MOSQUÉE DE CORDOUE
nettes sur lesquelles ils semblent supportés indiquent , par leur faiblesse même , qu’il existe un autre appui plus réel ; et l’on en reste convaincu d’ailleurs , en remarquant à l’extrémité inférieurë de ces arceaux en bois, soit des traces d’écrous ou des têtes de boulons , soit des entailles , des adents et des joints , aux points d’intersection.
L’autre chapelle, qui correspond symétriquement à celle qué nous venons de décrire, complétait la disposition régulière de cet ensemble de constructions ordonnées par le khalife Hakem. Les boiseries mesquines d’un autel moderne cachent aujourd’hui la décoration de sa façade , si toutefois , ce qui paraît assez vraisemblable , cette décoration existe réellement.
Non loin de là , et sur le même plan que le petit sanctuaire octogone , se trouvaient les habitations des prêtres et desservants delà mosquée, logements qui ont, depuis la conquête de Ferdinand , changé de destination.
Nous arrivons enfin à la description de la dernière partie de la mosquée , et celle-là va nous montrer une nouvelle phase de l’art arabe ; car , de romain et de byzantin modifiés qu’il avait été jusqu’ici, nous allons le trouver maintenant mauresque ou africain ; et cette transformation , résultat immédiat d’une autre civilisation, amenant avec elle 1 emploi d éléments nouveaux qui donnent à l’architecture arabe un caractère particulier et bien différent de celui qu’il montra pendant sa première époque , mérite dès à présent d’être signalée à nos lecteurs. Nous voulons parler de ce petit édifice, construit presque au centre du monument d’Abdérame , et qu’on désigne si improprement, de nos jours, sous le nom de Chapelle Villa Viciosa (*). Moralès, Bravo, Ruano, Martin de Roa , et les autres auteurs modernes qui ont décrit après eux la mosquée de Cordoue , n’en font aucune mention ; c’est donc à M. Girault de Prangey , qui a presque toujours été notre guide dans la rédaction de cette notice , que nous allons encore emprunter ce qui a trait à cette construction. Placée , comme nous l’avons dit , presque au centre de la mosquée , et à trois ou quatre mètres au-dessus du sol , sa position correspond parfaitement à celles des tribunes qu’on remarque au Kaire , dans les anciennes mosquées d’Amrou, de Touloun , d’El-Azliar , etc. ; mais la richesse de sa décoration intérieure contraste tellement avec la simplicité des tribunes des monuments religieux de l’Égypte , qu’on pourrait presque en conclure qu’elle n était point , comme au Kaire , uniquement destinée à l’annonce des diverses prières , ou , comme à Sainte-Sophie de Constantinople, aux instructions faites par l’iman Khatib. A la mosquée d’Alaksa, à Jérusalem, il existe bien aussi, suivant Aly Bey, une tribune dans une position à peu près analogue; mais elle est spécialement occupée par des chanteurs ; et rien , pas même le témoignage des historiens arabes , n’autorise à croire qu’à Cordoue un semblable usage ait jamais existé. Resterait maintenant l’opinion de M. Cean Bermudez, sur laquelle cependant nous n’osons point nous prononcer. Cette opinion serait fondée sur une inscription de cette chapelle, inscription qui fut traduite, dit-on, en 1766, et d’après laquelle on aurait appris que ce lieu servait, au temps des Arabes, de salle où les docteurs, imans, discutaient le Koran. Cependant , malgré les incertitudes qui régnent à l’égard de la destination et de la date de construction de cette partie de la mosquée, on peut, selon nous, quant à son érection, et sans trop s’écarter de la vérité, juger ici par analogie; et sa décoration, certainement postérieure à celle du Mihrab, dont la date est de 965, permet de la placer, avec quelque probabilité, vers le XIe ou le XIIe siècle. On doit ajouter que les réparations que cette chapelle dut subir au temps du roi don Pedro ( XIVe siècle ) indiquent un remaniement presque entier de la partie inférieure , décelé au reste par l’examen des ornements eux-mêmes et des mosaïques surtout , qui rappellent celles de l’Alcazar de Séville , incontestablement restauré, sous le règne de ce prince, par des ouvriers arabes. L’intérieur de cette pièce présente la forme d’un parallélogramme allongé , ouvert au Nord et au Sud par deux arcades multilobes , reposant sur des colonnes dont les chapiteaux trahissent encore certain emprunt à l’art antique ; les parois verticales qui surmontent ces ouvertures , ainsi que les côtés Est et Ouest , sont décorées de quatre grands arcs découpés dans le genre de ceux qu’on remarque à l’Alcazar de Séville. Des ornements en stuc , délicatement travaillés , et des pièces de faïence, taillées en étoiles, en polygones et autres figures, complètent la décoration de sa partie inférieure. Les deux grands arcs du Nord et du Sud , situés au-dessus des ouvertures multilobes, présentent une particularité bien digne de remarque : ce sont des lions sculptés (**), faisant l’office de
(*) Aucun témoignage historique , aucune inscription, aucune tradition authentique ne fait malheureusement connaître et la date d’érection et la destination de ce monument.
