se voyaient forcés d’abandonner aux ennemis. Victime de cette résolution désespérée, la 4e année de la 122e olympiade, l’an de Ronie 268 , 483 avant J. C., Sélinunte tomba de nouveau sous le marteau des Carthaginois, et ses habitants furent transportés à Lilybée. Depuis lors, cette ville ne tient plus de place dans 1 histoire, bien que quelques auteurs modernes , tels que Caruso , Cucciniello et Bianchi , croient qu elle ne fut détruite définitivement que par les Sarrasins, qui y débarquèrent le 15 avril 827.

Les ruines de Sélinunte sont situées dans le val de Mazzara , à 1 8 milles de la ville de ce nom ; deux collines distantes d’un tiers de mille, sont couvertes de ses débris. Sur la plus petite sont les ruines de trois temples, de plusieurs palais, et d’un grand nombre de maisons. Là aussi s’élève une tour habitée par des gardes-côtes, et appelée Torre dei Pulci (tour des puces), nom qui pourrait bien rappeler l'emplacement d’un temple de Pollux, Polluce , dont le mot moderne ne serait qu’une ignoble corruption. Cette colline est entourée de murs qui semblent marquer l’enceinte de la ville, et qui probablement sont ceux élevés par Hermocrate. L’autre colline n’a point de murailles, mais elle présente aussi trois temples , dont les colonnes sont renversées ; c’est là que se trouve le grand temple qui fait le sujet de cette notice , et qui est connu sous le nom de Pilieri dei Giganli. Les ruines qui occupent le premier plan de notre gravure sont celles du monument appelé le Petit- Temple , et qui est en effet le plus petit des trois.

Il est aisé de voir, par l’ordre qui règne encore dans l’état actuel de toutes ces ruines , par les parallèles conservées dans la chute des colonnes, par les lignes droites où se trouvent encore des morceaux entiers d entablement, que les hommes n’ont pas travaillé seuls à la destruction de ces antiques édifices, et que leur œuvre dut être aidée par plusieurs violentes secousses de tremblement de terre , qui auront renversé les colonnes toutes sur une même direction, du Couchant àl Orient. Le grand temple de Sélinunte est un des plus beaux, comme disposition, que nous ait légués l’antiquité ; et c’est pour cela qu’il est attribué à Jupiter Olympien. Il est presque aussi grand que celui d’Agrigente. Sa longueur, prise au haut des degrés qui le supportent, est de 102™, 080; sa largeur, de 48™, 630. Sa forme est celle d’un octastyle-pseudo-diptère et hypètre (*) , et d’ordre dorique.

(*) On voit par cet exemple que c’est à tort que Vitruve attribue à Ermogènes d’Alabanda l’invention du temple pseudo-diptere. Cet architecte ne fit qu’appliquer cette innovation au temple de Diane à Magnésie. Le grand temple de Sélinunte fut érige plus de 400 ans avant J. C., tandis qu’Ermogèr.es ne vivait que sous Alexandre, c’est-à-dire vers l’an 330 avant l’ère vulgaire.

— STYLE GREC

Suivant M. de Serradifalco, et plusieurs autres auteurs, les ailes présentaient chacune 17 colonnes ; mais Houëî, et depuis M. Courtépée, qui a relevé avec beaucoup de soin le plan qui accompagne cette notice (fig. 1 ), affirment, de la manière la plus positive , que ces colonnes ne sont au nombre que de 16. Cette particularité est fort remarquable , offrant un exemple contraire à la règle suivie dans les temples grecs , qui avaient presque toujours aux ailes une colonne de plus que le double de celles de la façade.

La façade est décorée d’un double portique partagé par 4 colonnes, placées en ligne avec la 3e des côtés, et 2 colonnes en regard de la 4% de manière que les murs latéraux de la cella n’arrivent qu’à la 5e colonne du côté, et sont garnies de pilastres à leurs antes (fig. 5 et 6). M. de Serradifalco place entre ces antes deux colonnes, dont il a été impossible à M. Courtépée de retrouver aucune trace. Il serait plus impossible encore de reconnaître le moindre vestige d’un quatrième rang de colonnes, qui, selon Houël , aurait existé à la façade.

