ÉGLISE SAINT-JACQUES DES ÉCOSSAIS A RATISBONNE
Il existe dans l’Allemagne centrale , trois anciennes villes impériales , qui rivalisent ensemble en magnifiques et nombreux monuments du moyen âge. Ces trois villes sont Augsbourg, Nurenberg et Ratisbonne. Cette dernière est la plus riche en édifices anciens, et ne doit céder le pas, sous ce rapport, qu’à l’antique Cologne, dont le bourgeois du moyen âge pouvait aller entendre la messe tous les jours de l’année dans une église différente.
L’antique et célèbre ville de Ratisbonne, connue dès la domination romaine sous le nom de Castra Regina , abonde en monuments remarquables de toutes les époques du moyen âge , comme la plus grande partie des villes anciennes du centre et du sud de l’Allemagne. Là, on admire l’église collégiale de Saint-Jean, de l’année 1 128 ; le pont sur le Danube, bâti au milieu du XIIe siècle ; la cathédrale commencée en l’année 1 275 par l’architecte André Egl; l’église des Dominicains de Saint-Biaise, de l’année 1277 ; le joli hôtel de ville de l’année 1318, avec son balcon couvert, d’une rare élégance architectonique, et une foule d’autres monuments enfin, que l’antiquaire et l’architecte aiment à visiter et étudier.
Au nombre de ces derniers, nous rangerons l’église abbatiale Saint-Jacques des Écossais. L’histoire rapporte que, vers l’année 1068, Marianus avait fondé à Ratisbonne un couvent de moines écossais de l’ordre de Saint- Benoît ; les religieuses d’Obermünster cédèrent vers 1075, à ces religieux étrangers, une chapelle consacrée à saint Pierre, et bâtie , disent les chroniques , par Charlemagne ou son fils Louis le Débonnaire. Mais la grande renommée que sut acquérir ce couvent de religieux écossais , amena une affluence très-considérable de frères dans ses murs, en sorte que bientôt les bâtiments du monastère devinrent beaucoup trop petits pour le nombre de moines composant la communauté. Leur piété, leur charité, et surtout leur zèle et leur habileté à enseigner la jeunesse, leur attirèrent une bienveillance toute particulière, ce qui engagea le burgrave Othon, son frère Henri et plusieurs bourgeois riches de la ville, à leur élever tout exprès un monastère avec une église , qui fut consacrée à saint Jacques et à sainte Gertrude. Les bourgeois de Ratisbonne s’engagèrent à nourrir les ouvriers, et l’abbesse de Niedermünster leur fit don de la boisson pendant toute la durée des travaux. Cette église fut consacrée en l’année 1 1 20 ; l’empereur Henri Y la mit par une charte particulière sous la protection spéciale de l’empire, et lui octroya en outre une infinité de libertés; et lorsque plus tard les douze couvents d’Écossais établis en Allemagne furent réunis en une seule et même congrégation , l'abbé de Saint- Jacques de Ratisbonne en devint le chef ou président. On reconnut donc à ce couvent une supériorité toute particulière.
L’église actuelle de Saint-Jacques des Écossais de Ratisbonne forme une basilique à trois nefs de 54m,87 de longueur sur 19™, 10 de largeur, dans laquelle le plein cintre règne exclusivement. Les deux collatéraux ou bas côtés sont seuls voûtés ; la nef centrale est terminée par un plafond plat à caissons. Mais ses colonnes ont une certaine élévation et une proportion qui n’appartiennent qu’à la fin de l’époque romane , c’est-à-dire à la seconde moitié du XIIe siècle. Les chapiteaux de la nef de Saint-Jacques sont fort curieux par leur ornementation et d’un style varié et fantastique. Ensuite nous ferons remarquer que leur tailloir est excessivement élevé, et qu’il a presque la même hauteur que le corps ou la corbeille du chapiteau. Leur composition et leur caractère affectent un type étranger, et semblent avoir quelque analogie avec les sculptures de la même catégorie de quelques monuments français et anglais ; ce qui n’est pas étonnant (*), quand on se rend compte des rapports qui s’établirent dans les divers pays occidentaux de l’Europe par le pèlerinage d’une grande quantité de moines anglais et écossais dans les contrées septentrionales de la chrétienté. Le chœur de Saint-Jacques est séparé des collatéraux par des pilastres carrés sans chapiteaux. Les bas côtés, ainsi que la nef principale , se terminent à l’orient en hémicycle. A l’extérieur, le chœur est orné de cinq arcades à plein cintre, formées par six colonnes engagées à chapiteaux élégants. Il est éclairé par deux hautes et étroites fenêtres à plein cintre et par deux œils-de-bœuf. L’église elle-même ne reçoit la lumière que par les fenêtres de la claire-voie.
Ce qu’il y a surtout de remarquable dans ce monument, c’est le portail septentrional de la façade latérale de gauche, le seul et unique dans son genre en Allemagne, tant par la richesse de ses sculptures que par l’ensemble de ses détails et de son style. Ce beau portail a 14m,50 de longueur sur 8m,46 d’élévation. Notre planche nous en offre l’aspect général; nous ne nous arrêterons donc qu’à la description des détails. Le bas-relief placé sur un riche bandeau au-dessus de la porte, représente Notre-Seigneur au centre , orné d’un nimbe circulaire cruciforme, le livre de vie dans la main gauche, et la droite levée pour bénir et enseigner. A sa gauche
(*) Voyez notre Manuel de l'histoire de l’Architecture. Paris, 1843, IIe volume, page 2G3 et suivantes.