(**) Nous avons cru devoir signaler ici ces sculptures, non-seulement pour leur mérite, comme vérité d'imitation, mais aussi à eause de la rareté des représentations d’êtres animés dans la décoration des monuments arabes , où cet usage était sévèrement interdit.
— STYLE ARABE BYZANTIN
consoles, et sur lesquels viennent s’appuyer les retombées de ces arcs. A droite et à gauche de la paroi Ouest se trouvent deux portes en plein cintre outre-passé , auxquelles on arrive aujourd’hui par des escaliers qui servent de communication avec l’intérieur delà mosquée. Une coupole (*), où l’on a essayé toutes les combinaisons possibles et déployé un luxe extraordinaire , surmonte ce petit édicule , qu’on peut , non sans raison , considérer comme l’un des plus curieux morceaux de l’architecture arabe.
Après avoir décrit en détail les différentes parties architectoniques de la mosquée de Eordoue , il conviendrait, sans doute, afin de compléter ici l’ensemble des notions qui se rapportent à cet édifice, de parler du nombreux personnel religieux qui , au temps d’El-Mansour, était attaché à son service, et parmi lequel on distinguait : les Imans, les Mokris, les Muezzins, les Allumeurs, etc., ete. ; il conviendrait, sans doute, aussi d’entrer dans quelques détails sur les différents modes d’éclairage à l’aide desquels on illuminait cet immense monument. Mais comme , pour toucher à ces questions , il nous faudrait dépasser de beaucoup le cadre qui nous est tracé pour cette notice, nous nous contenterons d’ajouter seulement ici quelques mots touchant la dernière partie, c’est-à-dire, relatifs à l’éclairage. Nous dirons donc qu’on remarque surtout, dans les longues et minutieuses descriptions de la mosquée, laissées par les historiens arabes, l’emploi de chandeliers , en argent et en cuivre, de diverses hauteurs, dont quatre, plus grands que les autres, se trouvaient dans la Maksourah> et un plus grand encore que tous les autres, placé dans le sanctuaire à côté du Koran. La circonférence de ce dernier était, dit-on, de 50 empans, et il pouvait porter 1000 lumières; il était aussi orné de clous d’or et d’argent, et même de pierres précieuses (**). Selon Maccary , le nombre des chandeliers répartis dans l’intérieur de la mosquée , aurait été , sans compter ceux au-dessus des portes, de 280 , et celui des coupes ou lampes à huile de 7425 , chiffre que d’autres historiens portent à \ 0,805 ; enfin , les mêmes auteurs font encore mention d’une autre particularité : c’était un grand cierge de cire qui brûlait près de l’Iman (***). Nous renvoyons aux ouvrages originaux ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître la quantité d'huile, de coton, de cire, d'ambre, d’aloès, etc., brûlés dans l’intérieur de ce monument (****).
Arrivés à la fin de cette notice, nous sentons le besoin de résumer, en peu de mots , les caractères particuliers que présente cette mosquée célèbre, et de voir aussi quelle place elle doit occuper dans l’histoire, si intéressante et si variée, de l’architecture à cette époque.
