Monuments anciens et modernes
De tous les monuments élevés autrefois à Cordoue pendant la domination des Arabes, bien peu ont échappé soit aux ravages du temps, soit au barbare vandalisme des hommes. Cependant , s’il faut déplorer à jamais la perte de ceux qui nous eussent montré le caractère et la magnificence tout orientale de leur architecture, un petit nombre fut assez heureux pour traverser les âges et nous offrir encore aujourd’hui, quoique mutilés ou dénaturés, quelques-unes de ces pages intéressantes qui forment comme un des chapitres les plus curieux de l’histoire de l’art. Nous citerons, parmi ces derniers, la grande mosquée, dont nous allons essayer de tracer ici l’histoire et faire la description, en prenant pour guides les autorités les plus recommandables. Cette notice offrira donc un résumé concis des nombreux et savants travaux publiés jusqu’à ce jour par MM. les membres de l’Académie de Saint-Ferdinand, Murphy, Alex, de Laborde, Cean Bermudes, mais particulièrement du docte et judicieux M. Girault de Prangey, qui a fait de ce monument une étude spéciale, et qui s’est consacré, avec une ardeur et un zèle bien dignes d éloges, à l’histoire de l’art arabe.
Lorsque les Arabes s’emparèrent de l’Espagne, malgré les dévastations causées par l’invasion des Barbares, de nombreux monuments romains étaient encore debout à Mérida, Tarragone, Tolède, Sagonte, Italica, etc. ; et ces édifices gigantesques firent une telle impression sur l’esprit de ce peuple, que ses historiens mentionnent avec naïveté l’étonnement qu’il éprouvait, surtout à la vue des ponts et des aqueducs, qu’il prenait pour l’œuvre des génies. Plus tard, Abdérame ayant eu l’occasion de se rendre à Mérida, fut à son tour si émerveillé de la magnificence de ses palais, élevés par les Bomains, qu’il en partit, sans doute, avec la pensée d’ériger aussi des monuments; car c’est peu de temps après ce voyage, eD 786, qu’il fit commencer la construction de la célèbre mosquée de Cordoue, le plus ancien édifice arabe que possède l’Espagne. Ce prince, désirant donc illustrer son règne par une œuvre qui recommandât son nom à la postérité, résolut de fonder une grande mosquée ou djama, dont l’ensemble réunirait à la fois la grandeur jointe à la majesté ; car l’intention du fondateur était de consacrer au dieu qui avait protégé ses armes un temple qui devait surpasser les mosquées de Damas, de Bagdad et de Jérusalem (*), et il voulut qu’elle devint pour l’Occident ce qu’était la Mecque dans l’Orient pour la vénération des fidèles, c’est-à-dire, un lieu où les nombreux enfants de l’Islam viendraient eu pèlerinage.
Des historiens prétendent que le monument d’Abdérame fut élevé sur l’emplacement d’un ancien temple consacré à Janus, et que ce temple a lui-même, au temps des Goths, cédé sa place à une église chrétienne, dans la construction de laquelle entrèrent, très-probablement, une grande partie des matériaux antiques dont se servirent plus tard, à leur tour, les Arabes, lors de l’érection de la mosquée. L’examen du monument confirmerait sous un certain rapport la dernière partie de cette opinion ; car, ainsi que la plupart des plus anciens monuments religieux de l’islamisme, la mosquée de Cordoue est en effet aussi formée d’une grande quantité de débris romains, qui furent, peut-être, trouvés sur les lieux ou apportés de différentes parties dukhalifat.
Abdérame traça, dit-on, lui-même le plan de sa mosquée, et l’on ajoute qu’il y travailla de ses mains une heure chaque jour. Cependant, malgré le zèle et l’activité déployés dans les travaux, ce prince ne fut point assez heureux pour en voir l’achèvement avant sa mort , qui eut lieu en 788. Il laissa donc à son fils et à ses successeurs le soin de compléter son œuvre, et l’on doit avouer que ceux-ci répondirent avec magnificence à la pensée et aux désirs du pieux fondateur. Hescham, son fils, continua d’abord les travaux laissés inachevés par son père; puis, la victoire ayant, en 793 , couronné ses opérations militaires dans le Nord et dans l’Est de l’Espagne, il voulut consacrer à l’agrandissement et à l’achèvement de l’édifice le cinquième de sa part du butin, fruit de ces conquêtes.
Il faut arriver jusqu’au règne long et paisible d’Abdérame III (912-961), pour avoir à mentionner de nouveaux travaux exécutés à la mosquée de Cordoue. Deux années après la réception de la brillante ambassade envoyée par l’empereur grec Constantin Porphyrogénète (**), ce khalife fit abattre l’ancienne tour, qu’il remplaça
(*) Semblable à la mosquée de Damas , supérieur en magnificence et en grandeur à la nouvelle mosquée de Bagdad , et comparable à celle d’Alacksa à Jérusalem. (Conde, Hist. de la dominac. de los Arabes en Espana, T. I , p. 211 .)
(**) Dès l’année 820, commencèrent ces ambassades brillantes, ces échanges de savants et d'artistes, appelés tour à tour de Byzance à Cordoue, et de la cour des khalifes Abdérames à celle des empereurs grecs. Mais , sous le règne d’Abdérame III , ces relations prirent une extension qu’elles n’avaient jamais atteinte sous les règnes précédents, et bientôt, au rapport des historiens arabes et chrétiens , on vit régner à Cordoue le faste et la magnificence des souverains de Byzance , centre où les arts semblaient e’être réfugiés. Girault de Prangey, Essai sur l' Architecture des Arabes , page 50.
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par une nouvelle, qui fut achevée dans l’espace de treize mois. Mais cette construction n’était que le préluda d’autres travaux plus importants : en effet, à la suite d’une guerre heureuse , entreprise en Afrique, Abdérame employa le gain de cette victoire à l’embellissement et à la décoration de la cour qui précède la Djama.
Jusqu’ici le monument ne présente probablement point encore cette magnificence étonnante qu’il va recevoir pendant le cours du règne suivant, magnificence qu’on doit attribuer à deux causes particulières, l’intelligence éclairée du prince et l’influence étrangère. A peine investi du pouvoir, Hakem II réunit autour de lui les savants les plus renommés, et l’on voit fleurir, de toutes parts, les lettres, les sciences et les arts, auxquels il accorde un bienfaisant et généreux protectorat; le peuple, entraîné par l’exemple du monarque, seconde, de son côté, ses efforts, et porte l’industrie à son plus haut développement ; alors se répand aussi ce goût du luxe et des ornements qu’avaient introduit déjà les ambassades de la cour de Byzance lorsqu’elles vinrent offrir aux khalifes les riches et fastueux produits de leurs arts ; et ce goût du luxe, né d’une influence étrangère, devint bientôt si général qu’il se traduisit même jusque sur les monuments. Cette époque est sans contredit la plus brillante du khalifat d’Espagne, et celle aussi où la mosquée de Cordoue reçut ses plus magnifiques embellissements. En effet, divers témoignages historiques et plusieurs inscriptions attribuent positivement à Hakem II (965) d’importantes constructions ou réparations , mais surtout la merveilleuse décoration de son sanctuaire.
