TABERNACLE- AUTEL, A FLORENCE
Dans une des belles et si nombreuses églises bâties à Florence par le grand architecte de la république , Arnolfo de Cambio, et située entre le dôme et le palais Vieux, dans Or-San-Michele ou Saint-Michel, élevée sur l’emplacement d’un ancien magasin à blé, horreum, d’où lui vient son nom, l'artiste et l’antiquaire vont pieusement admirer un chef-d’œuvre d’architecture et de sculpture , dû au grand talent, au génie puissant d’Andrea di Cione, que Vasari nomme Orcagna, on ne sait pour quelle raison.
La confrérie d’Or-San-Michele ayant rassemblé de nombreuses aumônes offertes à la Vierge dans la grande mortalité qui eut lieu à Florence en 1348, résolut de bâtir un tabernacle-autel de la plus grande richesse possible. L’illustre artiste florentin Andréa di Cione présenta un projet qui l’emporta sur ceux de ses nombreux rivaux; car le projet avait été mis au concours, concours sérieux et républicain. L’œuvre sortie de l’imagination fertile et brillante, et du ciseau habile d’Andréa, est le tabernacle-autel qui fixe notre attention en ce moment. Il est exécuté en marbre blanc de la plus belle qualité, orné de mosaïque également en marbre de couleur, et de verre de plusieurs teintes.
André n’avait que trente ans lorsqu’il termina le tabernacle de Saint-Michel; il était né eu 1329, et son œuvre est signée de 1359. Seize années plus tard il éleva encore la loge des Lances, sur la place de la Seigneurie (jadis place du Graud-Duc) , et dans laquelle l’architecte a complètement abandonné le style à ogive de sa patrie. Là, les arcades sont à plein-cintre, et l’édifice avait pris un cachet très-prononcé de la Renaissance, avec des réminiscences de l’architecture romaine.
Quoique les quatre arcades principales de notre tabernacle soient formées du plein-cintre, l’artiste a conservé cependant, pour le caractère général de son œuvre, tous les éléments indigènes du style à ogive florentin. L’ensemble présente un cachet de grandeur, de gravité, d’élégance sévère, qu’Audré a su donner à toutes ses œuvres d’architecture, comme à ses peintures et à ses sculptures. Le système de la ligne horizontale, du génie antique, domine dans notre tabernacle, qui est pour ainsi dire élevé par couches ou par tranches. Mais ne semble-t-il pas que le grand fronton triangulaire des faces se lie, se soude mal avec le reste du monument? Et le dôme octogone, surmonté de la statue de saint Michel, malgré toute sa richesse, semble ne pas appartenir au style du reste; il faut convenir qu'il y a loin de l’effet qu’il produit, à l’effet de nos belles pyramides à jour qui sembleut se terminer dans l’air ! L’autel de Saint-Michel est encore une des innombrables preuves du peu de succès qu’obtint, dans son imitation en Italie, notre grande et sévère architecture septentrionale. Le génie de l’antiquité n’a jamais pu quitter les artistes italiens au moyen âge, et il se montre incessamment dans toutes les œuvres des arts du dessin. Cette particularité est très-remarquable, et n’a pas encore été assez étudiée d’une manière sérieuse par les antiquaires.
Andréa se réserva, ainsi que sou frère Rernardo, toutes les figures, et confia le reste des sculptures à des maîtres de différents pays de l’Italie. Il n’employa ni ciment ni mortier pour joindre ses blocs; il y suppléa par des crampons de cuivre qui lient les divers morceaux de marbre dans l’épaisseur des murs , et ces crampons sont invisibles à l’œil, de façon que l’édifice semble taillé dans un seul et même bloc. Tous les plus minutieux détails de ce tabernacle sont exécutés avec un goût parfait et avec le soin le plus délicat. Il est facile de voir que les artistes de cette époque ne travaillaient pas uniquement pour leur salaire; ce qui les stimulait surtout, c’était leur amour, poussé jusqu’à l'exaltation, pour l’art qu’ils cultivaient. Voilà le véritable motif de la perfection qu'on remarque dans toutes les œuvres d’art de cette grande et belle époque. Les planches qui accompagnent cette description historique, mesurées et dessinées avec une scrupuleuse exactitude, nous dispensent d’entrer dans l’énumération des détails qui composent la partie architectonique du tabernacle de Saint-Michel. Nous nous arrêterons donc spécialement aux sculptures.
Au côté gauche, au nord, sur le soubassement du monument, dans deux bas-reliefs de forme octogone, sont représentées d’abord la naissance de la Vierge Marie , et ensuite sa première visite au temple. Au centre, entre ces deux sujets, l’on voit la Foi. Sur la face que représente notre petite planche, sont figurés le mariage de la Vierge et l’Annonciation. Au centre, nous voyons une petite figure agenouillée représentant l’Espérance. Sur la face de droite, au midi, le grand artiste a placé la naissance de Jésus-Christ et l’adoration des Mages; au centre, nous voyons l’Amour divin ou la Charité. Sur la quatrième face, au levant , le sculpteur a représenté le sacrifice dans le temple de Jérusalem , et l’ordre donné à la sainte famille de fuir en Égypte. Comme cet autel ou tabernacle est dédié à la Vierge Marie, André a placé, sur la face orientale, derrière le tableau que nous montre notre petite planche , la mort et l’assomption de la Vierge. Les angles du soubassement, ornés de contre-forts, sont enrichis de bustes de rois, de reines, de saints et de saintes. Les colonnes torses
STYLE OGIVAL
qui supportent la partie supérieure de l'édifice sont surmontées de petites statuettes de prophètes; elles sont au nombre de douze, et de 90 centimètres de hauteur. Dans les angles formés par l’arcade, les montants et la frise, l’artiste a placé des anges d’une gracieuse physionomie. La frise est composée d’une sorte de métopes, qui représentent alternativement des anges et des pères de l'Église. Le fronton triangulaire est surmonté d’une figure tenant un écusson, présentant un champ uni à bande, sur laquelle on lit le mot « Liber las »; cet écusson est celui de la confrérie qui fit exécuter l’autel.
