ARCS DE TRIOMPHE
Les arcs de triomphe sont des portiques isolés, élevés à l’entrée des villes, sur les places, sur les voies, sur les ponts, ordinairement pour consacrer le souvenir d’une victoire , quelquefois aussi pour éterniser la mémoire des vertus vraies ou supposées d'un prince, ou rappeler des services rendus à l’État. Dans ce dernier cas, ces monuments devraient plutôt porter le nom d arcs honorifiques. Sans parler ici des innombrables exemples de cette dernière destination, que nous trouverions en Chine, où les arcs si communs sous le nom de Pay-leou sont souvent consacrés à honorer la vertu la plus humble , nous pourrions citer en Italie et en France quantité de ces monuments purement civils, tels que l’arc d’Ancône, élevé en l'honneur de Trajan. pour avoir amélioré le port, et dont la dédicace associe au nom de l’empereur les noms de sa femme et de sa sœur. Des inscriptions antiques nous apprennent qu’on éleva aussi quelquefois des monuments de ce genre eu l’honneur des dieux. On doit croire encore que beaucoup de ces arcs eurent une double destination, et servirent en même temps de monuments triomphaux ou honorifiques, et de portes de villes. 11 faut éviter, avec soin, de confondre avec ceux qui nous occupent ici, les édifices qui ne furent autre chose que de simples portes, tels que les portes Saint-André et d’Arroux, à Autun (Saône-et-Loire), mais qui présentent une grande analogie avec les arcs triomphaux. On ne doit pas non plus oublier de distinguer ces arcs à quatre faces appelés Janus, érigés dans les carrefours pour mettre les marchands à l’abri, et dont il nous reste un si bel exemple à Home et dans le Forum Boarium.
Les Grecs ne paraissent pas avoir jamais érigé d’arcs de triomphe ; ceux que l’on rencontre en Grèce ou dans l’Asie Mineure, appartiennent tous à l'époque romaine. C’est donc aux Romains que nous devons attribuer l’invention des arcs de triomphe, qui ne furent, dans le principe, que des constructions en bois élevées dans les rues où devaient passer les triomphateurs. On retrouve dans ces constructions fragiles et éphémères le principe de la forme et des diverses décorations des arcs de triomphe ; les descriptions des auteurs nous apprennent qu’on plaçait au-dessus de ces monuments des joueurs d’instruments et des hommes chargés de trophées, qu’on y suspendait les dépouilles de l’ennemi et qu’on y représentait des batailles. Tel aura donc été le programme que l’art se sera proposé de remplir en cherchant à réaliser en matériaux plus solides ces décorations légères, dont la durée ne dépassait pas celle de la fête qui leur avait donné naissance.
Les premiers arcs de triomphe qui furent construits à demeure, du temps de la République, n’eurent rien de magnifique: primo rudes et simplices fuere cum prœmia virtutis essent , non ambitionis lenocinia (*). L’arc de Romulus fut assez grossièrement bâti en briques ; celui de Camille était composé de pierres presque brutes. Pendant longtemps, ces monuments ne consistèrent qu’en un arc plein cintre, au-dessus duquel on plaçait les trophées et la statue du triomphateur ; tel était celui que Cicéron appelle Arcus Fabianus. Ce ne fut que sous l’Empire que les arcs de triomphe prirent une place honorable parmi les monuments de l’art, et il est assez remarquable que bien que plusieurs arcs de triomphe aient été élevés à Auguste, et très-probablement de son vivant, Vitruve ne dise pas un seul mot de ces sortes d'édifices. Plus tard, et quoiqu’on eût déjà érigé un assez grand nombre d’arcs de triomphe, Pline les désigne encore comme étant d invention nouvelle.
Jusque vers le temps des Antonins, chaque arc, en général, ne présente qu’une seule arcade, à l’exception, toutefois, de celui construit en l'honneur de Tibère, Drusus et Germanicus, sur le pont de Saintes (Charente- Inférieure), lequel offrait deux ouvertures égales. Cette dernière disposition, que les Romains réservaient ordinairement, et avec raison, pour leurs portes de villes, a cependant été également employée pour l’arc romain de Langres (Haute- Marne), ce qui doit avoir été motivé par l’égalité que demandait le triomphe simultané des deux Gordiens. L’emploi de trois arcades se trouve déjà indiqué par des médailles de Domitien et de Trajan, relatives à des arcs qui n’ont point subsisté jusqu’à nous; mais nous trouvons une arcade principale, accompagnée de deux plus petites, d’abord à l’arc d'Orange qui, pourtant, remonte peut-être aux premières années de 1 Empire, plus tard, sous Septime-Sévère et ses successeurs, et enfin, dans la plupart des arcs modernes. C’est ainsi que, selon la marche ordinaire des choses humaines, la richesse des arcs de triomphe augmenta en raison inverse du mérite des actions ou des hommes dont ils devaient consacrer le souvenir.
(*) Rusinus, Antiq. Rom., I. X.