Quelque étendu qu’était le monument primitif, il devint cependant insuffisant, vers le temps d’Hescliam, lors de l’accroissement excessif de la population de Cordoue, et par suite de l’affluence des fidèles musulmans qui y arrivaient en pèlerinage de toutes les parties du khalifat et même des rivages de l’Afrique. Il fallut donc songer à l’agrandir; et telle fut en effet l’œuvre entreprise, vers la fin du Xe siècle (988), par le khalife El-Mansour (Almanzor) ; car les historiens rapportent que les additions faites alors à la mosquée surpassèrent en importance celles qu’avait ordonnées naguère le khalife Hakem. L’agrandissement (*) consiste en huit grandes nefs, élevées dans la partie Est, parallèlement à la longueur de l’édifice; mais cette addition, qui s’ajuste mal et détruit l’unité du plan, ne put cependant être exécutée d’une manière régulière, à moins, toutefois, de détruire une partie du palais des khalifes qui avait été construit à l’Ouest de la mosquée.
En suivant l’ordre chronologique des constructions, il nous faudrait parler maintenant de la chapelle Villa Viciosa , dont on attribue aussi l’érection à El-Mansour, quoique son caractère soit d’une époque évidemment bien postérieure ; mais, dans l’absence complète de documents positifs, et d’après l’incertitude qui règne encore à son égard, nous ne nous étendrons pas davantage sur un sujet qui trouvera plus naturellement sa place lorsque nous décrirons en détail les différentes parties de la mosquée.
Ici cesse, dit M. Girault de Prangey, l’histoire du monument des Abdérames. Après de longues et cruelles divisions, les faibles successeurs de ces princes, isolés à Tolède, Séville, Valence, etc., n’opposent plus aux succès des courageux descendants de Pélage cette unité d’efforts, cette communauté de résistance qui pouvait arrêter quelque temps encore les armes victorieuses des chrétiens, et en 1236, Ferdinand entrait à Cordoue, et l’armée faisait retentir de ses actions de grâces les voûtes du temple, sur lequel la croix allait désormais remplacer le croissant.
Dès que la ville eut été conquise sur les Arabes, cet édifice fut affecté au culte catholique ; toutefois, on respecta sa beauté, et on ne lui fit subir que des altérations de détail absolument nécessaires pour l’approprier à sa destination nouvelle.
Depuis la prise de Cordoue jusqu’en 1528, l’histoire ne fait aucune mention de la mosquée ; elle demeura donc près de trois siècles dans une intégrité à peu près complète. 3Iais, à cette époque, les chanoines conçurent le malheureux projet de faire construire un chœur et un sanctuaire au centre même de l’édifice; projet barbare qui devait détruire pour jamais l’ensemble imposant du monument de la plus brillante époque de la domination arabe en Espagne, et qui devint, pour ainsi dire, le signal des mutilations de tous genres qu’il eut à subir dans les siècles suivants. En vain les habitants défendirent la gloire de leur cité, et représentèrent aux chanoines qu’il n’en coûterait pas davantage d’exécuter leur projet sur un autre emplacement ; ceux-ci en appelèrent à 1 empereur Charles-Quint, qui, ne connaissant pas le monument, se rendit aux sollicitations du chapitre, et la nouvelle église fut élevée à l’endroit où elle se voit aujourd’hui. Mais l’empereur ne tarda point à se repentir de ! autorisation qu’il avait accordée avec tant de facilité. En effet, ayant eu l’occasion de se rendre à Cordoue, il
(*) Maccary dit que cet agrandissement fut terminé en deux années et demie, et qu’El-Mansour lui-méme s’employa à cet ouvrage.
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voulut visiter sa célèbre mosquée. Quels ne furent point alors ses regrets , lorsqu’il eut vu le monument des Abdérames ! Mais il était trop tard, les vandales profanateurs avaient déjà commencé leur œuvre de destruction. L’empereur, comprenant aussitôt toute la barbarie de la mutilation qu’on faisait subir à cet édifice, ne put s’empêcher de gourmand er vivement le chapitre, et il lui reprocha son action en des termes qui exprimaient d’une manière aussi énergique que vraie toute la tristesse de sa pensée : « J’ignorais, dit-il, ce que c’était que « ceci, autrement je n’aurais jamais permis qu’on touchât à l’œuvre ancienne, car vous faites ce qui peut exister « partout, et vous avez défait ce qui était sans égal au monde. » L’empereur n’avait que trop raison ; et le chapitre, en entendant ces reproches, fut obligé de baisser la tête. Mais le mal était irréparable ; les travaux étant commencés, l’édifice dut être continué jusqu’à son achèvement, et il ne fut terminé qu’un siècle après avoir été entrepris (*).
Malgré les ordres, souvent réitérés par les rois d’Espagne, de ne plus rien abattre, on a fait encore, depuis le XVIe siècle, et à diverses reprises, des changements à la mosquée ; et le chapitre n’a cessé de retrancher quelques détails de l’intérieur, ou d’en ajouter d’un goût tout différent. Tantôt, ce sont des chapelles que l'on a élevées dans diverses parties de l’édifice ; tantôt, ce sont des colonnes qu’on a déplacées pour orner ces chapelles. Il est aisé de comprendre combien ces mutilations de tous genres ont dû altérer la simplicité primitive de ce monument; et cependant, quoique attaqué depuis plus de trois siècles, il a néanmoins conservé son caractère oriental en même temps que son nom. L’ensemble, a dit un historien, survit à la ruine des parties, et, perdue encore au milieu des colonnes, l’église chrétienne ne semble qu’une salle de la mosquée.
Enfin, pour compléter l’ensemble des faits relatifs à l’histoire de la mosquée de Cordoue, nous terminerons par un trait qui lui est particulièrement caractéristique : c’est que ce monument, l’un des plus vastes et des plus étonnants qui soient sortis de la main des hommes, jouissait, auprès des Arabes d’Occident et des côtes d’Afrique, d’une vénération aussi grande que la Mecque pour ceux d’Orient, et que des historiens assurent que les premiers y continuèrent encore leurs pèlerinages longtemps après qu’elle fut tombée au pouvoir des Castillans, et convertie en église catholique.
Après avoir essayé de réunir les divers matériaux qui ont rapport à la fondation , la décoration et l’achèvement de l’œuvre commencée par Abdérame, il nous reste maintenant à étudier en détail chacune des parties de ce monument; et ce travail, que nous allons présenter à nos lecteurs, offrira plus d’un trait et plus d’un rapprochement curieux concernant l’histoire et les transformations de l’art à cette époque.
