JUBÉ DE L’ÉGLISE DE LA MADELEINE , A TROYES
Le nombre des jubés était jadis considérable. Thiers, qui écrivait en 1688, dit que, de son temps « il y avait des jubés dans toutes, ou presque toutes, les anciennes, les grandes églises, les églises considérables de la chrétienté. » Il s’en trouvait particulièrement dans l’immense majorité des cathédrales : Rouen, Chartres, Paris. Noyon, Vienne, Laon, Beauvais, Amiens, Sens, Meaux, Orléans, Châlons , Reims, Troyes, Bayeux, etc., en avaient ou en ont encore. Il en était de même des collégiales et des grandes églises paroissiales ; quant aux petites, ils y étaient beaucoup plus rares, par suite de leur peu d’utilité. Il est peu de monuments à la destruction desquels on se soit plus acharné depuis deux siècles.
La ville de Troyes était jadis riche en jubés ; l’église cathédrale et celles de Saint-Étienne, des Cordeliers, des Jacobins, de Saint-Martin-ès-Aires et de la Madeleine, en possédaient. De tous ces jubés, celui de la Madeleine est seul resté debout , mais non sans avoir été menacé, et avoir eu à souffrir les mutilations et la dégoûtante et stupide souillure du badigeon. On en doit la conservation à une donation faite par un savant troyeu. P. J. Grosley, qui légua dans son testament une somme de six cents livres pour l’entretien de cette admirable construction, stipulant expressément qu’il en serait fait rapport à sa succession si jamais on venait à la détruire.
L’église de la Madeleine appartient à deux époques . sa nef est du XIIe siècle, et son chœur, à l’entrée duquel se trouve le jubé qui fait l’objet de cette notice, a été élevé en 1501.
Ce monument, d’une exécution vraiment prodigieuse, a été exécuté en 1506, par Jean Gualdo ou Gavlde, maistre maçon , qui fut enterré au-dessous. Son épitaphe, gravée sur une dalle de marbre, prouve que si i’artiste avait la conscience de la surprise que devait produire son chef-d’œuvre, il avait aussi celle de sa solidité, puisqu’on lui fait dire qu’il attend là la résurrection glorieuse sans crainte d’être écrasé par son oeuvre .
Le jubé delà Madeleine, probablement le plus étonnant qui existe, saisit encore plus par sa hardiesse extraordinaire que par la richesse et la multiplicité de ses ornements. En effet, pour les personnes étrangères à la stéréotomie, c’est un miracle de statique, et pour celles qui comprennent cette science, c’est une conception aussi téméraire qu'heureusement exécutée. Il est une preuve de cette disposition qu’avaient les architectes du commencement du XVIe siècle à se créer des difficultés, afin de faire briller leur habileté à les vaincre; disposition écrite dans bien des monuments, mais nulle part, peut-être, plus qu’à la Madeleine de Troyes, et à Saint-Gervais de Paris.
Placé entre les deux piliers de la croisée, qui forment l’entrée du chœur, le jubé est une galerie horizontale établie sur trois arcs, dont les deux latéraux, seulement, ont une de leurs retombées portant sur un pied-droit ; leur autre retombée porte sur un cul-de-lampe en pendentif, c’est-à-dire suspendu dans le vide, qui porte également les deux retombées de l’arc central. Chacun des trois arcs est une ogive obtuse, dont l’archivolte, trèsétroite, est garnie de sept contre-arcatures découpées, en plein cintre et subtrilobées. De ces contre-arcatures, celles qui sont inférieures sont incomplètes, et toutes ont de gros fleurons à leur point de jonction. Au-dessus des arcs, est un petit fronton pédiculé et brisé, dernière et malheureuse dégénérescence des beaux frontons pointus dont les arcs sont ordinairement couronnés dans les monuments à ogives. Au milieu des frontons, est sculptée une rose polybée, encadrant de petites figures en bas-relief et formant ainsi médaillon. Enfin, de larges feuillages vigoureusement refouillés forment des crochets sur les rampants des frontons, ainsi que sur l’extrados des arcs qui étaient séparés entre eux par des statues, disparues maintenant, mais dont on voit encore les dais pyramidaux et chargés d’aiguilles finement découpées qui les recouvraient, et les culs-de-lampe, placés un peu au-dessus de ceux qui portent la retombée des arcs, qui servaient à les soutenir.