— STYLE ROMAN
est Moïse tenant les tables de la loi; il est nimbé, mais sans croix. A la droite de Jésus-Christ, nous voyons le prophète Élie, nimbé sans croix , la tète légèrement penchée en arrière et les yeux levés au ciel. L’artiste l'a représenté montant dans les cieux (*), dans son apothéose. Dans les deux champs latéraux du rez-de-chaussée, couronnés par trois arcades ou archivoltes à plein cintre et richement ornées d’entrelacs, de fleurs, de rosaces, de tresses et de feuilles grimpantes , l’on aperçoit des figures humaines , des animaux et des monstres de plusieurs espèces. A gauche, sur une console centrale ou corbeau , est placée la vierge Marie tenant sur ses genoux l’enfant Jésus, un livre dans la main droite. A la droite de cette figure , l’on voit la représentation d’un homme et d’une femme dont la partie inférieure du corps se termine en queue de poisson ; de longues tresses de cheveux descendent sur les épaules de ces deux personnages. A la gauche de la Vierge existe un groupe semblable au premier ; seulement le bas des corps est terminé par un manteau. L’homme à barbe de ce groupe et à cheveux courts, caresse le menton de la femme qui est à son côté : elle n’a point de coiffure , mais les cheveux tressés et pendant sur ses épaules. En dessous delà Vierge, au centre , est placé un animal fantastique ressemblant à un crocodile, mais n’ayant que deux pattes et de petites ailes. A-t-on voulu représenter un dragon? Il a saisi et tient dans sa gueule par le milieu du corps, un lion, qu'on distingue facilement à sa tête. La queue de ce monstre enserre une figure humaine les mains jointes.
Dans le champ latéral du rez-de-chaussée de droite, il existe au centre une figure d’homme assise , les mains posées sur les genoux. Le vêtement de cet homme barbu se compose d’une large et ample tunique ; sur sa tête est placé une sorte de diadème. A sa droite est un griffon , «à sa gauche un monstre à deux pattes, sans ailes, et dont l’extrémité se termine en queue de serpent ornée d’un fleuron à trois branches. Ce monstre avale un homme qui semble se défendre et qui enfonce une épée dans la gueule de son ennemi. En dessous de cette figure d’homme couronné, est placé, comme de l’autre côté, un monstre le dos couvert d’écailles , ayant deux pattes, et l’extrémité du corps terminée en queue de serpent. Cet animal fantastique tient une boule dans sa gueule de crocodile. En contre-bas de ce monstre, l’on voit quatre figures d hommes, trois grands et un petit. Ce dernier saisit avec ses deux mains l’extrémité de son corps représenté par deux queues de serpents tortillées, semble-t-il. Les trois autres figures qui l’accompagnent tiennent dans leurs mains un livre ouvert ou un parchemin.
Revenons maintenant à la partie centrale du haut, au-dessus de l’archivolte. Au centre et isolé, nous voyons notre seigneur Jésus-Christ, l'Évangile dans la main gauche et bénissant de la droite ceux qui entrent dans le temple. La position de cette figure est semblable à celle dans le tympan au-dessus de la porte. Seulement Jésus- Christ est représenté sans nimbe. A chacun de ses côtés sont placés six apôtres. Saint Pierre tenant une énorme clef est à sa droite. Deux autres sont représentés un livre à la main. Les neuf autres apôtres n’ont point d’attributs.
Aux deux extrémités de cette suite de treize figures, et un peu en contre-bas , l’artiste a placé deux figures de saints; mais nous ne savons lesquels. Elles sont soutenues par deux consoles à feuillages et tailloir. Sous les six arcades qui couronnent les deux champs latéraux du rez-de-chaussée , l’on voit des animaux divers, deux quadrupèdes à gauche, et un dragon et deux serpents enlacés à droite.
Les sculptures de ce portail , sans en excepter les figures, sont éminemment architectoniques. Leur style étranger forme un exemple unique de ce genre d’œuvres en Allemagne. Il appartient à quelque archéologue allemand d’en expliquer le symbolisme et la signification. Il faudrait rechercher l’origine des moines qui fondèrent le couvent de Saint-Jacques, fouiller ensuite dans les traditions locales , afin de s’assurer si ces sculptures ne contiendraient point certaines traditions sur les luttes que le christianisme eut à soutenir lorsqu’il fut prêché primitivement en Bavière.
Le second étage de notre portail est formé par quatre arcades , ornées de caryatides d’une composition trèsfantastique. A gauche, deux de ces caryatides sont représentées comme des hommes à genoux. A droite l’on voit un homme tenant dans ses mains deux serpents. La partie supérieure est terminée de chaque côté par cinq petites arcades sans ornement et d’un style tout à fait architectonique. Nous avons donc au rez-de-chaussée trois arcades, au premier étage quatre et au second cinq, qui ensemble forment le nombre significatif de douze. Sans vouloir attribuer à ce nombre une signification symbolique, nous ne faisons que le constatei .
Notre beau portail de Saint-Jacques est terminé aux extrémités par un large contre-fort orné au rez-dechaussée et simple dans sa partie supérieure. Ces deux massifs, solides et bien proportionnés,- contribuent loi-
(*) Le IIe Livre des Bois , ch. II, v. il.