JUBÉ DE L’ÉGLISE DE LA MADELEINE, A TUOYES
L'histoire des jubés est si intimement liée à celle des ambons, des chaires et des clôtures de chœur, qu on est obligé, en esquissant l’une, de dire également quelques mots de l’autre. Nous le ferons donc, en commençant par définir chacune de ces expressions.
Vambon était la chaire des églises primitives. Il y en avait quelquefois deux, situés de chaque côté du chœur, mais le plus souvent il n’en existait qu’un seul, dont la place la plus habituelle était devant l'entrée du sanctuaire, ainsi que l’attestent plusieurs autorités, entre autres saint Germain, patriarche de Constantinople, qui dit positivement: « Ambo coram porta tribunalis statuitur (*). » On y parvenait ordinairement par deux escaliers : celui de droite était réservé au lecteur des épîtres ; celui de gauche, au lecteur des évangiles. Quelquefois divisé à l’extérieur en deux parties, l’ambon ne présentait généralement pas des dimensions considérables ; mais, dans les grandes basiliques, il n’en était pas toujours ainsi. En effet, on ne peut se refuser à croire que celui de Sainte-Sophie, par exemple, était vaste, puisque le couronnement de l’empereur y avait lieu. Jean Cantacuzène, qui rapporte le fait, dit que c’était entouré des principaux officiers de l'église, que le patriarche y accomplissait cette cérémonie (** (***)). Les ambons étaient souvent en marbre et décorés de bas-reliefs ou d inscrustations riches. Leur forme était variée : il y en avait de ronds, de carrés, de polygonaux ; quelques-uns portaient sur un soubassement massif ; d’autres étaient soutenus par des colonnes, etc.
Les clôtures de chœur sont des cloisons plus ou moins hautes, en pierre ou en boiserie, massives ou découpées à jour, qui, placées entre les colonnes ou piliers d’un chœur, le séparent du collatéral qui l’entoure, et, eu se prolongeant, le séparent également du transsept, en formant le plus souvent une sorte de portique orne, percé d’une ou de plusieurs portes.
Tout le monde sait ce que c’est qu’une chaire. Disons donc seulement que ce qui caractérise surtout la chaire en la distinguant de l’ambon, c’est la présence de l’abat-voix.
Les jubés, enfin, sont des espèces de tribunes, de galeries, de balcons, placés généralement à l’entrée d'un chœur, et toujours dans une position élevée, de manière à attirer le regard, à être facilement aperçus. Nous parlerons tout à l’heure de leur disposition et de leur usage. Leur nom vient de ce que, quand le lecteur y montait pour psalmodier la leçon, il demandait préalablement au chef du clergé sa bénédiction, en se servant de la formule commençant par ces mots : « Jubé , Domine, benedicere. »
Nous ignorons quand l’expression de Jubé a commencé à être employée dans le sens qu’elle a aujourd hui ; nous savons seulement quelle était déjà usitée au commencement du XVe siècle ; on la trouve effectivement dans l’Ordinaire de l’église cathédrale de Troyes, qui date de cette époque : « Duo vicarii ascendunt pul pitum, aliàsjube, » y est-il dit. Quoi qu’il en soit, le mot jubé n’ayant d’autres synonymes en latin que ambo et pulpitum , expressions qui signifient tout autant ambon et chaire , les documents écrits, malgré leur nombre, ne jettent que peu de jour sur l’origine des jubés, et ceux qui en ont parlé, ont-ils ordinairement confondu 3e tout ensemble. Ainsi, le chanoine Thiers, dans son précieux ouvrage sur les jubés, donne-t-il toujours ce nom aux ambons des premiers siècles, désignés aussi dans les anciens auteurs par tribunal, pluteus , pluteum, lectn cium, lectorium , legitorium , analogius , exedra,suggeslus, suggestum,dicterium, auditorium, ostensorium, absis absida et pyrgus (¥¥*). Anciennement, en français, le jubé se nommait aussi tribune et pupitre. On l’a encore appelé lectrier, de lecteur. C’est à peu près le même mot que lettri , qu’on rencontre, au XIVe siècle, dans le sens de tribune.
(*) Sum. Christ ., T. II, dissert. 4.
(**) Ambonem ascendit Patriarcha ex adytis prodiens ; cumeo ascendunt et iliustrior es Ecclesiæ proceres, sacris etiam vestibus induti.
(***) Ambo vient peut-être d 'ambire, environner, parce que l’ambon entoure ceux qui sont dedans, ou d 'ambo, parce qui] y en avait quelquefois deux, ou d’àva6a£veiv, monter, parce qu’il y avait des degrés pour y parvenir, ’ou enfin, et bien plus vraisemblablement, d’âpëcov, fieu élevé. Pulpitum signifie aussi un lieu élevé, de même que exedra et tribunal. Auditorium vient A' audite. écouter, parce qu’on écoutait celui qui parlait dans l’ambon. Ostensorium vient d 'ostendere, montrer, parce que celui qui était dans la tribune était en vue de tout le monde. Absis et absida signifient une voûte, un arc, probablement parce qu’il y avait des ambons élevés sur des arcades. Pyrgus vient de rcûpYo;, tour, par allusion sans doute à la forme de l’ambon ; enfin, toutes les autres expressions, telles que pluteus, signifient un pupitre, et il se trouvait effectivement un ou plusieurs pupitres dans les ambons.
— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT
Dans l'ancienne église , les ambons servaient à une multitude d’usages, dont le premier et le plus ancien était la lecture de lepitre et de l’évangile. On y prêchait, on y lisait les diptyques et les actes des martyrs; on y annonçait les fêtes et les jeûnes à observer ; on y publiait les nouveaux miracles et on y dénonçait les excommunications. C’était encore dans les ambons que les nouveaux convertis faisaient leur profession de foi, et il est arrivé que plusieurs personnages importants s’y sont justifiés en certaines circonstances. En un mot, les ambons étaient des tribunes d’où l’on s’adressait au peuple dans toutes les circonstances solennelles.
Les jubés ont succédé à tous les usages des ambons, si ce n’est qu’ils étaient beaucoup moins affectés à la prédication, à laquelle les chaires étaient spécialement destinées. Des cérémonies politiques s’y sont parfois de même accomplies. C’est dans le jubé de Notre-Dame de Chartres qu’a eu lieu la réconciliation des enfants du duc d’Orléans avec le duc de Bourgogne: au moins est-ce affirmé par Souchet, dans son Histoire de la cathédrale. Enfin, il n’est pas sans probabilité que, suivant l’opinion de M. Ch. Magnin, les jubés aient quelquefois servi à des représentations dramatiques.
L’existence des ambons remonte à la plus haute antiquité, puisque les constitutions apostoliques témoignent qu’aux deux premiers siècles, « le lecteur, étant debout et placé entre le clergé, et le peuple, dans un lieu élevé, lit, etc. » Or, ce lieu élevé était évidemment une sorte d’ambon. Néanmoins, le plus ancien ambon, d’une date positive, est celui de l’église du Saint-Esprit, à Ravenne ; il date du VIe siècle. Depuis cette époque jusqu’à la renaissance de l’art au XIe, on en trouve un certain nombre d’autres, mais c’est exclusivement en Italie. En France, où les monuments latins sont si rares, il n’est pas permis d’espérer qu’on en signalera jamais appartenant à cette période ; mais il est singulier qu’on n’en ait à peine signalé un d'architecture romane. En effet, les monuments de ce style sont excessivement nombreux, et ils ont dû, tous, en posséder jadis.
On ne retrouve pas davantage de jubés latins ou romans ; mais tout porte à croire que c’est parce qu’il n’en a pas existé. En effet, ces palpita ou ambones, dont parlent les anciens auteurs, on en voit encore en Italie, jusqu’au XIIIe siècle (*) ; mais on ne rencontre jamais de véritable jubé jusqu a cette époque. En France, ce n’est que dans les monuments à ogives qu’il existe des jubés ; de sorte qu’il nous semble extrêmement probable que c’est vers le commencement du XIIIe siècle, alors qu’un nouveau style, en s’établissant, changeait la décoration des églises, qu’eut lieu l’abandon des ambons, remplacés simultanément et par les chaires et par les jubés.
Une circonstance vient à l’appui de notre opinion : c’est à partir du XIIe siècle que la longueur des offices, en s’augmentant , a fait ressentir le besoin d’entourer les chœurs d’une construction qui préservât, en partie, les prêtres des injures de l’air, auxquelles ils étaient exposés dans les vastes vaisseaux des églises (**). Depuis lors, les clôtures, en se multipliant, durent aussi multiplier les jubés, puisqu’elles n’avaient qu’à être surmontées d’une galerie à balustrade pour en constituer un.
La plupart des jubés qui subsistent encore, ne sont que des clôtures de chœur aussi disposées à deux fins (***) et formant une sorte de portique : iis sont quelquefois assez profonds pour offrir des chapelles établies dans leur épaisseur, comme à Dixmude (Belgique) et à Alhy. Les uns présentent deux portes latérales; les autres, une seule placée au centre ; quelques-uns enfin en présentent trois. D’autres fois, les jubés sont fort étroits et sont formés d’arcatures à jour que surmonte une balustrade ; c’est le cas habituel lorsqu’ils sont en bois, comme cela est fort commun. L’autre type principal présente la forme d’un pont, ordinairement à trois arches, ou jeté hardiment d’un pilier à l’autre, comme à Saint-Étienne du Mont et à Sainte-Madeleine de Troyes. On y parvient par un ou deux escaliers, généralement appliqués aux piliers qui leur servent de culées.
D’autres types existaient encore : ainsi, il y avait des jubés placés à l’entrée du chœur, mais n’atteignant point les deux piliers de la croisée ; d’autres, adossés à ces piliers, étaient divisés en deux parties, laissant un vide entre elles, qui servait d’entrée au chœur. Celui de Sens appartenait à ce genre. Leur position varie aussi, quoique, à vrai dire, ce ne soient guère que de simples tribunes qu’on rencontre placées ailleurs qu’à l’entrée du chœur. Cependant, celui de l’ancienne abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, qui s’étend aux bas côtés, est situé à l’entrée de la nef. Les jubés sont souvent ornés d’un grand crucifix à leur sommet.
(*) L’ambon le plus moderne qui se voit en Italie, est, dit-on, celui de Saint-Pancras, à Rome, qui porte ia date de 1240.
(* *) Les clôtures romanes sont extrêmement rares ; nous n’en connaissons que deux dans le nord-ouest de l’Europe : celle de (a cathédrale de Trêves et celle de Wechseibourg en Carniole (Autriche).
(***) On oublie trop souvent que les clôtures de chœur ne peuvent être appelées jubés que lorsqu’elles sont pourvues d’une galerie.