Au-dessus des arcs, et séparée par de larges feuillages, règne une balustrade à jour, divisée en trois travées, et dont chaque travée est subdivisée en quatre parties, ayant alternativement pour motif une fleur de lis et des feuilles de fougère semblables à celles qui sont si communes dans les monuments de la fin du XVe siècle. Sur 1 appui, orné d’un rinceau, sont placées deux statues; l’une représentant la Vierge, et l’autre saint Jean. I! y en avait quatre jadis.
De chaque côté du jubé et appuyée aux piliers, est une décoration semblable, qui se compose d’un grand enfoncement carré, élevé sur un soubassement, et dont les angles supérieurs sont remplis par deux compartiments carrés aussi, sur le champ desquels est sculptée une coquille, ornement fréquent dans les monuments de la première renaissance, au style de laquelle appartiennent aussi, et exclusivement, les arabesques des petits pilastres formant les montants de renfoncement, lequel était primitivement rempli par un bas-relief. Au-dessus, se voient trois niches garnies de figures ; les dais, polygonaux en plan , sont découpés en arcs à talon sub trilobés. Celui du milieu est surmonté d’un petit dôme, et tous les trois ont pour dernier couronnement des
— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT
pinacles élégants et garnis de crochets. Enfin, deux niches semblables à celles qui se trouvent entre les arcs, et placées sur la même ligne qu’elles, flanquent l’ensemble de la décoration.
La face postérieure du jubé ne diffère de l’autre que par quelques détails. Les figures des petits frontons sont, à droite et à gauche, des anges, dont l’un porte la colonne à laquelle fut attaché Jésus, et l’autre la couronne d'épines qui ceignit son front. Sur le fronton du milieu, est un écusson surmonté d’une couronne. Deux petites colonnes, dont le fût est chargé d’ornements, sont aussi adossées aux pieds droits des arcs latéraux. La voûte du jubé est formée de plusieurs voussures reposant sur des pendentifs et garnies de nervures multipliées, dont les principales sont ornées de petites contre-arcatures découpées.
L’escalier, à rampe courbe, par lequel on arrive à la galerie, et qu’on ne peut voir de la nef, commence sous ja première arcade du chœur, au sud. Il s’élève en encorbellement, d’une base octogone, et s’appuyant sur le pilier. Sa balustrade a pour motif une suite de petits arcs ogives subtrilobés. Le plafond des marches est orné «de moulures saillantes et creuses ; dans ces dernières, courent des rinceaux et des animaux fantastiques. Tout le monument est en pierre de Tonnerre. Il a de largeur llm,70, et de hauteur, depuis l’appui de la balustrade jusqu’au sol, 6m,45.
Comme style, le jubé de la Madeleine appartient à la transition entre l’architecture ogivale et celle de la renaissance; néanmoins, la première de ces deux architectures y domine beaucoup. Ce n’est, en effet, que dans les détails que perce ce nouveau style, dont les éléments, rapportés d’Italie par Charles VIII, commencèrent dès la fin du XVe siècle à s’inoculer à l'art national français , lui communiquant un germe de mort que mille circonstances contribuèrent à développer avec rapidité. C’est une étude pleine d'intérêt à faire que de suivre les phases de ce regrettable événement, si absurdement nommé renaissance , surtout lorsqu’on le compare a la curieuse période où naquit et se développa l’architecture ogivale. On voit, dans cette dernière, les artistes désireux de créer un style en même temps original, élégant et rationnel, se livrer laborieusement à des tentatives et à des recherches de toute sorte, pour atteindre ce but; dans l’autre, au contraire, ce n’est plus que l’influence de la mode qui les fait agir. Dans l’une, on distingue les efforts qui accompagnent toujours l’acte de donner la vie; dans l’autre, la facilité avec laquelle se produit la désorganisation, la mort. L’invasion du goût italien fut, en réalité, la mort de l’art architectural en France. Si les monuments du XVIe siècle ont encore du charme, c’est aux dernières lueurs du style ogival qu’ils le doivent : la preuve, c’est qu’à mesure que l’influence de ce style s’efface, les monuments acquièrent de plus en plus le caractère froid ou maniéré, et dans tous les cas, laid et irrationnel, qui distingue les constructions élevées depuis deux cents ans ; jamais, en effet, et il est impossible de le nier, l’art n’a produit de plus déplorables conceptions qu’à l’époque où l’on eut la prétention de s’inspirer exclusivement des types dont Fart italien n’était qu’une dérivation : que pourrait-on citer de plus pitoyable que les monuments de la République et de l’Empire?
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