Le posticum est privé du double portique , et les antes sont sur l’alignement de la 3e colonne des ailes. Le péristyle qui entoure la cella se trouve ainsi large de deux entre-colonnements , plus un diamètre, ce qui est conforme à la règle des temples de cette classe. Il est à remarquer que la largeur des entre-colonnements n’est pas égale dans toute la longueur des ailes. Les colonnes sont plus rapprochées dans les angles pour concourir à la solidité de l’édifice et à l’effet de la perspective. La grande quantité de colonnes d’un bien plus faible diamètre que l’on voit amoncelées dans l’intérieur de la cella, nous montre qu ici, comme dans tous les temples hypètres, il y avait deux rangées de colonnes. Le sanctuaire était divisé en trois par deux murailles, et formait ainsi 3 chambres F. D. E. QcAauoi , dédiées sans doute ©soïç 2uwafoi<;, à des dieux associés dans un même culte ; particularité que présentaient beaucoup de temples antiques, entre autres ceux de Jupiter Olympien à Agrigente, et de Jupiter Capitolin à Rome. Peut-être aussi, des deux petites salles F et E, l’une était-elle destinée à renfermer les objets du culte et le trésor, tandis que l’autre contenait l’escalier conduisant aux galeries. Le posticum semble bien offrir une sorte d’opistodôme G , mais il n’était point fermé, et ne put par conséquent servir de trésor, comme celui du Parthénon et de plusieurs autres temples. Les colonnes du péristyle du pronaos et du posticum (fig. 8) ont toutes un diamètre égal de 2m,885 ; leur hauteur est de I5m,132, c’est-à-dire un peu moins de 5 diamètres f . Quelques-unes sont d’un seul morceau. Les colonnes devaient être cannelées, mais il n’y en a que deux qui le soient : ce sont celles qui forment les angles de la façade orientale; il est donc vraisemblable que l’édifice ne fut jamais terminé. Le tailloir des chapiteaux , qui sont d’une seule pierre, a 3m,90 (fig. 2). Ces chapiteaux soiit remarquables par la singulière disposition du cavet placé au-dessous des annelets , et surmontant les cannelures. La même disposition se retrouve aux chapiteaux du petit ordre (fig. 10). Ces chapiteaux, qui sont d’un style sévère , offrent beaucoup d’analogie avec ceux de Pestum et de Métaponte. On devra aussi remarquer le caractère singulier du bec de chouette de l’intérieur du portique (fig. 7).

Parmi les ruines existent encore quatre chapiteaux , très-différents des autres, et par la forme et par l’excessive projection de l'échine, et aussi par un cavet creusé au-dessous des annelets, et ressemblant beaucoup à celui qui existe aux temples de Pestum, au temple de Diane à Syracuse , et à celui de Pompéi qu’on appelle le temple grec. Le diamètre supérieur de la colonne qu’ils surmontaient n’est que de 1 m,4 1 5, et le côté de l’abaque de 3m,330 ; de là résulte une saillie exorbitante. RL de Serradifalco suppose que ces colonnes étaient destinées à quelque autre partie de l’édifice, et qu’elles sont le reste de l’ordre inférieur de l’intérieur. D'après son système, lesautres colonnes qu’on a trouvées, n’ayant que lm22! de diamètre, (fig. 9 et 10) auraient appartenu a l’ordre supérieur. Leur hauteur est de 4m,385, sans compter les chapiteaux ; elles sont d’une seule pierre.

Les fragments que nous donnons (fig. 1 1 et 12) ont dù faire partie de l’entablement qui séparait ces deux ordres de l’intérieur.

La pierre qui compose le temple de Sélinunte est celle que les naturalistes nomment carbonate calcaire concbylifère de troisième formation ; cette pierre sonore est d’un grain fin , serré et uni ; elle provient de la carrière de Campo-Bello, distante de quelques milles, et où l'on trouve encore un grand nombre de tambours de colonnes plus ou moins dégrossis.

BIBIIOGEAPEIE»

1° 3. Houël, Voyage pittoresque dans les îles de Sicile, de Malte et de Lipari, Paris, 1782, 4 vol. in-P.

2” Saint-Non , Voyage pittoresque ou description des royaumes de Naples et de Sicile ; Paris , 178G , 4 vol. in-P.

3° D’Ostervald, Voyage pittoresque en Sicile ; Paris, 1 82G, 2 vol. gr. in-P. 4" Woods , Letters of an archilect; London, 1828, 2 vol. in-4°.

5° Domenico la Faso Pielra santa, duca di Serradifalco , le And-

chi! à délia Sicilia ; Palcnno , 1834, 4 vol. in-P.

G0 De la Salle , Univers pittoresque , Sicile, 1835 ; Paris , Firmin Didot. in-8.

7° Cucciniello et Bianclü, Viaggio pittorico nel regno del duc Si cilié. Napoli , 3 vol. in-P , sans date.

8" Hittorff et L. Zantli , Architecture antique de la Sicile , in-P, en pu blication.

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Par Jules Oatlhalaurl.

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