‹ Monuments anciens et modernes (volume 4)Chapitre 54 sur 62 · MAISONS A COLOGNE · texte numérisé non relu

MAISONS A COLOGNE

Les civilisations antiques avec leur absolutisme illimité, dans lequel la personne seule du prince et du prêtre avait une valeur réelle, n’ont point permis à l’architecture de descendre jusqu’à la conception de la maison particulière. Le roi et le sacrificateur appelaient le talent de l’architecte à l’édification des palais et des temples ; dans les premiers , s’étalait la magnificence royale ; dans les seconds, on célébrait les mystères qui devaient tenir asservie l’intelligence des hommes. C’est ce que peut nous apprendre l’histoire de l’architecture asiatique et égyptienne. Le peuple habitait des cavernes, et, plus tard, avec le premier pas fait dans l’art de construire, qui n’est qu’une branche de l’architecture, il quitta la caverne pour se réfugier dans la cabane bâtie en bois et en argile. 11 fallait bien chercher un abri contre les intempéries des saisons : la nécessité seule faisait élever la cabane à l’homme, dans laquelle l’imagination et le goût n’entraient pour rien. Diodore de Sicile nous apprend que les habitations primitives des peuples de la Palestine et des Égyptiens n’étaient qu’en roseaux et en cannes entrelacées. La multitude qui entourait la majesté royale et le sacerdoce, était considérée comme trop peu de chose pour qu’on s’inquiétât d’elle quant à l’art à mettre dans les maisons qu’elle habitait. Les architectes des temps primitifs étaient en outre tous prêtres, et ils réservaient l’exercice de leur talent au service des dieux. La Grèce, berceau de la démocratie, fut le premier paf s où nous voyons apparaître des maisons particulières véritablement dignes de ce nom. Pour les temps les plus reculés, les poèmes d’Homère nous en offrent de fréquentes descriptions. Sous la domination des Pélasges, l’art de fabriquer des tuiles et d’élever des maisons est attribué, par Pline, aux frères Euryalus etHyperbius, d’Athènes.

Il fut donné aux Athéniens de briller parmi tous les peuples de la Grèce par l’origine d’une certaine recherche dans les maisons particulières. Elles étaient fort simples à l’extérieur, plus riches à l’intérieur. À l’extérieur, elles avaient un enduit d’argile ou de mortier de chaux. On n’y voyait aucun ornement en marbre. Le toit en était plat comme dans tous les pays méridionaux. Jusqu’au temps d’Alcibiade, les salles intérieures étaient tout simplement blanchies. Ce grand homme força le peintre Agatharchos de peindre les murs de ses appartements. Aucun auteur ancien ne parle d’une façade de maison. Mais, à en juger par la manière dont les historiens et les orateurs parlent de celles des premiers citoyens d’Athènes, elles ont dû être fort simples et peu remarquables. Car, dit Démosthène, les maisons d’Aristide et de Miltiade et des hommes célèbres de leur temps ne sont pas plus belles que la maison de leurs voisins.

Si un sentiment d’indifférence pour l’ordonnance des maisons particulières régnait généralement en Grèce, leur simplicité fut ordonnée à Sparte. Lycurgue fit une ordonnance qui portait que les planchers des maisons seraient faits avec la cognée, et les portes avec la scie. On peut présumer que le reste était tout aussi rustiquement travaillé.

Rome, avec sa puissante et riche aristocratie, ses goûts et ses allures de parvenue, son penchant pour le luxe de tous les genres, vit s’élever dans son vaste empire, doii des palais seulement, mais aussi une grande quantité de maisons particulières. On en voit encore aujourd’hui les ruines curieuses dans presque tous les pays de l’Europe danslesquels pénétrèrent les aigles romaines. C’est surtout à Herculanum et à Pompéi qu’on peut étudier la maison romaine dans son ensemble et ses détails. Elles étaient en général commodes et parfaitement adaptées aux mœurs du peuple qui les éleva. Leur intérieur surtout avait attiré l’attention de l’architecte, et c’est dans cette partie de la maison qu’il déployait son talent. Mais, dans les huit chapitres que Yitruve a consacrés à la description des maisons particulières des Romains, nous ne pouvons conclure qu’on ait porté une grande attention aux façades. Le talent de l’artiste était concentré dans l’intérieur de l’habitation.

Il était encore réservé à la civilisation chrétienne, si éminemment libérale et qui tend depuis son origine au nivellement des différentes classes de la société, il était réservé à la civilisation chrétienne, disons-nous, d’enrichir sa magnifique et nombreuse série de monuments de tous genres, d’une espèce de construction, d’abord commode, et ensuite parée et ornée de ce que l’imagination de l’artiste peut inventer de plus convenable pour embellir la maison de l’habitant des villes, la maison du bourgeois. Car si la religion chrétienne a su accompagner son triomphe et son développement merveilleux de la création des plus beaux et des plus grands monuments d’architecture que nous connaissions, et dans lesquels on célébrait sa gloire et son triomphe, elle n’absorbait pas en elle pour cela l’existence et l’activité des individus ; elle leur permettait au contraire d’individualiser les arts jusqu’à un certain point, pour les laisser venir embellir la vie civile et domestique, et lui offrir des sujets de tous genres pour la charmer et la distraire. Ensuite encore, le christianisme a su faire in-

STYLE ROMAN

filtrer le sentiment du beau dans toutes les branches de l'art, et les étendre aux sujets et aux objets innombrables qui servent dans la vie sociale et intellectuelle.

