SALLE CAPITULAIRE DE SALISBURY
L’étude de l’architecture du moyen âge est encore si neuve en France, que, des trois classes dans lesquelles elle se divise naturellement , une seule , celle qui comprend les monuments religieux , a été l’objet de publications importantes ; quant aux monuments militaires , et surtout aux monuments civils , presque tout est encore à faire. Or, c’est dans ces derniers que, par une décision d’une justesse fort contestable, on a, jusqu’à ce jour au moins , rangé les monastères ; les renseignements sur ce genre de constructions sont donc fort peu nombreux. Ce n’est pourtant pas l’intérêt qui leur manque : il n’est peut-être pas d’édifices qui en présente davantage. Et cependant, nous le répétons, l’architecture monastique de la France, presque entièrement inconnue , attend encore son historien.
Les réflexions qui précèdent nous sont inspirées par le regret de ne pouvoir donner ici sur les salles capitulaires les renseignements qui devraient s’y placer. Dans l'état actuel des connaissances archéologiques, on ne peut qu’être bref à ce sujet, sur lequel les ouvrages étrangers seuls fourniront quelques documents. Disons d’abord ce qu’était une salle capitulaire.
On appelait chapitre ou salle capitulaire (capitulum , domus capitularis ) une salle faisant partie d’un monastère de moines ou d’un collège de chanoines , et dans lequel on s’assemblait pour traiter des affaires temporelles ou spirituelles de la communauté. Tous les moines , à ce qu’il paraît , n’avaient pas le droit d’assister aux délibérations; ceux qui jouissaient de ce privilège (jus capituli ) s’appelaient capitulares monachi; mais il semble que ce qui constituait le privilège était le droit de prendre part aux délibérations ( capitulare ) , et non point celui de pénétrer dans la salle même , ce que devait faire toute la communauté chaque matin , après primes , afin d’y entendre un chapitre de la règle (*), que chaque moine , au reste , était tenu d’apprendre par cœur. On s’y livrait aussi à plusieurs exercices religieux, tels que la lecture du martyrologe, les discussions théologiques, et enfin on y réprimandait les moines qui avaient commis quelque faute (**), et, à l’occasion, on leur y donnait la discipline ; c’est pour cela qu’il s’y trouvait un crucifix, lequel était destiné à rappeler, à ceux qui subissaient ce châtiment, que leurs souffrances n’étaient rien en comparaison de celles du Christ. Le chapitre passait pour le lieu le plus saint après le sanctuaire.
Toutes les cathédrales et la plupart des églises conventuelles possédaient une salle capitulaire , qui presque toujours était attenante au cloître, avec lequel elle communiquait, comme à Noyon et à Salishury, mais quelquefois aussi occupait une autre place , telle que l’extrémité d’un croisillon, comme à York. La forme de ce genre de construction était ordinairement celle d’un parallélogramme rectangle , souvent divisé , dans le sens de la longueur par un rang de colonnes : nous n’en connaissons pas en France qui présente une autre disposition ; mais en Angleterre, la forme rectangulaire n’a été exclusivement employée que .pendant le XIe et le XIIe siècle , époque à laquelle on rencontre également des salles capitulaires qui se terminent à l’orient par une apside arrondie, comme à Durham ; mais pendant la période ogivale , des plans plus élégants ont été aussi adoptés : ainsi la salle capitulaire de Worcester est ronde ; celles de Salisbury, de York et de Wells sont octogones, et celles de Lichtfield et de Lincoln sont également polygonales. La salle capitulaire de Westminster offre de plus une singularité fort rare, sinon unique : elle contient une crypte. Nous en ignorons l’usage ; mais on peut supposer qu’elle a surtout été destinée à des sépultures. On enterrait effectivement dans les salles capitulaires , et c’était un honneur rendu à la mémoire du personnage qui y était enseveli , et dont on cherchait ainsi à rappeler constamment aux moines le souvenir et les mérites. Au reste, il s'en faut de beaucoup que les chapitres formassent toujours des constructions distinctes ; il arriva très-souvent , surtout à une époque avancée, qu’ils ne consistaient qu’en une salle plus ou moins vaste, faisant partie des bâtiments entourant le cloître, et toujours placée au rez-de-chaussée. Des documents historiques prouvent aussi que, dans les temps carolingiens au moins , les chapitres se sont tenus quelquefois dans une des galeries du cloître.