Pour se bien rendre compte, dit M. Girault de Prangey, du plan et des dispositions de la mosquée de Cordoue, il faut se rappeler que lorsque l’Espagne commençait à jouir, après la conquête arabe, d’un gouvernement régulier et protecteur, on vit accourir dans cette ville, de Syrie et d’Égypte, les partisans nombreux et puissants de cette ancienne famille orientale des Ommiades, qui vinrent s’y établir, et ces rapports multipliés de l’Orient avec l’Occident offrent l’explication assez naturelle d’un goût d’architecture qui dut vraisemblablement s’introduire alors à Cordoue, et dont les parties anciennes de la grande mosquée d’Abdérame présentent un exemple extrêmement remarquable : ce monument, empruntant aux ruines romaines leurs marbres, leurs colonnes et quelques ornements, dut recevoir la disposition et les formes depuis quelque temps adoptées déjà , et désormais à peu près constantes, des temples de l’islamisme (**). Les antiquaires espagnols, ajoute l’historien précité, supposent, et c’est assez vraisemblable, qu’à l’époque de la construction d’Abdérame, existaient encore quelques églises et quelques édifices des temps d’Athanagilde, Sisebut et Wamba (554 à 674) ; mais il est probable, continue-t-il, que ces monuments, plus ou moins grossiers, durent exercer peu d’influence sur la manière de construire qu’adoptèrent les Arabes : constatons aussi que leurs historiens se taisent complètement à cet égard, tandis qu’ils exaltent la magnificence des monuments romains.
Le plan de la mosquée d’Abdérame mérite, selon nous, une attention toute particulière, car il semble avoir
(*) Cette construction , qui est ici un hors d’œuvre , et qu’on admirerait partout ailleurs qu’à la place où elle se trouve , fut élevée sur les dessins de l’architecte Hernan Ruiz. Elle se compose d’un sanctuaire avec son maître-autel, et d’un chœur pour les chanoines. On remarque surtout, dans cette dernière partie, une œuvre très-précieuse de sculpture : ce sont des stalles en bois , exécutées par un nommé Don Pedro Duque Cornejo , qui a su représenter dans chaque panneau un sujet de l’Ancien Testament. Ce travail vraiment prodigieux , et qu’on peut regarder comme un chef-d’œuvre, exigea dix années pour être mené à fin, ainsi qu’on peut le voir dans l’inscription gravée sur la pierre tombale de cet artiste, placée non loin de ce monument. Dei voyageurs, qui ont eu l’occasion de voir plusieurs fois des ouvrages de ce genre, affirment n’en avoir point admiré d’aussi parfait que celui-ci ; car, outre la beauté de l’exécution , il offre encore l’avantage de présenter une suite assez complète de sujets tirés de l’Écriture Sainte.
(**) Voyez le plan de la mosquée d 'Alacksa à Jérusalem, dans l’Atlas des Voyages cTAly-Bev ; Paris , 1814, in-4®.
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été inspiré par les monuments chrétiens du commencement du moyen âge; en effet, on peut facilement y reconnaître le plan d’une de ces anciennes basiliques latines (*) avec son atrium, son sanctuaire ou abside, et sa nef principale, à laquelle les architectes arabes auraient ajouté à droite et à gauche cette grande quantité de collatéraux parallèles ou bas côtés , trait qui constitue ici la principale modification qu’ils ont fait subir à ce genre d’édifice pour l’approprier à leurs besoins, et sans doute aussi afin de lui donner un caractère particulier.
La mosquée primitive comprenait onze grandes nefs allant du Nord au Sud ; ces nefs aboutissaient sur la cour qui précédait le temple et en était une partie obligée. Trente- trois nefs, plus petites, courant de l’Est à
I Ouest, coupaient les onze grandes à angle droit, formant ainsi un vaste quinconce de colonnes. Cette supposition du plan primitif, appuyée sur l’autorité de plusieurs historiens arabes qui attribuent à El-Mansour toute la portion de la mosquée à l’Est, comprenant huit grandes nefs dans la direction du Nord au Sud, coupées par trente-cinq nefs allant de l’Est à l’Ouest, devient à peu près une certitude à la seule inspection du plan (**).
II est facile en effet de remarquer la disposition régulière de la partie Ouest de l’édifice, décrite plus haut : elle est traversée par une grande ligne droite centrale, partageant l’édifice en deux parties parfaitement égales; cette ligne part de l’abside ou sanctuaire, traverse une des onze grandes nefs , celle du centre même , plus large que les autres, puis la grande porte de la mosquée ouvrant sur la cour, et enfin la grande porte d’entrée de la cour, à gauche de laquelle s’élève une tour (***).
Ainsi constituée, la mosquée de Cordoue présente la forme d’un grand rectangle, long d’environ 162 mètres sur 123 '(****), se divisant en deux parties, savoir : une cour et la mosquée proprement dite.
Nous avons cru devoir offrir à nos lecteurs le plan de cet édifice tel qu’il se trouvait dans son état primitif, afin qu'ils puissent mieux se rendre compte de ses dispositions particulières qu’une destination nouvelle a dénaturées d’une manière bien déplorable ; et nous nous sommes servis de celui qui a été publié dans l’ouvrage de l’Académie de Saint-Ferdinand.
La mosquée de Cordoue est bâtie sur le versant d une colline, baignée par les flots du Guadalquivir ; et, par une précaution trop rarement prise en faveur d’autres monuments, Abdérame exigea qu’elle fût isolée, et que quatre larges rues l’environnassent, afin d’en ménager la perspective. L’édifice est orienté du Nord au Sud, c’est-à-dire qu’il se trouve dans la même direction que le temple célèbre de la Mecque.
A l’extérieur, les murs d’enceinte (*****) présentent une bien grande variété de construction : la pente naturelle du terrain, dans la direction du Nord au Sud, imposa l’obligation de construire d’énormes soubassements en pierre : sur ces massifs de construction inégale, par suite peut-être de réparations postérieures, repose le mur du Sud de la mosquée, le plus important de tous, car c’était celui du sanctuaire, ainsi que des diverses pièces qui en dépendaient. A l’Est et à l’Ouest, ces massifs se prolongent, en diminuant de hauteur, depuis le côté Sud jusqu’à l’extrémité Nord de la mosquée, où ils viennent se confondre avec le niveau du sol environnant. Quant à la partie de ces murs, dont l’épaisseur varie depuis deux jusqu’à trois mètres, quelques dégradations des enduits qui les recouvrent permettent de vérifier qu’en général ils sont construits, ou tout au moins revêtus plus ou moins régulièrement en pierres ; dans quelques parties, on remarque l’emploi de larges briques, et ce mélange de terre, de pierre et de chaux que les Espagnols ont nommé tapia, et qui est connu en France sous le nom de pisé. Des merlons en pierre, ayant la forme de trapèzes dentelés et reposant sur une frise sans ornement qui forme l’entablement tout entier, servent de couronnement à ces murailles, et cachent ainsi les toits élevés sur chacune des grandes nefs de la mosquée. Ces merlons ont généralement en hauteur 0, 85 cent, et
(*) Telles que Saint-Paul hors les murs, Saint-Clément et les anciennes basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Jean de Latran, à Rome ; l’église de la Nativité à Bethléem ; la cathédrale de Parenzo -, l’église de Saint-Apollinaire, in classe fuori, à Ravenne ; enfin , la cathédrale de Salerne, et l’église de Saint- Ambroise à Milan; monuments religieux de styles latin et roman, qui présentent, indépendamment des dispositions précitées , des cours, des portiques et des logements pour les prêtres , toutes parties qu’on remarque à la mosquée de Cordoue.
