‹ Monuments anciens et modernesChapitre 29 sur 58 · STALLES DE LA CATHÉDRALE D’AMIENS · texte numérisé non relu

STALLES DE LA CATHÉDRALE D’AMIENS

Parmi les nombreuses sculptures sur bois du XVIe siècle , les stalles de la cathédrale d'Amiens sont peutêtre les plus curieuses, par l’admirable finesse des détails et par la parfaite conservation des sujets. Au commencement du XVIe siècle on voyait , dans le chœur de la basilique, de modestes stalles peu en rapport avec la magnificence de l’édifice et qui cachaient à peine les murs de clôture du chœur, recouverts d’une très-laide peinture monochrome. L’exemple de plusieurs églises voisines , de celle de Rouen surtout, qui venait de faire sculpter des chaires magnifiques, décida le chapitre d’Amiens à remplacer les anciennes stalles par des boiseries qui devaient l’emporter sur toutes celles des églises rivales. Amiens, si célèbre au moyen âge par ses huchiers et tailleurs d imaiges, trouva dans son sein un habile menuisier, du nom d’Arnoul Boulin , auquel on confia cette importante entreprise. Un traité fut passé avec l’artiste pour la construction de cent vingt stalles richement décorées, le principal entrepreneur devait gagner sept sols tournois par jour, y compris son garçon-apprenti, et pour la conduite entière de l’ouvrage douze écus par an. «Quautaux sculptures et hystoiresdes sellettes, dit un manuscrit de la bibliothèque d’Amiens, le marché en fut fait à part avec Antoine Avernier, tailleur d imaiges, demeurant à Amiens, moyennant trente-deux sols la pièce. »

Rien ne fut négligé pour la réussite de ce grand travail ; les plus beaux bois de chêne et de châtaignier furent tirés de la forêt de Neuville en Hez , près Clermont , et on fit venir de Hollande le chêne qui servit à sculpter les bas-reliefs. Pour surveiller les artistes et déterminer le choix des scènes à sculpter, le chapitre délégua quatre chanoines : Jean Dumas , Jean Fabus, Pierre Vuaille et Jean Lenglaché ; l’histoire nous a conservé leurs noms, et les conducteurs de l’œuvre des stalles méritent une bonne part dans les éloges décernés aux artistes qui les ont sculptées.

Le troisième jour du mois de juillet 1508, François de Halluin étant évêque et Adrien de ïlénencourt doyen du chapitre, les travaux commencèrent dans la grande salle de l’évêché. Un ouvrier bien inspiré grava cette date de 1508 entre la quatre-vingt-neuvième et la quatre-vingt-dixième stalle.

Un seul maître ne pouvant suffire pour un travail aussi considérable, Alexandre Huet, menuisier d’Amiens, fut associé au premier entrepreneur le 10 septembre 1509 , et dut s’occuper des chaires du côté droit de l’église , Aruoul Boulin restant chargé de celles du côté gauche. Les deux artistes travaillèrent à leur œu vre avec une louable émulation, et firent ensemble des voyages à Rouen, à Beauvais et à Saint-Ricquier pour y étudier les chaires de ces églises et se pénétrer de l’esprit des tailleurs d 'imaiges du siècle précédent. I! ne nous est resté qu’un seul nom d’ouvrier de tous ceux qui durent travailler aux stalles : c’est celui de Jehan Trupin ; on le trouve inscrit sur une banderole de la quatre-vingt-sixième stalle. Plus loin, sous l’appui qui sépare la quatre-vingtonzième de la quatre-vingt-douzième, on lit : Jean Trupin Dieu le pourvoie. Quelques historiens s’accordent à fixer au 10 février 1519 l’achèvement de ces travaux. Le manuscrit des chapitres généraux en recule le terme jusqu’à la Saint-Jean 1 522 ; il est fort possible que les stalles aient été achevées , en effet , le 1 0 février 1519, mais qu’elles n’aient été placées que plus tard.

Le travail achevé, on trouva que la dépense était de 9,488 livres 1 1 sols 8 deniers, somme modique pour une œuvre qui coûterait peut-être aujourd’hui 150,000 francs. Les stalles, au nombre de cent dix, occupent l’espace de deux travées et demie de chaque côté du chœur; douze d entre elles sont placées en retour et s appuient sur la face intérieure du jubé : partout elles sont disposées sur deux rangs , et huit passages conduisent de la rangée inférieure à la rangée supérieure.

