DOCKS DE LONDRES
C’est en Angleterre , chez cette grande nation qui souffre de tous les défauts , mais aussi qui jouit de tous les avantages d’une organisation essentiellement commerciale , qu’il faut aller chercher la plupart des innombrables perfectionnements apportés dans l’industrie depuis le commencement de ce siècle. Ainsi , c’est des Anglais qu’il a fallu apprendre à filer le lin, à construire les chemins de fer, à ajuster les machines des bateaux à vapeur, etc. ; et ce n’est pas , comme ils le reconnaissent eux-mêmes , parce que le génie de l’invention est plus développé chez eux que chez les autres peuples , mais c’est seulement parce qu’ils savent profiter avec une rare sagacité des idées heureuses qui surgissent des quatre coins du globe , et qu’ils s’ingénient sans cesse à les exploiter en y apportant les développements et les améliorations dont elles sont susceptibles. D’habiles combinaisons d’ailleurs , et les Anglais excellent à en créer , peuvent suppléer aux inventions. Par exemple, les éléments d’un dock, c’est-à-dire un bassin contenant toujours une certaine quantité d’eau , des magasins fermés pour les marchandises , et un mur d’enceinte, ne constituent certainement en soi rien de bien neuf , rien de bien imprévu ; mais la réunion de ces éléments , disposés d’une manière ingénieuse, forme un ensemble qui, administré avec intelligence , constitue une invention véritable et des plus fécondes.
On donne le nom de docks à des établissements principalement fondés dans les ports de marée, qui contiennent un ou plusieurs vastes bassins à flot, des magasins pour les marchandises, des machines pour le chargement et le déchargement des navires , et qui sont entourés d’une enceinte permettant que rien n’y entre ou n’en sorte sans être soumis à une surveillance facile à exercer , et néanmoins aussi rigoureuse que cela est nécessaire.
Les avantages que donne au commerce maritime la création de docks sont immenses , et satisfont à ses besoins matériels en même temps qu’ils rendent facile le crédit qui lui est nécessaire.
Les docks , en effet, et c’est là sans doute ce qui a fait construire les premiers ; les docks, disons-nous, assurent la conservation des bâtiments en même temps que celle des marchandises. Us assurent la sûreté des bâtiments, parce qu’ils les soustraient aux chances d’accident résultant soit de leur entassement dans les ports de mer ou de rivière , soit du retrait de la mer, qui, lors de la marée basse, les laisse sur le sable ou le galet, dangers qui ne peuvent s’éviter que par un déplacement continuel, et, partant, dispendieux. Ils assurent la sûreté des marchandises , parce que , d’une part , ils rendent les vols impossibles (*), et que, de l’autre, toutes les précautions sont prises dans les magasins pour empêcher les avaries auxquelles certaines matières sont exposées par suite des intempéries de l’air ou des changements de température. La promptitude merveilleuse avec laquelle, au moyen des engins perfectionnés dont on fait usage dans les docks , le chargement et le déchargement des colis s’effectuent, contribue encore à ce résultat, qui produit en réalité un triple bénéfice pour les négociants : économie de temps, économie des frais de transbordement, diminution dans les pertes causées par les avaries de toute nature.
Mais ce qui fait principalement des docks des établissements de la plus grande influence sur le développement de l’industrie commerciale, c’est qu’ils favorisent singulièrement le commerce d’entrepôt, et rendent possibles certaines combinaisons financières , qui ont pour conséquence immédiate une extension considérable du crédit ; et ceci nous semble d’une si haute portée , que nous n’hésitons pas à reproduire ici un passage d’un article de M. Blanqui , où cet économiste a analysé le système de transactions auxquelles donne lieu, eu Angleterre, le dépôt des marchandises dans les docks. « Les Anglais ont trouvé le moyen de donner à leurs docks une utilité particulière , peut-être supérieure aux avantages matériels qu’ils en retirent , par des combinaisons d’entrepôt trop ingénieuses pour ne pas trouver place dans cet article. Aussitôt qu’une marchandise est mise en magasin dans un dock , la compagnie des directeurs de ce dock délivre à l’impositeur ou au consignataire un certificat ou warrant , énonçant qu’il a été emmagasiné pour sou compte telle marchandise, de tel poids et de telle qualité. Ce certificat lui sert de titre de propriété ; il est transmissible par voie d’endossement, et cet endossement, s’il est régulier, prouve à lui seul le fait de la vente. Ces warrants sont divisibles et remis à des courtiers , qui s’en servent pour opérer les transactions les plus importantes, sans que la marchandise soit changée de place , et conséquemment sans avoir été grevée de frais de transport. Si le propriétaire de la marchandise veut l’échanger contre de l’argent, ou simplement la consigner en garantie d’un prêt, il remet cc warrant à un banquier , qui lui fait les avances nécessaires , sans avoir besoin de prendre livraison
(*) Ces vols se sont montés, dans le port de Londres, jusqu’à dix millions par an.