A l’intérieur , les salles étaient garnies de bancs de pierre ou de bois disposés en amphithéâtre ; d’autres fois , des rangées de stalles étaient adossées à la muraille. Il est probable , au reste , que ces dispositions intérieures devaient beaucoup varier. Mais il s’y trouvait toujours un siège plus élevé que les autres , qui était destiné à l’abbé, ainsi qu’un pupitre sur lequel se posait le livre de la règle du couvent. Il résulte enfin, du témoignage de Mathieu Paris, qu’il y avait au centre une place appelée le jugement , destinée au moine qui avait à répondre à une accusation.
(*) On trouve dans du Cange une citation affirmant que c’est de cette coutume que les salles capitulaires ont pris le nom da chapitres. Le mot chapitre n'a commence à être en usage que du temps de Charlemagne.
(**) D’où est venu le mot chapitrer.
— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT
La salle capitulaire de Salisbury est le type le plus remarquable en ce genre que possède l’Angleterre. Située à l'est du cloître , avec lequel elle communique par une galerie de deux travées, elle forme un octogone régulier, dont chaque angle est buté par un contre-fort d’une assez grande saillie. Elle a, dans œuvre, 17m,63 de largeur d’un angle à l’autre, et hors œuvre, y compris les contre-forts, 23m,40. Au centre, et s’élevant sur un piédestal octogone , est une coloune cylindrique entourée de huit colonnettes deux fois annelées, et sur laquelle retombent les nervures des voûtes, dont le point le plus élevé est à 15m,80 du sol. Ces nervures sont disposées ainsi : du pilier central à chaque angle de l’édifice, sont jetés des arcs-doubleaux en ogive , qui forment conséquemment entre eux des angles rayonnant du centre ; du milieu de chacun de ces angles s’élève une nervure qui vient rejoindre, au sommet de la voûte, deux autres nervures partant de chacun des côtés de la naissance des arcs-doubleaux, du côté opposé. Cette réunion de nervures, garnies à leurs intersections de clefs ornées , offre ainsi , en plan , la forme d’une gracieuse étoile à huit pointes.
La porte de la salle , formée par un grand arc subdivisé en deux baies secondaires , dont les arcs sont polylobés , est ornée dans sa voussure de quatorze petites niches, dans lesquelles sont des figurines. On remarque dans un quatre-feuilles de son tympan les attributs des quatre évangélistes.
La planche que nous mettons sous les yeux du lecteur lui donnera une idée plus juste que nous ne pourrions le faire par une description , de l'intérieur de l’édifice. Les niches que l’on y voit étaient disposées pour servir de sièges aux chanoines. Les sept du côté oriental sont plus élevées que les autres, parce qu’elles étaient destinées à l’abbé et aux principaux dignitaires du couvent. Deux sièges étaient également réservés de chaque côté de la porte, l’un au trésorier et l’autre au chancelier.
On suppose avec raison que la salle capitulaire de Salisbury était jadis entièrement peinte ; il reste en effet quelques traces de peintures au-dessous des arcatures. Le pavement primitif, composé de carreaux vernissés , existe encore en grande partie ; mais les vitraux sont disparus depuis que le monument a été ravagé par les commissaires envoyés par Cromwell.
A l’extérieur, le monument offre un stylobate orné de moulures qui font ressaut sur les contre-forts. Ceuxci présentent trois retraites dans leur hauteur , et sout coiffés par un petit toit à double égout. Au-dessus des fenêtres règne une suite d’arcatures que couronne une rangée de créneaux formant l’amortissement de la
muraille.
L’ornementatiou du chapitre de Salisbury est riche et soigneusement exécutée ; elle accuse nettement le milieu du XIIIe siècle. C’est effectivement de cette époque que date la plus grande partie de l’édifice, qu’on attribue à Févèque Bridport , mort en 1262 (*). Mais ce qui mérite surtout l’attention , c’est l’habileté et la science dont on a fait preuve dans sa construction. On y admire, déployées à un haut degré, toute la sagesse de théorie et toute la hardiesse de pratique qui distinguent les constructeurs de l’époque ogivale, et leur assignent le premier rang parmi les architectes de tou& les temps.
(*) Voyez notre Notice sur le tombeau de ce prélat.
— BIBLIOGRAPHIE
Voir à la bibliographie de la Notice sur te tombeau de l'évèque Bridport. Consulter aussi
l* J Britton. Dicüonary of the architecture and archæology of the middle âges. Londres, 1838 ; 1 vol grand m-8<’ 2* T. D Fosbroke. British monachism. Londres, 1843; 1 vol. grand in-8°.
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