MOSQUÉE DE CORDOUE
plupart de vert antique et de marbre rouge veiné , et, sur le côté Sud , d’une large paroi verticale , décorée de tout ce que l’imagination la plus capricieuse et l’ornementation la plus riche ont su inventer. Cette construction est surmontée d’une coupole entièrement couverte de mosaïques, véritable chef-d’œuvre, qui, à l’élégance, et à la richesse des décorations les mieux entendues, réunit encore une qualité non moins précieuse, la parfaite solidité qui l’a préservée intacte depuis neuf siècles. La coupole se rattache aux quatre angles du plan carré, au moyen d’une combinaison d’arcs plein cintre qui lui servent de points d'appui , et entre lesquels on remarque de gracieuses claires-voies en albâtre, destinées à 11e permettre qu’une faible entrée à la lumière du jour.
Mais la paroi sud de la Maksourah , dans laquelle s’ouvre le sanctuaire , attire surtout l’attention par l’éclat de ses mosaïques, de ses ornements, de ses colonnes et de ses marbres, autrefois peints et dorés ; aussi l’architecte arabe l’a-t-il placée de manière à ce qu’on pùt l’apercevoir facilement de tous les points de l’édifice. Cette somptueuse façade, tout éblouissante des plus vives couleurs , et qu’on appelait Mihrab (*) , au temps des khalifes, est bien, comme on en peut juger, la partie la plus ornée du monument ; et sa disposition est telle, qu’il est impossible d’y méconnaître une imitation, modifiée sans doute, de la tribune des basiliques antiques qui fut imitée plus tard dans l’abside du sanctuaire des premières constructions religieuses du christianisme. Au centre de cette paroi verticale se développe un grand arc à plein cintre outre-passé, reposant sur un riche soubassement en marbre , orné, dans certaines parties, de sculptures dont le genre de travail décèle évidemment une influence byzantine. Cet arc présente une grande archivolte, sur laquelle on remarque une suite de claveaux figurés , et il offre aussi, au milieu de l’alternance de ses couleurs, la plus riche variété de mosaïques (**) ; plusieurs moulures sculptées décorent son développement extérieur, et il est encadré d’une magnifique inscription coufique se détachant sur un fond bleu. Au-dessus, on remarque une suite de petites arcades trilobées , entre lesquelles se trouvent de gracieux ornements. Nous pensons, avec M. Girault de Prangey, que le caractère général des sculptures de cette partie de la mosquée , la composition des mosaïques , les moyens même d'exécution , révèlent à l'instant la source où les Arabes de cette époque puisaient ce goût d’architecture et d’ornementation. C’était Byzance qui envoyait à Cordoue ses artistes, comme à Ravenne, à Palerme, au Mont Cassin , à Venise, etc. , partout enfin où les brillantes décorations en mosaïques ont pénétré. Mais si, comme tout porte à le croire , des artistes byzantins accompagnèrent les ambassades des empereurs grecs à Cordoue , on ne peut guère douter aussi , en examinant attentivement les mosaïques et les ornements sculptés du Mihrab , qu’ils durent adopter les formes générales et les ornements déjà usités par les Arabes, et qu’ils n’en modifièrent guère que l’exécution , en introduisant leur genre de sculpture , leur mode de travail et leurs procédés particuliers.
Cette partie delà mosquée, la plus importante, sans contredit, de ce curieux édifice, offre réellement un ensemble d’une richesse , d'une élégance et d’une beauté qui ne se retrouve dans aucun autre monument ; aussi, rien sans doute ne devait surpasser son éclat , lorsque , pendant l’illumination des dix dernières nuits du Ramadan , elle était , ainsi que les nefs , éclairée par cette multitude de lampes d’argent qui répandaient de toutes parts leurs torrents de lumières.
On passe de la Maksoura dans un petit réduit ou sanctuaire , véritable kaaba de la mosquée de Cordoue , autrefois la Mecque de l’Occident, dont l’intérieur est excessivement orné, mais où la lumière du jour pénètre avec peine ; c’était l’endroit le plus sacré de l’édifice , et , d’après le témoignage des auteurs arabes , le lieu dans lequel était déposé le Koran. Selon Maccary, « ce Koran, placé dans la maison de la chaire , était écrit de la main d’Othman , recouvert d’or et garni de perles et de rubis ; il avait en outre une couverture de soie, et était fixé par des clous sur un siège de bois d’aloès. >> L’état de conservation des moindres ornements , la vivacité des marbres et des couleurs, ainsi que l’éclat des dorures qui décorent ce petit réduit , sont encore aujourd’hui des plus parfaits , et semblent presque aussi brillants qu’au temps des khalifes. On entre dans cette
(*)Le mihrab indique dans toute mosquée, grande ou petite, le point d’orientation appelé kiblali , toujours placé plus ou moins exactement dans la direction de la kaaba de la Mecque, vers laquelle tout musulman doit être tourné pendant l’accomplissement des prières.
(**) De même qu’à Constantinople et en Italie, les mosaïques de Cordoue présentent le plus souvent un fond d'or composé de petits cubes de verre, sur lesquels est appliquée une feuille d’or, recouverte à son tour par un enduit vitreux; et sur ce fond éclatant, se détachent des ornements, des (leurs, des guirlandes, des entrelacs, des inscriptions même, etc. Les verres et les pâtes colorées en bleu, en vert, en rouge, en blanc, en jaune et en noir, qui composent ces dessins, viennent, par leurs tein es variées, modeler et dessiner leurs formes et leurs contours. (Gieault de Pkangey.)
