MARCHES
Le mot latin merces , marchandise , d’où est dérivé notre mot marché , comme aussi le mercato des Italiens , le mercado des Espagnols , le market des Anglais, indique suffisamment la destination de ces établissements. Un marché est donc un lieu soit construit, soit en plein air, affecté à la vente des denrées et objets nécessaires aux besoins journaliers de la vie. Le marché portait chez les Grecs le nom d’ayopa , celui de forum chez les Romains. L’habitude de la vie extérieure, telle qu’elle existait chez les anciens, l’absence de ce nombre infini de boutiques , disséminées dans toutes les parties de nos villes , devaient donner aux marchés une importance qu’ils sont loin d’obtenir chez les modernes. Servant en même temps de point de réunion pour les affaires publiques et privées , et de lieu de débit pour les marchandises , cette place était en quelque sorte indispensable à l’existence de la ville, en même temps qu’elle en devint un des principaux ornements.
L 'agora des Grecs était ordinairement placée au centre de la ville , à moins qu’il n’y eût un port ou une rivière dans le voisinage desquels on l’établissait de préférence. L'agora était carrée, entourée 'de portiques doubles , avec un toit plat formant galerie. Ces portiques offraient un abri aux marchands et aux acheteurs , et alternaient quelquefois avec des édifices civils ou religieux. Souvent l’agora était ornée de statues, comme celles deSparte, de Mégalopolis, de Corinthe, d’Argos. Ce luxe existait même dans des villes d’une importance secondaire. Le quatrième discours de Cicéron contre Verrès nous prouve qu’il en était de même en Sicile.
Athènes avait deux grands marchés ; le premier, appelé Ap/ai'a àyop i , était situé dans le Céramique; il était extrêmement spacieux , et décoré d’une foule d’édifices ; c’était là qu’étaient rangées les statues décernées aux citoyens qui avaient bien mérité de la patrie ; cette agora était consacrée aux assemblées du peuple et à tous les genres de commerce qui avaient chacun leur place séparée. L’autre agora , appelée Epexpia , était voisine du portique de Zénon. Outre ces marchés principaux, nous trouvons encore cités dans les auteurs grecs ’AXcpiTOTRoXu; àyopa , le marché des boulangers , ’I/QucmoAu; àyopa, la poissonnerie, Euvaixet'a àyopâ , le marché aux parures de femmes, CKvoç, le marché au vin, ”EX«iov. le marché à l’huile , etc. On voit par ces deux dernières dénominations que quelquefois on désignait les marchés simplement par le nom de la denrée qui s’y débitait.
Le forum chez les Romains , et dans les divers pays soumis à leur domination , était oblong ; sa largeur était égale aux deux tiers de sa longueur. Il était , comme l’agora , entouré de portiques , et même de portiques à deux étages, puisque Vitruve prescrit de tenir les colonnes du rang supérieur un quart moins hautes que celles du rang inférieur. L’aire du forum servait quelquefois à des combats de gladiateurs, car le même auteur recommande de laisser très-larges les entre-colonnements, afin de gêner le moins possible les spectateurs. Sous ces portiques étaient ménagées des boutiques, mais principalement réservées aux changeurs et aux vendeurs d’objets précieux. Les autres marchands se tenaient en plein air dans l’intérieur de l’enceinte où ils avaient des comptoirs, ahaci, et de grandes tables , operariœ mensœ. Ces enceintes, en général, n’étaient pas très-vastes, et n’en faisaient que mieux valoir les édifices qui les décoraient , tels que les temples , la curie , la basilique , 1 ’œrarium , etc. Le forum de Pompéi est l’exemple le mieux conservé de cette disposition.
Rome renfermait dix-sept fora , dont trois , consacrés exclusivement aux affaires publiques ou privées, portaient le nom de fora civilia , ou judiciaria ; les quatorze autres étaient des marchés, fora venalia, et ce n’est que de ceux-là que nous devons nous occuper ici. Nous citerons parmi eux les forum boanum , piscarium , pisiorium , suarium , vinarium, equarium, olitorium , etc. C’était dans ce dernier, voisin du Capitole , qu’avaient aussi lieu les ventes à l’encan , sub hastâ. Il y avait encore un marché aux friandises où se tenaient les rôtisseurs, les pâtissiers, les confiseurs; on le nommait forum cupedinarium, de cupcdiay mets recherchés (*).
Au moyen âge , nous trouvons peu de marchés construits. Le plus ancien que nous puissions citer est celui qui est remplacé aujourd’hui par nos halles de Paris. Louis le Gros l’établit au XIIe siècle dans un lieu appelé les Champeaux; Philippe-Auguste l’entoura de murailles, et fit construire dans sa vaste enceinte des galeries couvertes pour abriter les marchandises. Nous trouvons ensuite à Florence le Mercato nuovo , bâti par Cosme Ier, en 1548, sur les dessins de Rernardo Tarso ; c’est une vaste loge de forme rectangulaire, plus élégante que commode, ouverte de tous côtés, divisée par des colonnes corinthiennes supportant les retombées des
(*) On trouve une description complète de ees divers fora dans l’ouvrage d’Onuphrius Panvinus , Antigua urbis imago stve topographia urbis Romæ cum Boissardo , 1597, in-f°.