Ce magnifique monument d’Andréa Cionc est isolé, ainsi qu’on aura pu le deviner par la description que nous venons d’en faire. Il est placé dans l’angle sud-est de l’église, et dans un endroit fort obscur. 11 faut savoir l'histoire du monument qui contient notre autel , pour concevoir pourquoi celui-ci est situé dans un lieu si désavantageux. Le bâtiment, aujourd’hui église de Saint-Michel , a été élevé en 1284 par Arnolfo de Cambio, et destiné à servir de magasin de grains. Le rez-de-chaussée était à jour et présentait une halle formée de pilastres carrés, surmontés de voûtes à ogive. Il y avait dans cette « loggia « une image de la Vierge qui avait une puissance miraculeuse, et qui devint un objet de grande vénération. Vers l’année 1337, il fut décidé qu’on consacrerait la partie du monument où était l’image miraculeuse, et on l’enferma dans une petite chapelle; mais la foule des fidèles qui venaient se prosterner devant la Vierge de Saint-Michel dérangeait les actifs négociants qui se tenaient dans la loge ou halle pour parler de leurs affaires. Alors la Seigneurie décida que tout le rez-de-chaussée serait consacré à une église. Par les soins de Taddeo Gaddi , l’édifice profane fut converti en sanctuaire religieux ; les arcades ouvertes de la halle furent fermées et remplacées par d’élégantes fenêtres , d’une richesse extraordinaire ; le pourtour extérieur de l’église fut orné de niches et de statues d’un grand prix.
Nous ne connaissons en Italie aucun monument du genre de celui que nous décrivons , qui puisse lui être comparé. 11 est unique dans la délicatesse de sa composition et la magnificence de son exécution. L’œuvre d’André Cione n’a point son semblable, disons-nous; mais il y a un monument qui peut lui être assimilé jusqu’à un certain point: c’est le tombeau du Scaliger Can-Signore à Vérone, exécuté en 1375 par Boninio de Campilione. Ce monument est aussi en marbre blanc, fort riche et fort élégant. Can-Signore le fit exécuter encore de son vivant. 11 serait à désirer que nous eussions des gravures fidèles de ces célèbres tombeaux des Scaliger, des détails de leurs riches et nombreux ornements. Mais on s’aperçoit aux tombeaux des Scaliger qu’on est au nord de l’Italie, et que là l’art a subi une plus forte influence de nos artistes transalpins. L’habile architecte et sculpteur Boninio travailla aussi au dôme de Milan, où l’on retrouve , dans certaines parties , le style et le caractère du tombeau de Can-Signore.
La composition de l’autel de Saint-Michel est d’un caractère en même temps solide, sévère et élégant. Elle a du mouvement, mais tel qu’un grand architecte seul sait en donner à son œuvre. Tout est rationnel et calculé pour l'effet que l’artiste a voulu produire sur ceux qui venaient vénérer l'image exposée à leur piété. La magnificence est là de la délicatesse, de la finesse, et un exquis sentiment des proportions. Aucune partie ne se détache arbitrairement du tout ; elles ont chacune leur raison d’être. Toutes les moulures sont d’un goût achevé ; comme elles étaient destinées à être abritées contre l’injure du temps, on n’y voit point de larmiers, et, par conséquent, leur saillie n’est que moyenne. Les colonnes torses de notre monument sont d’une grande originalité. L’artiste a mirlitonné de deux galons épais une fine colonnette de noyau. La balustrade en bronze qui abrite l’autel est aussi d'un beau dessin, et digne du maître qui a composé le reste de l’édifice.
Eu étudiant les bas-reliefs de notre monument , on s’aperçoit de suite qu’André Cione a suivi l’école de Giotto, qui abandonna , comme l’on sait, 1 archaïsme, l’antique sévérité du type sacerdotal et traditionnel, afin de donner plus d’individualité à ses œuvres. Cione travailla dans les mêmes sentiments, et il fut assez heureux pour imprimer à ses compositions et leurs détails un cachet d’originalité grandiose qui lui est propre. C’est dans le grand relief de la face orientale de notre autel qu’il s’est représenté lui-même, comme un des douze apôtres, la barbe rase , la tète couverte d’un chaperon, et le visage large et expressif. C’est sur celte face qu’on lit l’inscription suivante :
ANDREAS CIONIS PICTOR FLORÊTIN’ ORATORII ARCHIMAGISTER EXTIXIT HUl’ 1359.
Si le beau tableau de notre autel est d Ugolino de Sienne, ainsi qu’il lui est attribué, il faut convenir que ce peintre avait une imposante dignité et une grande magnificence dans ses œuvres, comme une rare perfection dans les détails et une noble expression de sentiment. Ugolino appartient à cette phalange des meilleurs maitres contemporains de Cimabue. Il mourut en 1339.
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