(**) Le texte des historiens arabes explique parfaitement les deux grandes divisions de l’édifice : la partie Ouest, monument primitif, régulier, complet, tel qu’il fut conçu par Abdérame, et la partie Est, augmentation évidente qui s’ajuste mal à ! édifice.
(***) Girault de Prangey, Essai sur l'architecture des Arabes , etc., pag. 26.
****) D’autres disent 176 mètres de longueur sur 128 de largeur dans œuvre.
(“***) D’une solidité vraiment remarquable, mais peu élevés, ces murs donnent à l’extérieur de l’édifice l’aspect d’une forteresse couronnée de créneaux.
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servent de parapet. La hauteur totale des murs de la mosquée, prise du pavé actuel ou soubassement à la partie la plus élevée du couronnement, e’est-à-dire, des merlons,est de 14 mètres 7 centimètres. Pour assurer la solidité de ces nefs nombreuses qui viennent s’appuyer contre les murs d’enceinte, des massifs carrés ou contre-forts en forme de tours s’élèvent de distance en distance, et correspondent assez régulièrement aux grandes nefs allant du Nord au Sud. Le côté Sud était consolidé par dix-huit ou vingt de ces contre-forts, dont quatorze subsistent encore aujourd’hui; mais les faces de l'Est et de l’Ouest n’en avaient chacune que dix(*).
Entre la plupart de ces contre-forts se trouvaient des portes, accompagnées de niches et de fenêtres percées ou simulées , et ayant pour fermetures des tables de pierre transparente ou de marbre, sculptées à jour de manière à former une espèce de treillis par lequel s’introduisait la lumière (**). Sur le côté Est, les portes, objet principal et fort important de la décoration extérieure de la mosquée, sont carrées, et le linteau repose ordinairement sur des pieds-droits en marbre; elles sont surmontées d’un arc à cintre outre-passé ou en fera cheval (***), dont le tympan et les frises et baguettes qui l’encadrent sont décorés d’ornements en stuc et en terre cuite, de mosaïques en faïence et d’inscriptions en caractères couliques anciens. Cette décoration est d’un travail non moins solide que délicat; car, exposée à toutes les injures depuis plus de huit cents ans, elle n’a éprouvé presque aucune altération. Quant au caractère des divers ornements des niches, des fenêtres et des portes, on y reconnaît le style byzantin le plus orné, le même que celui du Mihrab, mais déjà modifié comme lui par la prodigieuse richesse d’exécution et le goût particulier des Arabes. Il n’existe plus aujourd’hui que dix-sept portes , dont douze sont condamnées , et cinq seulement réservées pour le service du monument. Dans l’origine, ce nombre s’élevait, selon Maccary , à vingt et une , ainsi réparties : neuf sur le coté Ouest, dont une plus grande servait d’entrée aux femmes pour se rendre dans leurs tribunes ou galeries séparées (****) • neuf à l’Est, dont huit étaient pour les hommes , et trois au Nord, dont deux grandes servaient aux hommes et une aux femmes ; mais du côté de la Kiblah , il n’y en avait qu’une au Sud de la ftlaksourah, et qui conduisait au Sabalh , passage souterrain par lequel on communiquait avec le palais des khalifes. Maccary ajoute que les battants de ces portes étaient couverts de cuivre d’Andalousie (d’autres historiens disent de plaques de bronze), travaillé d’une manière merveilleuse. 11 ne reste malheureusement de ces battants de porte qui décoraient le monument d’ Abdérame et de ses successeurs, que les descriptions qu’en ont laissées les auteurs arabes; car, déjà au temps de Moralès, vers la fin du seizième siècle, comme aujourd’hui, on n’y voyait plus que des feuilles de cuivre sans aucun ornement.
(*) M. Girault de Prangey, Essai sur V Architecture des Arabes, etc., page 28.
(**) M. Girault de Prangey fait remarquer ici combien, dans les moindres détails, l’architecture arabe de la première époque fit d’emprunts aux monuments de l’antiquité , ou à ceux qui s’élevèrent sur ses débris. Nous voyons, en effet, dit-il, ces tables de marbre sculptées , ces pierres transparentes ou spéculaires, qu’au temps de Néron , suivant Pline , on appelait phengites , employées d’abord dans les monuments antiques de la belle époque , puis passer de là aux églises de la Grèce et de l’Italie , de même qu’aux églises et mosquées de l’Orient. Et parmi le grand nombre d’exemples de ce genre de clôture, il cite les tables de marbre sculptées à jour de Sainte-Sophie, à Constantinople; celles des cathédrales d’Athènes , de Venise et de Parenzo, en Istrie, et les albâtres ou marbres d’une église de Corneto et de l’église de San-Miniato , près Florence. Nous y ajouterons encore celles non moins remarquables des basiliques de Saint-Martin-des-Monts, de Saint- Vincent aux Trois-Fontaines et de Saint. Laurent hors les murs de Rome, enfin celles de l’église de Sainte-Marie de Canedo, à Pola.
(***) Quelques archéologues , parmi lesquels nous nommerons MM. Hope, Alb. Lenoir et Girault de Prangey, attribuent cette forme d'arc, qui devint un des traits caractéristiques de l’architecture arabe , aux artistes byzantins , qui, eux-mêmes, selon M. Couchaud , l’auraient empruntée aux architectes de la Perse appelés à Constantinople par les empereurs grecs. Nous livrons ici cette opinion au jugement de nos lecteurs, dans l’impossibilité où nous sommes de pouvoir l’appuyer ou la combattre ; car, on ne connaît point encore avec assez de certitude la date des monuments byzantins dans lesquels ce genre d’arc est employé, tels, par exemple, que l’église de Séleucie, l’église des Incorporels à Athènes, etc. , et nous attendons aussi des dessins ainsi que des documents authentiques sur les constructions élevées dans la Perse pendant le cours du moyen âge.
(****) Ces tribunes, qui étaient spécialement destinées aux femmes, sont encore un emprunt fait par les Arabes aux monuments religieux des premiers siècles du christianisme; eu effet , on les retrouve à Rome, dans les basiliques de Sainte-Agnès et de Saint-Laurent hors les murs ; à Constantinople, dans la fameuse Sainte-Sophie; à Ravenne, dans l’église de Saint-\ ital ; à Mistra, dans l’église de la Vierge, etc. Nos lecteurs se rappellent, sans doute, que les historiens byzantins donnaient à ces tribunes le nom de gynécée. Malgré l’affirmation positive de Maccary, nous avons cependant beaucoup de peine à nous persuader qu'il ait jamais pu exister dans la mosquée de Cordoue des tribunes supérieures destinées aux femmes. Il nous paraît bien plus raisonnable de penser qu’on dut peut-être , comme dans certaines basiliques latines, privées de cette disposition, leur assigner une ou des places à rez-de-chaussée, où elles pouvaient être séparées des hommes, soit au moyen de légères clôtures ou ce voiles suspendus, places ou parties de la mosquée auxquelles les femmes devaient se rendre en entrant par les portes mentionnées dans le texte de l’historien arabe.