voûtes et des arcades ; elle est flanquée aux angles de quatre massifs ou contre-forts. Au centre, une pierre indique le lieu où l’on fouettait les marchands à faux poids. On trouve plus fréquemment de simples portiques occupant un côté d’une rue ou d’une place, et remplissant le même but que les marchés complets. Tels sont à Paris nos piliers des halles, tels sont en Italie le Mercato vecchio de Florence, bâti également au xvie siècle par CosmeIer, sur les dessins de Yasari; à Arezzo, le beau portique dei Mercanti, construit par ce même architecte. Plusieurs des portiques qui bordent les rues de Bologne, de Padoue , de Mantoue , ont reçu une destination analogue ; il en est de même de la grande rue du Pô à Turin, et de la belle loge du palais élevé à Milan par Pie IY sur les plans de Viocenzo Seregni , sur la place del Mercato ou dei Tribunali. Toutefois , généralement en Italie comme en France, presque jusqu a nos jours, les marchés se tinrent en plein air sur la place publique. La place de Sienne est un des exemples les plus remarquables de ces marchés découverts , et sa destination politique au temps de la Képublique lui donne une ressemblance de plus avec le forum antique. Je pourrais en dire autant de la fameuse piazza del Mercato de Naples , qui rappelle les grands souvenirs de Conradin et de Masaniello.
Ce n’est guère que depuis soixante ans que l’on a senti la nécessité d’ériger dans les villes des marchés vastes, commodes, remplissant toutes les conditions qu’exigeait leur destination. Les principales de ces conditions sont le choix de l’emplacement le plus central, le plus à la portée des consommateurs , la solidité , la commodité et la salubrité. De larges baies fermées par des persiennes doivent garantir des intempéries des saisons, sans empêcher la circulation de l’air indispensable à la conservation des denrées. Des fontaines nombreuses , un pavé bien dressé , et légèrement incliné pour favoriser l’écoulement des eaux , des murailles en pierre de taille , au moins jusqu’à une certaine hauteur , rendent facile l’entretien de la propreté non moins indispensable. Quant à la commodité , il faut éviter autant que possible les piliers intérieurs qui gênent la circulation , et ménager des passages assez larges pour n’avoir à craindre aucun encombrement; l’expérience a démontré que ces passages ne devaient pas avoir moins de 2m. Les accessoires nécessaires d’un grand marché sont, 1° une boucherie ; 2° de resserres pour les denrées non vendues ; 3° un corps de garde ; 4° le cabinet du percepteur des droits de place; 5° le logement du concierge ; 6° des latrines publiques; 7° enfin, si faire se peut, des écuries pour les chevaux des marchands. L’architecture d’un marché doit être simple, sans pour cela manquer d’une certaine élégance; une fontaine monumentale doit être son principal ornement. Pour la toiture, nous sommes toujours portés à préférer la charpente en fer comme plus gracieuse, plus légère, et surtout comme préservant le monument de ces incendies dont si souvent ont été causes les charpentes en bois. Nous verrons plus tard comment ces diverses conditions ont été remplies dans les marchés érigés à Paris depuis le commencement de ce siècle; jetons auparavant un coup d’œil sur les principaux marchés qui existent en Europe.
Le plus beau d’Italie est celui exécuté , il y a peu d’années , à Naples , près la rue de Tolède ; il consiste en une vaste cour rectangulaire de trois côtés, circulaire de l’autre , entourée d’un portique doi’ique sous lequel sont placés les étaux des boucliers; des autres denrées se vendent en plein air dans l’intérieur de l’enceinte. Viennent ensuite les marchés de Bologne, de Bergame , de Turin , de Rimini, etc.
Londres renferme de vastes marchés, tels que Smithfield-market , Leadenhall-market , Newgate-market, etc.; mais il y en a trois très-remarquables par leur construction monumentale. F aring ton-market , d'abord établi en 1737 sur l’emplacement connu sous le nom de Fleet-ditch, fut transféré en 1829 dans le nouveau bâtiment construit, entre Shoe-lane et Farington-street , par William Montagne. Ce marché est rectangulaire, 78m sur 50m. Un double rang de boutiques existe sur toute la longueur de trois côtés. Le marché est bâti en briques, et éclairé par des lunettes. Covent-Garden fut entièrement reconstruit en 1830 sur les plans de M. Flovver; il se compose de trois rangs de galeries s’étendant de l’E. à l’O. La façade de chacune des galeries au N. et au S. est ornée de colonnes de granit hautes de 4m formant une promenade couverte. La façade à l’E. offre un triple rang de colonnes surmontées d’une belle terrasse large d’environ 9m. Enfin, eu 1832 s’est élevé dans le Strand le nouveau marché aux poissons, Hungerjbrd-market , qui ne le cède en rien en magnificence aux deux que je viens de décrire.
En Hollande, on cite les marchés de Breda, de Delft et de Rotterdam. Enfin, plusieurs villes de France possèdent de beaux édifices de ce genre ; il suffira de nommer Strasbourg, St-Dizier, St-Jean d’Augely, Montpellier, Marseille, Caen, Bourbon-Vendée, etc.; mais c’est Paris surtout qui peut se vanter d’avoir un système de marchés bien entendu, et, parmi ces établissements, le premier rang appartient de droit au marché St-Germoin, qui est encore le mieux conçu, sinon le plus élégant qui existe en Europe.