L’attention du spectateur, placé au milieu du chœur, se porte naturellement sur les scènes que la banquette relevée de ces stalles présente sur ses miséricordes. Les sujets, de 20 centimètres de hauteur sur 80 de largeur, se composent de huit et douze personnages de 16 à 18 centimètres de hauteur, accompagués d animaux, de maisons, de palais et de différents autres accessoires. Presque toutes les autres parties de la stalle sont couvertes de délicates sculptures, et l’artiste n’a conservé lisses que les parties où le frottement du corps aurait exposé sou travail à une prompte détérioration. A l’étage supérieur la stalle, semblable à celle du rang inférieur, est surmontée d’un haut dossier avec dais et couronnement du plus ravissant travail. L encadrement de ce dossier est recouvert de fleurs, de fruits, de tiges rampantes enlacées dans des filets de lierre ou de ronces, au milieu desquels on aperçoit des oiseaux de toute espèce et de toute grandeur. Malheureusement ce dossier a été dépouillé des fleurs de lis qui le décoraient , et qui deux fois ont disparu sous le ciseau des vandales. Le dais qui recouvre chaque stalle est saillant de 1 mètre environ ; il est supporté par une calotte voûtée divisée en huit tiercerons, dont les nervures, formées de baguettes prismatiques, poussent comme des rameaux des piliers latéraux du dossier. Toutes ces branches vienneut se perdre dans un cul-de-lampe compose de

— STYLE OGIVAL

personnages dans une posture bizarre, qui ont l'air accablé sous le poids des voûtes et des nervures. Toutes les pièces qui forment une stalle, y compris le haut dossier et le dais, sont assemblées à la colle , sans clous ni chevilles, au moyen de tenons et de mortaises, avec tant de soin, que les jointures sont imperceptibles. De chaque côté de la porte du jubé, deux stalles , plus grandes et plus magnifiques que les autres, s’élèvent à la hauteur de 13 mètres. La partie inférieure renferme le siège avec ses accotoirs et ses appuis , le haut dossier est chargé de sujets historiques, et surmonté d’une pyramide très-ornée, composée de deux jets principaux, autour desquels viennent se grouper cinq autres petites pyramides.

Les magnifiques sculptures répandues à profusion sur presque toutes les parties des stalles appartiennent à deux séries distinctes, et contiennent ensemble quatre cents sujets. La première série comprend les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament ; dans la deuxième on voit des sujets historiques, allégoriques , moraux, et quelquefois tout à fait profanes ; l’Ancien Testament fournit de nombreux sujets religieux , à commencer par la création et par les scènes du Paradis terrestre, pour finir par l’histoire de la patience et des malheurs de Job.

La vie de la Vierge forme aussi une des grandes divisions de la sculpture des stalles. Aux faces les plus apparentes des quatre grandes pyramides, aux dossiers des deux chaires principales, nous trouvons les circonstances les plus solennelles de sa vie, sa prédestination, les prophétiques merveilles qui la désignent dans les temps anciens, l’hommage que lui rendent les nations le jour de l’Epiphanie, le mystère de la purification , sa fuite en Egypte, sa retraite au cénacle, sa mort, son assomption, son couronnement. Le reste de sa vie se trouve écrit sur les lambris des escaliers qui traversent à quatre endroits différents la ligne des stalles basses : sa conception, sa nativité, sa sainte enfance, sa présentation au temple, ses humbles travaux domestiques, sa prière devant l’arche, sa vie dans le temple, la visite que lui font les anges, scs fiançailles, son mariage, l’annonciation, la visitation, sa présence aux noces de Cana, aux prédications de son Fils, et à toutes les circonstances douloureuses de sa passion, l’apparition du Sauveur à sa mère, enfin, le mystère de l’ascension. Aucune autre partie de la boiserie n’est aussi finie que celle-là ; l’auteur a pu mener à fin l’histoire de la Vierge sans l’écourter, et elle nous a été conservée intacte avec tous les panneaux, qu’aucun accident n’csl venu endommager. Au sommet des grandes pyramides placées à l’entrée du chœur se trouvent les deux statues symboliques de la Synagogue et de 1 Eglise, de l’ancienne et de la nouvelle loi. Comme toujours dans les sculptures du moyen âge, la Synagogue tient d’une main un étendard brisé, et laisse s’échapper de l’autre les tables de la loi ; ses yeux sont recouverts d’un épais bandeau. L’Eglise est couronnée d’un riche diadème à fleurons tréfiés ; d’une main elle tient un calice, de l’autre, qui a été brisée, elle devait tenir le sceptre ou la croix patriarcale. Sur le point culminant des deux autres pyramides s’élèvent saint Michel, terrassant le dragon, et saint Paul le glaive d’une main, le livre de l’autre. — Pendant que les surfaces les plus apparentes de la boiserie se couvraient de sujets religieux , une autre partie moins importante était destinée à reproduire des scènes de la vie terrestre et profane ; en regard de 1 histoire sacrée venait se peindre la vie de l’époque , avec ses vertus, ses vices, ses ridicules et ses moralités. Les accoudoirs et les pendentifs sont recouverts de sujets bizarres et curieux : on remarque surtout un renard prêchant les poules, affublé de la coule monacale et établi dans une tribune carrée , un tailleur d 'imaiges , un architecte, dresseur de plans, assis devant une table couverte d’un papier sur lequel il travaille avec la règle, l’équerre et le compas. Enfin le portrait de JeanTrupin travaillant une statuette à l’aide du ciseau et du maillet ; son nom, précieux dans l’histoire de l’œuvre, est inscrit un peu au-dessus de la tète de l’accoudoir.

— BIBLIOGRAPHIE

1° Les stalles de la cathédrale d’Amiens par MM. Jourdain et Daval I 2° Description de la cathédrale d’Amiens, par Gilbert.

(extrait des Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie). | 3° Voyages pittoresques dans l’ancienne France, de Taylor.

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