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La porte principale qui donne accès dans la cour, celle qui se trouvait primitivement dans l’axe de la mosquée , a perdu la plus grande partie de ses ornements , qu’elle avait conservés jusqu’en 1572, époque à laquelle écrivait Moralès, qui en a laissé une description minutieuse. Sur son flanc gauche s’élevait, au temps d’Abdérame, une tour carrée ou Saumah , d’où le Muezzin annonçait l’heure des prières. Plus tard , Abdérame III , selon Maccary, aurait fait abattre celle-ci pour en construire une autre beaucoup plus riche en décoration, et cette œuvre aurait été achevée dans l’espace de treize mois (*). S’il faut en croire Moralès, cette tour offrait, pour l’époque, une particularité bien digne de remarque : c’étaient, dit-il, deux escaliers d’une construction singulière , et tels qu’on n’en voyait nulle part ailleurs ; car, s’écartant l’un de l’autre à la base, chacun d’un côté opposé , ils se réunissaient au sommet ; de sorte que deux personnes qui montaient en même temps ne se rencontraient plus qu’au-dessus de la tour (**).
Après avoir franchi cette porte , on entre dans une grande aire ; là , comme à la partie antérieure des basiliques chrétiennes où se trouvait Y atrium, la mosquée de Cordoue présente une large cour, entourée de galeries ou portiques, au milieu de laquelle s’élevaient autrefois les fontaines propres aux ablutions prescrites par le Koran. Des palmiers, des orangers et des cyprès, formant un vaste ombrage, répandaient au loin leurs parfums odoriférants, et se mêlaient sous un ciel enchanteur au doux murmure des eaux pour faire de cet endroit un séjour délicieux et tout oriental. Cette enceinte est pour ainsi dire un jardin en l’air, car elle est portée sur une vaste citerne (***) dont les voûtes reposent sur des piliers en pierre de taille ; et, chose remarquable, les quatre ou cinq pieds de terre qui recouvrent ces voûtes, suffisent pour alimenter et soutenir ces beaux arbres ; quelques-uns , dit-on , sont d’un grand âge, et atteignent au moins 15 à 20 mètres de hauteur. Aujourd’hui , les fontaines primitives n’existent plus, et les galeries ou portiques , ayant été employés à divers usages, sont à peu près méconnaissables. Cette cour a extérieurement un peu plus de 58 mètres du Nord au Sud, sur 123 mètres de l’Est à l’Ouest.
Si de la cour on pénètre dans l’intérieur de la mosquée , l’impression qu’on éprouve en entrant dans cet antique sanctuaire de l’Islam est, au dire des voyageurs, indéfinissable, et n’a aucun rapport avec les sensations que cause ordinairement la vue des autres œuvres de l'architecture. En effet , le premier aspect de cet ensemble offre à l’œil étonné l’apparence d’une vaste forêt de pierre et de marbre, où la vue s’égare de tous côtés. Ajoutez encore l’aspect majestueux de ces nefs innombrables qui se croisent en tous sens , la multitude et la presque uniformité des colonnes, la perspective de ces arcades légères, les capricieux effets d’une lumière qui, réfléchie sur les surfaces irisées des jaspes et des marbres , produit une variété de tons chatoyants , et enfin un certain air de solitude que conserve la mosquée de Cordoue ; tout cela , disent MM. Villa Amil et Escosura , frappe le voyageur qui pour la première fois entre dans cet édifice , de je ne sais quel sentiment qui lui permet à peine de prendre une idée de l’œuvre arabe. Mais lorsque , plus calme et remis de ses émotions , son esprit parvient peu à peu à reprendre sa liberté, il reconnaît bientôt le plan de l’édifice, et il apprécie tour à tour la simplicité de son ordonnance , la beauté du travail , la richesse des matériaux et l’immense variété des détails ; alors aussi il lui est donné de saisir les différentes parties qui composent ce vaste ensemble. C’est d’abord une nef principale, beaucoup plus large que les autres, et à l’extrémité de laquelle brille dans tout son éclat le sanctuaire où l’on renfermait le Koran; puis un endroit, destiné aux ministres du culte , accompagné de deux chapelles latérales , dans l’une desquelles se plaçait le khalife ; puis un espace assez grand qui séparait sans doute les princes et la noblesse du reste du peuple , et enfin une construction particulière érigée presque au centre de la mosquée, et servant de lieu où l’on discutait, pense-t-on , le livre du Prophète. Cette énumération comprend, avec les habitations du personnel religieux, situées sur le même plan que le sanctuaire, toute la distribution de la mosquée telle qu’elle existait au temps des Arabes.
Très-vraisemblablement le sol du monument d’ Abdérame a dû, dans son origine, être formé, comme celui de presque tous les édifices religieux decette époque, de mosaïques en marbres de différentes couleurs, offrant soit
(*) Le campanile moderne , qui remplace aujourd’hui cette intéressante partie de la mosquée, ressemble beaucoup à la division supérieure de la Giralda de Séville; il fut élevé en 1593 , et sert de clocher.
(**) S’agirait-il ici d’un escalier à double révolution dans le genre de ceux du château de Chambord, de la Halle aux blés et de l’ancien Vaudeville de Paris P
(***) Nous ne pouvons manquer de signaler encore ici à nos lecteurs un nouveau rapprochement entre la mosquée d’Abdérame et les monuments chrétiens. Nous voulons parler de la célèbre Basilica , cette vaste citerne de Constantinople, dont les nombreuses voûtes s’étendent sous la cour et une partie de Sainte-Sophie. On sait que ce réservoir fut commencé sous le règne de Constantin , et construit, ainsi qu’il a été vérifié de nos jours, de débris antiques tirés de di \ ers édifices.
MOSQUÉE DE GORDOUE.
des dessins variés ou des compartiments , et l’on doit présumer que ce ne dut être qu’à la suite de réparations, devenues indispensables à cause du mauvais état de ce sol , foulé naguère par l’affluence incessante des nombreux pèlerins , que les architectes modernes chargés de ce travail , mais inhabiles sans doute pour restaurer l’œuvre primitive , commirent l’acte barbare de l’anéantir. Quoi qu’il en soit de cette opinion, toujours est-il que l’ancien pavage a disparu sous un ignoble pavé de briques , qui a non-seulement exhaussé le sol et noyé la partie inférieure des colonnes , mais rendu plus sensible encore le défaut général de l’édifice , déjà trop bas pour son étendue.
La partie de la mosquée proprement dite occupe à l’intérieur un espace d’environ 1 16 mètres sur 190, divisé, comme nous l’avons dit, en dix-neuf nefs parallèles, qui, courant du Sud au Nord sur une longueur de 100 mètres, viennent aboutir sur la cour de la mosquée, avec laquelle elles communiquent au moyen de grandes portes, dont quelques-unes sont encore conservées. Ces nefs, dont les dimensions varient de 7 mètres (nef principale) à 6 mètres 35 , 6 mètres 20 , et même 5 mètres 80 dans la partie de lédifice qu'on suppose terminée par El-Mansour, sont à leur tour divisées par trente-cinq autres nefs, d’une dimension bien moindre , qui cou pent les premières à angles droits , et courent de l’Est à l’Ouest sur une longueur de 1 1 G mètres environ (*). Quant à la décoration de ces nefs , elle était très-simple , à l’exception toutefois de celle de la nef centrale dont il sera parlé plus loin , et qui avait reçu, dans sa partie postérieure ou voisine du sanctuaire, un certain luxe d’ornements , destiné à la mettre en harmonie avec la magnificence déployée dans ce lieu vénéré.