Et d’abord , on doit reconnaître que le monument n’offre point , dans son ensemble , une hauteur proportionnée à son immense étendue , ce qui lui donne, à l’extérieur, un aspect lourd et des plus désagréables; puis , que le plan rappelle beaucoup, quant à sa disposition , celui des basiliques chrétiennes qui lui sont antérieures, trait qui vient confirmer cette opinion, déjà émise, que les Arabes, peu versés dans l’art de bâtir, lors de leurs premières conquêtes , durent avoir recours , pour leurs constructions , aux artistes de contrées plus avancées qu’eux en civilisation ; enfin , qu’on y remarque des formes et un genre de décoration qui paraissent propres à ce peuple, mais dans lesquels toutefois on retrouve encore des imitations de l’art antique, ainsi que des modifications d’œuvres du moyen âge. Et en effet, la plupart des chapiteaux et des fûts de colonnes appartiennent aux Romains , ou n’en sont que des copies ; la disposition des arcades , portées sur des
(*) Ce système de construction des coupoles, dit M. Girault, vraisemblablement emprunté aux Byzantins par les Arabes, est employé par eux dans presque toutes les occasions , et c’est aussi le principe de leurs pendentifs, qui n’en sont qu’une conséquence et un perfectionnement. Nous aurons au reste l’occasion de montrer ce système, exclusivement employé par les Normands de Sicile, et, sans aucun doute, ceux-ci le reçurent des Arabes, qui les avaient précédés dans ce pays.
(**) Nous nous sommes demandé souvent, à l’égard de ce grand chandelier, si l’historien arabe ne s’était point trompé, et s’il n’avait point voulu désigner, sous ce nom, une espèce de phare ou de lustre, dans le genre de ceux qu’on voit encore suspendus de nos jours à la vodte du monument de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, à celle de la cathédrale de Trêves, etc., et qui aurait pu, comme ceux-ci, être fixé à la partie supérieure, non pas du sanctuaire, vu ses petites proportions , mais bien de la Maksourah qui précède ce lieu vénéré. Au reste, cette opinion particulière, qui est peut-être ici une erreur de notre part, nous a été suscitée d’une part par l’exiguïté du local où les historiens le placent, et de l’autre s’appuierait sur cette donnée, qu’il existe encore aujourd’hui de ces espèces de lustres , bien modifiés il est vrai , vis-à-vis ou dans le sanctuaire de quelques mosquées de l’Égypte et de la Turquie.
(***) Peut-être est-il encore possible de retrouver dans ce grand cierge un de ces nombreux emprunts que firent autrefois les Arabes au culte chrétien , et doit-on y voir une réminiscence de celui qu’on plaçait , dans les constructions primitives du christianisme, près de l’un des ambons, tribunes qui ont pu, elles aussi, donner naissance à la chaire arabe ou Minibar , du haut de laquelle l’Iman lisait les prières prescrites, comme les ambons étaient également destinés à la lecture des Épîtres et des Évangiles.
(*’**) C’est, dit-on , au temps d’El-Mansour qu’on vit commencer l’éclairage à la cire conjointement avec celui à l’huile , qui étal t antérieur.
— MOSQUÉE DÉ GORDOUE. —
colonnes sans entablement , rappelle tout à fait la manière dont sont construits les premiers monuments du christianisme ; enfin, la sculpture d’ornement et les mosaïques trahissent évidemment, dans leur dessin et leur exécution, une œuvre byzantine, mais légèrement modifiée. Cependant, s’il faut attribuer à des influences étrangères une partie des éléments qui constituent la mosquée de Cordoue , on ne peut méconnaître que les Arabes exercèrent encore une assez grande part d’action lors de l’érection de ce monument ; car, tout en acceptant la coopération forcée d’artistes d’un autre pays, ils ne leur en imposèrent pas moins certaines idées qui leur étaient propres, et dont le mélange, avec celles d’un art antérieur, produisit un genre d’architecture réellement merveilleux qui nous étonne, et dont on ne connaît point d’analogue.
Maintenant, si l’on examine avec attention les différents modes de constructions qui se trouvent employés dans cet édifice, on y remarquera bientôt qu’il dut avoir subi , même au temps des khalifes , plusieurs modifications importantes, qui sont là comme autant de preuves des diverses phases que parcourut l’art arabe, depuis le moment où, impuissant et timide, il copiait avec maladresse le chapiteau romain, jusqu'au jour où , capricieux et changeant, il voulut rejeter les brillantes mosaïques de Byzance, et leur préféra, par suite d'une commotion politique, les stucs ornés et les faïences vernies des rivages brûlants de l’Afrique. Néanmoins, malgré ces modifications primitives et les mutilations plus récentes qu’elle a dû subir, la vieille mosquée d Abdérame, telle qu’on la voit aujourd’hui , après sa longue station à travers les siècles, n’en frappe pas moins d’étonnement et d’admiration le voyageur et l’antiquaire, qui trouvent encore en elle un monument unique dans 1 histoire de l’art, et l'un des plus curieux et des plus dignes d’intérêt qui existent dans le monde.