— STYLE ARABE-BYZANTIN
pièce , dont le plan décrit un octogone irrégulier de 4 mètres 20 centimètres de diamètre , par une arcade en plein cintre outre-passé, soutenue par quatre colonnes, deux demarbre blancet rouge, et deux de marbre vert dont les chapiteaux portent encore d’éclatantes dorures. Les murs sont incrustés de marbre blanc veiné de rouge, et ornés , dans la partie intermédiaire , d’arcades trilobées , où la décoration la plus élégante se marie d’une manière très-heureuse à la beauté des marbres rares et de diverses couleurs dont sont formées les colonnettes. Une corniche du plus beau travail , couverte d’ornements et d’inscriptions , sert de base à une coupole taillée en forme de coquille, qui fut placée avec tant d’art qu elle n’a point encore fléchi après tant de siècles. Ce sanctuaire acquit, pendant l’occupation de l'Espagne par les Arabes, une si grande célébrité, et attira tant de pèlerinages des parties les plus éloignées du khalifat, et même de presque toute l’Afrique, depuis Cairouan jusqu’à Tanja , que son pavé présente de nos jours une particularité que nous crayons devoir signaler à l’attention de nos lecteurs ; il est creusé de plusieurs pouces dans son pourtour, très-probablement par le frottement des genoux des pèlerins, qui , là , comme à la kaaba de la Mecque, devaient , peut-être, faire sept fois le tour de ce lieu sacré.
Sur le côté droit de ce petit sanctuaire, mais dans la Maksourah , se trouvait, au temps des Arabes , une espèce de chaire , nommée Minibar , du haut de laquelle l’Iman lisait au peuple assemblé les diverses prières. Ce monument n’existe plus aujourd’hui , et il n’en reste que la mention faite par Moralès, qui en constate encore l’existence jusqu’à la fin du XVIe siècle (1572) , époque à laquelle les débris furent dispersés. Cette chaire , dit Maccary, n’avait pas d’égale dans le monde entier , sous le rapport du travail et de la matière. Elle était formée des bois les plus précieux , tels que l’ébène, le sandal , les bois de citronnier et d’aloès. Sa construction , ordonnée par le khalife Hakem , qui y fit faire des représentations (*) , dura sept ans. Les escaliers par lesquels on y montait , et qui étaient au nombre de neuf , furent construits aussi du temps de ce prince. Après la lecture de cette description , on ne peut que regretter plus vivement la perte de ce meuble , car il était du petit nombre de ceux qui se recommandent particulièrement à l’attention de l’antiquaire , sous le double rapport de la disposition et des ornements.
On remarque encore , à droite et à gauche de la Maksourah , deux chapelles latérales, qui semblent désignées par le mot ailes dans l’inscription citée en note et rapportée par M. Alex, de la Borde , chapelles dont la construction , la disposition des arcades et l’ornementation rappellent à très-peu près les différents caractères qui font de l’œuvre d’Ilakem un monument unique au monde. La chapelle de droite, que M. Girault de Prangey suppose avoir été destinée aux khalifes (**) , et où ils faisaient leurs prières , séparés de la foule des croyants , présente un ensemble de décoration moins riche, il est vrai, que celui de la Maksourah , mais dans lequel on retrouve encore un grand nombre de détails curieux et élégants. Ce sont d’abord des mosaïques parfaitement conservées, et tout aussi remarquables que celles du Mihrab ; puis une gracieuse coupole (***) ; des claires-voies en marbre, capricieusement découpées à jour ; enfin, des inscriptions, pour la plupart exécutées eu mosaïques. Cette chapelle, ajoute lejudicieux auteur de l’Essai sur l’architecture des Arabes, est probablement un des plus beaux exemples du style arabe byzantin. On y voit développés tous les artifices de construction , toutes les combinaisons ingénieuses des formes employées par les architectes arabes dans l’exécution des coupoles. A cette époque reculée , le bois joue déjà le plus grand rôle ; il se courbe en arceaux pour supporter les voûtes qu’on suppose construites avec une espèce de mastic ; ces arceaux en charpente prennent vraisemblablement leurs points d’appui, sur des consoles , ou dans l’intérieur même des murs ; car les frêles colon-
(*) Très-probablement des travaux de sculpture.
(**) Comme l’on manque de renseignements positifs sur la place qu’occupaient les khalifes lorsqu’ils se rendaient à la mosquee de Cordoue, M. Girault fut obligé, pour éclaircir cette question, d’avoir recours aux usages de la cour impériale de Byzance ; car H pense que les Arabes durent s’empresser de les adopter à Cordoue, comme à Bagdad, à Damas et à Païenne, où les rois normands les continuèrent. C’est donc à l’aide des ouvrages de Paul le Silentiaire, Codinus , Maccary et du Cange qu’il a essayé de se rendre compte de cet emplacement, et il résulte de ses recherches, que ce devait être, très-probablement, à gauche du sanctuaire et dans la partie située à l’Ouest du mihrab, où il existe encore aujourd’hui une chapelle fermée de grilles et communiquant naguère, par un passage souterrain, maintenant converti en sacristie, avec le palais des khalifes, passage par lequel ils se rendaient à la mosquée. Cette opinion paraît, au reste, concorder assez bien avec le récit deCondé qui dit positivement que le khalife Hescham était à peine vu du peuple lorsqu’il entrait ou sortait de la mosquée.
(***) Cette coupole, à en juger d’après le dessin relevé par M. Chapuy, paraîtrait une transition entre celle de la Maksourah et celle de la chapelle Villa-Viciosa. Déjà l’on remarque l’emploi du bois; mais il n’est point encore découpé, sculpté et peint, ainsi qu’on l’observe à cette dernière, alors que le goût du luxe et la surabondance des ornements se furent introduits dans les monu^ ments arabes.