D’après les calculs approximatifs de Moralès, Murphy, de la Borde, etc., le nombre des colonnes qui se trouvent dans l’intérieur de la mosquée parait être de 850 ; mais on comprend que ce chiffre n’est pas rigoureux, car il est assez difficile de le fixer exactement par suite des modifications de tous genres qu’a subies le monument. Déjà même, au temps des Arabes , dit M. Girault , leur nombre , comme celui des portes, était diversement exprimé ; un auteur en comptait 1293 , un autre 1417 , Ebn-Baskomval 1419, en y comprenant les 119 de la chapelle qui précède le sanctuaire. Les fûts de ces colonnes sont vraiment remarquables par la variété incroyable de leurs proportions et la richesse extraordinaire des matières dont quelques-uns sont composés. La plupart sont antiques, et enlevés à l’Espagne, à la Gaule et à l’Afrique romaine. Ils sont généralement courts , écrasés et d’un seul morceau ; quelques-uns ont des cannelures à côtes, d’autres des cannelures torses. Les colonnes qu’on peut croire arabes sont la plupart en marbre foncé bleuâtre, presque cylindriques, n’ayant pas de renflement au centre et peu d’augmentation de diamètre à la base ; elles sont aussi fort inférieures aux fûts antiques. Celles des colonnes qui font partie de la décoration du Mihrab et des chapelles voisines autorisent à croire qu elles étaient , comme les chapiteaux, imitées de l’antique , mais aussi très-probablement modifiées par le caprice de l’architecte. Dans la partie Est de l’édifice, attribuée à El-Mansour, les fûts , de moindre dimension encore que ceux des autres parties de la mosquée, reposent sur des piédestaux. Il est à peu près impossible de déterminer, si ce n’est approximativement, les proportions générales des colonnes de la mosquée, car on pense que le premier architecte les fit réduire toutes à une hauteur égale d’environ 3 mètres, mutilation qui leur ôta ainsi tout rapport de proportion ; d’ailleurs l’unité, la régularité étaient des obligations dont les Arabes paraissent s’être constamment , ou au moins très-généralement affranchis dans leurs constructions. Cependant, dans la partie la plus ancienne de ce monument, les fûts ont environ 2 mètres 60 centimètres de hauteur sur 0 mèt. 38 cent, de diamètre près de l’astragale , et 0 mèt. 43 cent, de diamètre à la base. Nous avons dit plus haut qu’une des principales raretés de cet édifice consistait encore aujourd’hui dans la richesse des matières dont sont composées un assez grand nombre de colonnes; en effet, on remarque des marbres grecs, des granits variés et des jaspes même d’une transparence et dune beauté qu’il est rare de rencontrer.
Quant à la partie inférieure des colonnes du monument primitif, il est assez probable de penser, et c’est aussi l’opinion de Moralès , qu elle devait présenter des bases qui sont vraisemblablement cachées aujourd’hui sous le pavement en briques.
Les chapiteaux qui surmontent le fût des colonnes ne sont pas une des parties les moins intéressantes à étudier dans ce monument , déjà si curieux en lui-même ; car on doit, pour certains d’entre eux, y voir un des essais de la sculpture arabe à cette époque , et cette étude, il faut en convenir, mérite bien l’attention de l’antiquaire. On peut, selon nous, classer ces chapiteaux en trois espèces : les premiers, entièrement romains et de l’ordre corinthien ou composite pour la plupart ; les seconds , imités des Romains par les Arabes, et les derniers entièrement arabes. Le lecteur comprendra bien pourquoi nous ne parlerons point des premiers.
(*) Girault de Prangey, Essai sur l' Architecture des Arabes , etc.
— STYLE ARABE-BYZANTIN
Quanta ceux qu’on peut avec quelque certitude attribuer aux Arabes, les plus anciens paraissent être restés seulement ébauchés. Dans la partie primitive du monument, les deux formes corinthienne et composite se présentent toujours alternativement, tandis que, dans la partie Est, la seule forme corinthienne y domine, et elle est aussi généralement plus allongée que celle adoptée jusqu’alors. Mais ces deux variétés , qui offrent évidemment de maladroites copies de l'antique , ne sont point les seules qu’on remarque dans cet édifice. En effet , il se trouve dans la cour quelques chapiteaux entièrement terminés, dont toutes les parties sont soigneusement exécutées, fouillées profondément au ciseau et surtout au trépan ; ces chapiteaux , certainement arabes, mais où l’on observe une exécution byzantine, doivent être considérés comme un exemple curieux delà sculpture de cette époque, et comme un spécimen du genre d’achèvement qu’on devait peut-être donner à ceux restés ébauchés. En suivant l’ordre chronologique des transformations que présente, dans la mosquée de Cordoue , ce membre d’architecture , nous devons mentionner ici les magnifiques chapiteaux de la chapelle Villa- Viciosa, dont le travail et le caractère encore byzantins les rapprochent beaucoup de ceux de la cour ; enfin, si l’on peut s’en rapporter à l’exactitude des dessins publiés par M. Alexandre de la Borde , le monument des khalifes en offrirait une dernière espèce (*) : ce sont des chapiteaux tout à fait dans la forme et le style de ceux de l'Alhambra et du Généraliffe , chapiteaux qui, s’ils existent en effet, auront dû être ajoutés lors de réparations postérieures à la prise de Cordoue par les chrétiens, vers l’époque sans doute où les Arabes venaient de construire les monuments merveilleux de la ville de Grenade. Ces divers chapiteaux, qui sont en général de marbre blanc, ont à peu près 50 centimètres de hauteur sur 38 centimètres de diamètre à leur base. On remarque la trace de dorures sur plusieurs d’entre eux, mais particulièrement sur ceux qui décorent la chapelle en avant du sanctuaire. M. le baron Taylor a fait, au sujet de ces chapiteaux , une remarque assez importante , qui a malheureusement échappé aux investigations si consciencieuses et si complètes de M. Girault de Prangey : c’est qu’un grand nombre portent à faux sur les fûts des colonnes , vice de construction que le docte antiquaire attribue à la promptitude avec laquelle les travaux furent exécutés, et dont il a retrouvé, ditil, des analogues dans quelques-uns de nos monuments chrétiens, édifiés pendant le cours du moyen âge.
Au-dessus des chapiteaux s’élèvent des espèces de larges impostes ou tailloirs (**) en forme de trapèzes , dont les dimensions ont généralement 23 centimètres de hauteur sur 78 centimètres de large.