C’est donc au sein de la civilisation chrétienne que nous trouvons ces curieuses maisons particulières, dont les façades sont si habilement et si simplement conçues, et qui offrent un style d’architecture si intéressant à étudier et à connaître, autant pour l’architecte praticien que pour l’archéologue et l’historien.

Tandis que l’homme noble vivait avec fierté el hauteur dans son château crénelé à tourelles, muni de son pont-levis et de ses herses, le bourgeois et le négociant des villes , et surtout des villes libres situées sur les grandes lignes du commerce avec le Levant, se faisaient bâtir des maisons spacieuses et élégantes au bord des grandes routes et des rivières par lesquelles les marchandises de l’Orient passaient pour être offertes sur les marchés du nord de l’Europe. L’Italie, la France, et surtout l’Allemagne, offrent encore une assez grande quantité de maisons des XIIe et XIIIe siècles , fort curieuses à étudier, d’un goût exquis, et dans lesquelles on aperçoit une recherche d ornements dignes de rivaliser avec ceux de nos plus belles cathédrales des mêmes époques.

Si nous ne connaissons aujourd’hui encore qu’un très-petit nombre de ces maisons du moyen âge, antérieures au XIVe siècle, c’est qu’on s’est appliqué presque exclusivement à l’étude des monuments sacrés, tels que les cathédrales, les paroisses, les églises conventuelles, les baptistères, etc., etc. On s’est principalement préoccupé des églises , et on a négligé la découverte de ces constructions d’un ordre secondaire dans la hiérarchie monumentale. Car il est plus facile de découvrir dans une ville ancienne, aux rues étroites et tortueuses, la cathédrale de son évêque, ses différentes paroisses, son hôtel de ville, ses fontaines publiques, etc., que tout le monde connaît et sait vous indiquer, que de chercher, dans les quartiers les plus sombres d’une cité du moyen âge, ses maisons antiques, et dont les habitants, la plupart du temps, ne savent apprécier la valeur réelle. Ajoutons encore que ce n’est guère que depuis une quinzaine d’années qu’on est parvenu à fixer le style et l’âge d’un monument et d’une maison ancienne, par la simple étude de ses détails. Il n’est donc pas étonnant qu’une très-grande quantité de maisons du moyen âge, des XIIe et XIIIe siècles, soit encore restée médite.

Aujourd hui que l’archéologie est devenue, pour ainsi dire, un complément indispensable à une éducation complète, on recherche partout les monuments anciens et l’histoire qui s’y rapporte, et on en découvre bon nombre qui , sans être inédits , étaient cependant restés inconnus pour ainsi dire , et l’on commence à les faire sortir de F obscurité en publiant des planches aussi précieuses que celles que le lecteur a devant lui.

Les deux maisons dont nous allons nous occuper, existent toutes deux à Cologne. La première et la plus grande, à cinq fenêtres, est située dans la rue du Rhin, n° 8 ( Rheingasse ). La façade a 14m 10 de longueur, et 24m 15 d’élévation. On y remarque au rez-de-chaussée et au premier étage le plein cintre; au second et au troisième, le plein cintre mêlé à l’ogive, et aux deux étages supérieurs, le plein cintre seul. Le mélange de ces deux arcs dans l’architecture de cette façade élégante , indique quelle date de l’époque de transition , c’està-dire de la fin du XIIe siècle, ou des premières années du XIIIe. La forme du plein cintre lobé du premier étage- est fort remarquable. Elle semble appartenir à l’architecture des bords du Rhin, et plus particulièrement à la ville de Cologne, où on la remarque employée dans une quantité de constructions de la même époque, comme au cloître de l’église de Saint-Géréon, à deux maisons qui nous ont été conservées par M. Boisserée (*), etc., etc. L’ensemble du style de nos deux maisons se retrouve encore dans le cloître et la fontaine de Saint-Pantaléon (**), et dans celui de Saint-Géréon (***).

Au premier coup d’œil, on ne peut s’empêcher de voir, dans ces deux maisons de Cologne, un certain caractère oriental, et on sc laisse tout d’abord aller à penser à leur similitude aux constructions arabes. En les étudiant cependant avec soin, en se rendant compte des divers détails qui les composent, on pourra se convaincre que l’architecture de ces deux maisons est néanmoins toute septentrionale. Les archivoltes, les chapiteaux avec leur tailloir, les bases des colonnes et surtout les deux bandeaux ou cordons qui séparent le rez-de-chaussée du premier étage et celui du second, prouveront que toutes ces parties sont dues au génie du Nord.

La ligne horizontale domine dans ces façades, la ligne perpendiculaire n’y est nullement visible. 11 règne toutefois dans leur ensemble une excessive élégance, qui provient de la hauteur, qui est très-proportionnée à la

(*) Architecture du Bas-Rhin ; Munich, 1833, in-folio, planche XXXIV.

(**) Id., planche XXIX.

(“*1 Id., planche XXXIII.

Page 1