de la marchandise, de la soigner ou delà surveiller. C’est la compagnie des docks qui est chargée exclusivement de ce soin. Ainsi, par l’usage des icarrants , la marchandise est en quelque sorte mobilisée ; elle devient monnaie, circule sans changer de place , puisqu’elle peut se transporter avec la plus grande facilité, comme une valeur de portefeuille. Le négociant peut de cette manière recommencer de nouvelles expéditions avec les fonds obtenus sur la remise des warrants , qui font de l’entrepôt une véritable banque , et des marchandises qui y sont déposées un immense foiids social , sans cesse à la disposition du commerce. »
En France , le commerce d’entrepôt est actuellement à peu près impossible , parce que, chose vraiment inconcevable, il n’y existe pas encore de docks. En Angleterre au contraire, où l'on apprécie, toute l’utilité de ces sortes d’établissements , il s’en trouve un très-grand nombre. Le premier qu’on y construisit parait être celui qui fut créé à Liverpool en 1708. Chose à coup sur digne de remarque, c’est que ce port, qui au commencement du XVIIIe siècle n’avait pas la moindre importance , eu a acquis rapidement une si considérable que, aujourd’hui, on en voit fréquemment sortir jusqu’à cinq cents vaisseaux en un mois. Liverpool compte maintenant une dizaine de docks , et trente- trois ports de la Grande-Bretagne en possèdent aujourd’hui. Le port de Londres n’en renferme que quatre , situés tous au-dessous de la Tour, sur la rive gauche ou septentrionale de la Tamise. Ce sont les docks de la compagnie des Indes orientales , fondés en 1803 ; les docks de la compagnie des Indes occidentales ; les docks de Londres proprement dits, et ceux de Sainte-Catherine. Ce sont ces trois derniers dont nous avons donné les plans.
DOCKS DE LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES (west-india docks).
Ce furent les premiers que l’on établit dans le port de Londres. Ils furent construits par une société a~ capital de 500,000 livres sterling (12,500,000 fr.), qui fut autorisée, en 1794, par un acte du parlement. D’après Colquhon, le commerce que l’Angleterre faisait avec le Nouveau-Monde occupait alors quatre cent cinquante navires du seul port de Londres.
Les docks de la compagnie des Indes occidentales sont le plus vaste établissement commercial qui existe dans la capitale. Placés dans une île formée par un bras de la Tamise, et conséquemment dans une position très-favorable, ils ne renfermaient primitivement que deux bassins de la forme d’un parallélogramme allongé, dont l’un était destiné aux navires qui arrivaient d’Amérique, et l’autre, au contraire, aux navires qui étaient eu charge pour s’y rendre. Le premier, placé au nord (G), occupe une superficie de trente acres et peut contenir trois cents vaisseaux d’un tonnage élevé, lia 2,600 pieds (790 mètres) de longueur sur 500 de largeur (150 mètres). 11 a été commencé en 1800 et terminé en 1802. 11 est entouré d’immenses magasins où les marchandises sont déposées jusqu’à ce que le droit dédouané dont elles sont passibles ait été acquitté. Les magasins du quai du nord sont consacrés aux sucres, aux cafés et autres denrées sèches; ceux du midi sont destinés aux spiritueux. Sous les hangars sont pratiquées des caves pour les vins; elles sont éclairées par des espèces de lampes d’une forme sphérique suspendues aux voûtes, et dont les puissants réflecteurs projettent la lumière dans les parties les plus reculées des souterrains.
Le bassin d’exportation (D) occupe vingt-cinq acres, et peut contenir deux cents vaisseaux. De même longueur que le premier, il n’a que 400 pieds de largeur (121 mètres), etaété ouvert en 1805. Ce bassin et celui qui précède communiquent, par un chenal commun et garni de vannes, avec le bras ouest de la Tamise, et communiquent également tous les deux avec le bras ouest de la même rivière au moyen d’un canal, qui en se dilatant forme un bassin d’environ six acres.
En 1825 lacompagniea fait l’acquisition du canal dit de la Cité {City -Canal), qui communique aussi avec les deux bras de la rivière. Ce canal (F), qui est parallèle aux autres bassins, a près de 3,700 pieds (1,024 mètres) de longueur. De même que les autres bassins, il offre, ;ors des hautes marées, une profondeur de 7m,30. Il porte actuellement le nom de Dock du Sud (. South-Dock ). Il sert de bassin de réparation pour les navires, et est consacré de plus au commerce des bois.
Les docks de la compagnie des Indes occidentales occupent en totalité une superficie de 1,200,000 mètres carrés, dont 236,000 en eau et 966,000 en terrains. Ils ont coûté 82 millions de francs. Pour donner une idée de la quautité de marchandises qu’ils contiennent habituellement, nous citerons ce fait que, en 1831, ils renfermèrent près de 50,000 barriques de sucre, 430,000 sacs de café, 33,000 pièces d’acajou et 70,000 barils de liquide.