Mais le trait principal et caractéristique de la mosquée de Cordoue , celui qui lui donne ce cachet oriental et presque unique au monde , consiste particulièrement dans la forme de certaines arcades , dites à plein cintre outre-passé, et dans leur superposition, autre trait vraiment curieux de ce monument. Indépendamment de ces arcades, l’œuvre d’Abdérame en offre encore d’autres non moins remarquables, qui datent de l’époque des constructions postérieures, élevées alors que le luxe asiatique se fut introduit à la cour des khalifes. Ces différentes formes peuvent au reste se réduire à trois espèces principales : celles à peu près à plein cintre ; d’autres à plein cintre outre-passé ou en fer à cheval, et les dernières à trois, cinq, sept, neuf et onze lobes ou segments de cercle. Ees premières occupent la partie supérieure de l’édifice, et ne présentent guère de différences entre elles dans toute son étendue ; les secondes , au contraire , qui naissent généralement au-dessus du large tailloir des chapiteaux, se retrouvent encore, mais ornées de riches sculptures, dans le haut des deux décorations transversales qui coupent la nef principale : les dernières enfin sont spécialement destinées à la décoration du sanctuaire et des chapelles latérales, puis à ménager de larges communications qu’il fut nécessaire d’ouvrir dans plusieurs parties de la mosquée. A 5 mètres 6 centimètres environ du sol s’élève la première arcade , qui n’est séparée de la seconde que par un espace de 2 mètres et demi environ. La hauteur de chaque voussoir est à peu près de 95 centimètres. Les arcades inférieures des nefs sont formées de claveaux alternativement en pierre blanche et en briques larges et épaisses , dont la couleur rouge formait , on n’en peut douter, un des embellis-
(*) Voyez, dans le Voyage pittoresque d’Espagne, la planche intitulée : Entrée principale de la mosquée de Cordoue.
(**) Malgré notre déférence pour les jugements de M. Girault de Prangey, nous regrettons de ne pouvoir partager ici son opinion , en admettant avec lui que cette partie soit une réminiscence byzantine du chapiteau de l’église de Saint-Vital à Ravenne; car, dans le monument que nous venons de citer, ce sont évidemment deux chapiteaux superposés, dont l’un probablement par caprice , tandis qu’à la mosquée de Cordoue, ce large tailloir fait corps, pour ainsi dire, avec la partie supérieure, et a dû être trouvé par l’architecte qui cherchait les points d’appui nécessaires aux retombées de son cintre outre-passé. Quoi qu’il en soit de cette opinion particulière , nous pensons cependant qu’on peut citer des analogues dans l’architecture byzantine , où ils furent assez souvent employés, mais à une date bien postérieure à la constructiou de la mosquée de Cordoue. Au reste, les architectes' arabes de l’Espagne firent presque toujours l’emploi de cette partie que nous retrouvons , plus ou moins modifiée, dans les monuments qu’ils élevèrent pendant la durée du khalifat d "pccident.
— MOSQUÉE DE GORDOUE. —
sements principaux du monument (*). Les arcs supérieurs , imaginés par les Arabes pour donner à la fois plus de hauteur à l’édifice et décharger l’arcade inférieure , présentaient la même construction , visible encore dans plusieurs parties de la mosquée , mais que l’on remarque surtout dans les nefs voisines du sanctuaire. Si l’on cherche , dit M. Girault, une explication du peu de hauteur des premières arcades , nous penserions que cette disposition dut résulter de la dimension même des fûts antiques , très-nombreux , qui furent employés pour supporter ces arcades , et que ce défaut général frappa l’architecte, qui chercha à le pallier en inventant les arcades supérieures , en surhaussant l’arc inférieur ainsi que les formes des dés ou impostes sur lesquels il repose , et celle même des chapiteaux.
La partie supérieure qui surmontait les nefs et couvrait l’édifice est , sans contredit , celle qui a le plus souffert, et celle aussi qui a conservé le moins de traces de son état primitif. On sait positivement qu’au temps des Arabes cette partie avait reçu un genre de décoration qui répondait bien au luxe et à la richesse qu’on avait déployés dans la construction de ce curieux monument. A cette époque, des charpentes en bois, peintes et sculptées avec délicatesse , servaient de toiture à la mosquée. Selon Moralès , ces toits , dont le nombre correspondait à celui des nefs , étaient disposés suivant leur direction , c'est-à-dire du Nord au Sud, et formés de pièces de bois qui se réunissaient au sommet avec une autre charpente. A la partie supérieure , leur pente se divisait d’un côté et de l’autre , et entre chaque toit passait un grand canal de plomb , destiné à recevoir les eaux. Ces canaux , à ce qu’il paraît , étaient très-remarquables, car ils étonnaient toutes les personnes qui les voyaient ; et ils étaient si hauts et si larges, que deux personnes pouvaient très-bien s’y tenir, et presque même les parcourir ainsi en marchant. Comme on le voit par la description laissée par Moralès , cette partie de la mosquée devait offrir une certaine analogie avec le système des charpentes usité dans les basiliques latines , et ce point de ressemblance vient encore , selon nous, ajouter une nouvelle preuve à l’appui de l’opinion , aujourd’hui reçue , que les Arabes empruntèrent, dans l’origine, une grande partie de leur architecture aux monuments religieux élevés pendant les premiers siècles du christianisme. Mais ici se présente une question assez grave : nous voulons parler de l’époque à laquelle on peut faire remonter la décoration de ces charpentes (**). Sans vouloir nous étendre longuement à propos de cette question, il nous parait cependant raisonnable de penser, d’après le caractère des ornements sculptés et peints, que ce travail ne fut point l’œuvre d’Abdérame, mais qu’il dut être exécuté lors des embellissements de la mosquée, c’est-à-dire vers le règne d’Hakem, époque à laquelle s’introduisit, à la suite de ces brillantes ambassades envoyées à la cour des khalifes par les empereurs de Byzance , ce goût du luxe et cette richesse de décoration qui se répandirent bientôt après dans d’autres pays (***). Cette charpente, qui était une des parties les plus curieuses de l'édifice, n’existe plus aujourd'hui , et l’on doit en regretter vivement la perte. Au temps de Moralès, qui l’a décrite avec soin, elle se montrait encore dans toute son intégrité; mais en 1713 , les bois vermoulus s’écroulant de toutes parts , on dut songer à une reconstruction générale, et c’est alors qu’on éleva ces voûtes légères en briques qui couvrent aujourd’hui l’édifice. En parcourant l’intérieur des combles, M. Girault de Prangey a encore retrouvé plusieurs fragments des pièces de bois qui faisaient partie de la charpente ancienne ; aucune , par malheur , n’était parfaitement conservée ; mais en réunissant les fragments épars de tous côtés , et maintenant employés à divers usages , il reconnut qu’elles étaient carrées et sculptées sur trois faces. Quelques-unes de ces pièces ont conservé des
(*) Cet appareil se retrouve non-seulement dans les mosquées de l’Égypte , mais partout où les Arabes ont pénétré , et dans toutes les contrées qui eurent quelques rapports avec l'Orient. Les monuments de Pise , de Gênes, de Venise, d’Amalfi, de Salerne , de la Pouille, de la Calabre, de la Sicile, etc., en présentent de nombreux exemples. Ce genre d’ornement pénétra même en France, et fut principalement en usage partout où la nature des matériaux dont disposaient les constructeurs permit de l’exécuter. Nous citerons, parmi beaucoup d’exemples, Saint-Martin d’Angers, église du IXe siècle, dont les arcades présentent la plus grande analogie de construction, sinon de forme, avec celles des nefs de la mosquée de Cordoue ; plusieurs églises d’Auvergne , du midi de la France, etc. (Girault de Prangey, Essai sur l'architecture des Arabes , etc.).
(**) Le lecteur voudra bien remarquer que nous ne parlons point de la construction de cette charpente, qu'on doit, selon toute probabilité, attribuer à Abdérame , ou à son fils, mais seulement des différents genres de décorations qu’elle reçut plus tard.
(***) Nous citerons, entre autres exemples de charpentes .à peu près du même genre, en Sicile : celles de la cathédrale de Messine , de la chapelle royale de Palerme , de l’église de Monréale , etc. ; en Italie , mais à une époque bien postérieure , celle de l’église San Miniato, près Florence. Dans l’absence de documents positifs , nous ne pouvons désigner ici celles de quelques monuments religieux du Kaire; quant à la mosquée d’Alaksa , à Jérusalem , si l’on peut s'en rapporter aux témoignages d’Aly- Bey et des voyageurs , le toit serait aussi une charpente sans \oùte. Enfin, plusieurs mosquées des États barbaresques possèdent, suivant M. Girault de Prangey, des toits semblables à ceux qu’on suppose avoir existé à la mosquée de Cordoue.
— STYLE ARABE-BYZANTIN
traces de peintures ; des compartiments , également en bois et peints de diverses couleurs , figurant des panneaux en renfoncement, remplissaient l’espace divisé régulièrement par les fermes, les pannes et les chevrons du comble , et formaient toute la décoration intérieure de cette partie de la mosquée. Quelques historiens et antiquaires ajoutent que cette charpente avait été fuite en un bois, nommé alerce par les uns, et mélèze selon les autres , d’une odeur qui surpassait en suavité celle de tous les autres pins que nourrissaient alors les rives du Guadalquivir ; et que cette espèce de bois, aujourd’hui perdue , n’était pas moins précieuse à cause de son incorruptibilité que par ses propriétés pour le travail du ciseau des sculpteurs.
Quant aux murs intérieurs et cà leur décoration , le silence des historiens , des voyageurs et des antiquaires , ne nous laisse aucun doute sur leur état; ils devaient être nus, ou ils n’avaient probablement reçu qu’un bien faible luxe d’ornements. M. Girault de Prangey affirme qu’on n’y voit aucun ornement, pas même la moindre frise, ni aucune de ces inscriptions coufiques , si communes dans les mosquées du Kaire.
Après avoir décrit en détail les principaux membres d’architecture qui composent la mosquée de Gordoue et qui constituent, pour ainsi dire , la partie commencée par Abdérame et terminée par son fils, il nous reste à examiner maintenant les différents autres lieux de l’édifice qui, par leur destination particulière, forment comme autant de monuments séparés qui méritent une description à part , monuments où l’on a répandu à profusion un luxe d’ornements et une richesse de décoration qui excitent, à bon droit , l’intérêt et la curiosité de l’archéologue et du voyageur.
Nous commencerons par la nef principale. De même que dans les premières basiliques chrétiennes , elle est plus large que toutes les autres , et elle part du sanctuaire pour aboutir sur la cour. Cette nef se divise ici en deux parties, dont l’une, celle du côtéduMihrab, est plus richement ornée. La décoration , placée dans sa partie supérieure, consiste particulièrement en de larges pilastres de marbre blanc, ornés de chapiteaux et portés sur des consoles d’une forme remarquable ; les pilastres sont décorés de sculptures présentant des combinaisons de losanges , de chevrons et de faces à angles saillants et rentrants , dans le genre de celles qu’on voit fréquemment employées dans nos édifices romano-byzantins des XIe et XI Ie siècles. Cette nef, qui conduit au sanctuaire, et qu’on voulut par conséquent rendre digne, en tout, du lieu sacré qui l’avoisinait, se trouve coupée transversalement , à peu près vers le milieu , par une grande façade parfaitement conservée , et correspondant à celle du sanctuaire, avec laquelle elle a la plus grande analogie de construction et de décoration^). Nous pensons avec M. Girault que ces deux façades, ainsi que la partie de la nef centrale qui les sépare , ont vraisemblablement la même date de construction que la Maksourah et le sanctuaire , qui , d’après diverses inscriptions dont on ne peut contester l’authenticité , furent élevés pendant le Xe siècle.
Mais toute la magnificence de la décoration semble avoir été réservée pour la Maksourah et pour le sanctuaire , encore étincelant aujourd’hui de dorures et de mosaïques, comme au temps d’Hakem qui fit décorer l’un et l’autre , en 965 ((*) **) , par des artistes , ou sous la direction d’artistes venus très-vraisemblablement à la suite d’une de ces ambassades des empereurs grecs, chargées d’offrir aux khalifes les riches produits des arts et de l’industrie de Byzance, rapports qui développèrent en Espagne le goût du luxe et du faste usités, à cette époque, à la cour des monarques byzantins, ce que confirme ici d’une manière irrécusable l’introduction toute nouvelle de sculptures et de mosaïques, dans lesquelles on doit reconnaître une transformation de l'art arabe, fruit de l’influence étrangère. Cette partie de la mosquée, dit M. Girault , est à la fois le spécimen le plus complet et le plus merveilleux de l’art des Arabes au Xe siècle ; car il résume toutes les connaissances qu’ils avaient acquises alors dans les diverses parties de la construction et de la décoration des édifices.
Cet ensemble, qui ne paraît guère avoir subi de modifications notables depuis l’époque de sa construction primitive (***) , se compose de deux parties bien distinctes: l’une, antérieure, ou Maksourah , destinée aux pratiques et cérémonies religieuses, correspondant à ce que l’on appelle, dans les monuments chrétiens, le chœur ; et l’autre , postérieure , ou sanctuaire , dans laquelle était renfermé le Koran ou livre de loi. La partie antérieure présente , comme dispositions , un carré allongé , formé , sur ses côtés Nord , Est et Ouest , d'élégantes arcades à cintre outre-passé et à plusieurs lobes, portées sur deux rangs de colonnes superposées, la
(*) Les ornements, disposés sur les arcades à plein cintre et à plusieurs lobes, sont en stuc.
(**) Cette date est établie d’une manière positive à l’aide de deux inscriptions, dont une est rapportée dans les Antiguedades arabes de Espana et dans le Voyage pittoresque de l'Espagne, par M. Alex, de la Borde.
(***) Selon Maccary , cette Maksourah fut placée dans les cinq nefs ajoutées par Hakem , et l’on étendit ses deux côtés sur les six autres nefs. Trois portes , de construction extraordinaire et merveilleusement travaillées, décoraient son enceinte ; elles s’ouvraient à l’Est, à l’Ouest et au Nord.