‹ Monuments anciens et modernesChapitre 40 sur 58 · PALAIS FOSCARI A VENISE · texte numérisé non relu

PALAIS FOSCARI A VENISE

Parmi les antiques palais qui bordent le grand canal de Venise, il en est peu qui par la grandeur de leur caractère et des souvenirs qui s’y rattachent, puissent rivaliser avec le palais Foscari. Celui-ci ne présente peut-être pas la somptueuse apparence des édifices qui l’environnent ; ses vieilles murailles se lézardent et tombent en ruine , sa porte est fracassée , et les eaux de l’Adriatique viennent baigner les marches désertes et dégradées de ses escaliers , jadis inondés des flots de la noblesse vénitienne , ces escaliers que foula le pied de tant de rois ; mais un héros a vécu dans ce palais , un des plus illustres doges dont Venise puisse se glorifier, et sa mémoire semble encore planer sur cette auguste ruine , sur ces derniers restes d’un pouvoir et d'une grandeur déchus.

Francesco Foscari, ou Foscarini, nommé en 14(5 procurateur de Saint-Marc à Venise, fut élu doge en 1423 après la mort de Thomas Mocenigo. Son élection fut signalée par une circonstance qu’on peut regarder comme le dernier coup porté à la puissance populaire , et la sanction définitive de l’omnipotence patricienne. Lorsqu’un doge était nommé , le plus ancien sénateur annonçait son élection au peuple par cette formule . Nous vous présentons pour doge le procurateur N***; vous plait-il de l’agréer? Quelqu’un de la Seigneurie ayant demandé ce qu’on ferait si le peuple répondait négativement , la formule fut changée , et on se contenta de dire : Nous avons choisi pour doge le procurateur Foscari ; désormais vous le reconnaîtrez pour votre prince. Le peuple ne fit pas attention à cette perte du seul droit qui lui fût resté encore , peut-être parce que cette fois le choix était réellement tombé sur le plus digne. Le règne de Foscari fut un des plus glorieux pour la république ; ses armées mirent en fuite les Turcs , enlevèrent aux ducs de Milan le Bergamasque, le Bressan, Ravenne , etc. Les conquêtes et les succès guerriers de Foscari ne lui firent pas négliger les améliorations intérieures, et sous son gouvernement furent construites plus de trente de ces citernes publiques si importantes à Venise. En récompense de tant de services rendus à l’État , les dégoûts les plus amers , les chagrins les plus poignants devaient assaillir la vieillesse du malheureux Foscari. Déjà il avait vu tomber la tète de l’infortuné Carmagnola , et ses efforts n’avaient pu le sauver ; désolé de son impuissance , l’année suivante il saisit le prétexte le plus frivole pour offrir une abdication qui par malheur pour lui ne fut pas acceptée. Francesco Foscari était doge depuis trente-quatre ans, quand, accusé sous divers prétextes, son fils Jacques fut soumis à la torture , et ensuite exilé. Le doge dut présider l’assemblée où les inquisiteurs d’État prononcèrent la sentence. Ce fut, dit-on, une vengeance de l’amiral Pierre Lorédan qui ne pouvait pardonner à Foscari de lui avoir disputé avec succès le bonnet à corne. Un membre du conseil des dix , Marc Lorédan fut assassiné ; Jacques Foscari fut encore accusé de ce crime ; il était en exil, et hors d’état de le faire exécuter, et cependant de nouvelles persécutions furent encore dirigées contre lui. Quelque temps après , on découvrit le véritable auteur du crime , un voleur obscur, Niccolo Strecco ; il n’était plus temps; Jacques était mort en prison. Là ne devaient pas cependant finir les malheurs de son père. Pierre Lorédan venait de mourir subitement ; le doge fut soupçonné d’avoir hâté cette mort qu’il devait désirer. Jacques Lorédan , fils de l’amiral , et neveu de Marc , inscrivit sur ses livres de compte Francesco Foscari parmi ses débiteurs , pour la mort de son père et de son oncle. Le doge avait quatre-vingt-trois ans, quand, contrairement à toutes les constitutions de l’État, ses ennemis parvinrent à le faire déposer (1), et, par un raffinement de cruauté, ce fut le plus acharné de tous, Jacques Lorédan, qu’on chargea de lui porter sa sentence. Foscari ne prononça qu’un seul mot : J’obéirai; et Lorédan put inscrire sur son livre : Vha pagata , il l’a payé. Le 30 octobre 1487, le faible Pasquale Malipieri était proclamé doge; et quand le son de la cloche de Saint-Marc annonça son élection, Foscari sentit son cœur se briser et expira de douleur. Depuis cette époque , la famille Foscari a cessé de jouer un rôle dans les fastes de Venise; déchue de son antique splendeur, elle est peu à peu tombée dans la misère, et aujourd'hui, sou dernier descendant parcourt, dit-on, l’Italie avec une troupe de bateleurs dans laquelle il remplit le rôle d’arlequin.

Le palais Foscari appartint primitivement aux GiusQuiani ; un des membres de cette famille , Bernardo Giustiniam le vendit en 1428 au sénat, qui en fit don au marquis de Mantoue ; mais ayant fait retour à l’État , il fut mis à l’encan , et le prince Foscari l’acheta. Il l’exhaussa d un étage , afin qu’il ne ressemblât plus à ce qu’il était quand il portait le nom de Giustiniani. Lorsque, après la décadence de la puissance des Foscari , le palais revint encore au pouvoir de la république , il fut destiné au logement des princes qui venaient visiter Venise, et ce fut lui qui, en 1574, fut choisi comme digne de servir d’habitation au roi de France. Le gouver-

(*) Un an après , le grand conseil déclara que le conseil des dix avait en cette circonstance outre-passé ses pouvoirs , et il lui fut défendu par une loi de s’ingérer à l’avenir de juger le priace, à moins que ce ne fût pour cause de félonie.

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT

neraent autrichien, par un louable sentiment de pudeur , n’a pas osé flétrir ce lieu consacré , par un emploi indigne de la place qu’il occupe dans les annales vénitiennes; mais aussi, il le laisse complètement tomber en ruine , et l’abandonne aux hibous qui sont aujourd’hui ses seuls habitants.

Aucun palais n’est placé dans une position plus favorable ; situé dans le quartier de S. Pantaleone , ou simplement comme on dit à Venise, a san Pantaleone , à l’angle du rio di casa F oscar i , et du grand canal, au centre de la plus brusque des courbures de celui-ci , sa vue s’étend à gauche jusqu’au Rialto, à droite presque jusqu’à la pointe de la douane, dont il est également éloigné.

Beaucoup de parties du palais Foscari examinées avec soin attestent, par le style des chapiteaux et des profils, l'époque du sculpteur et architecte maître Bartolommeo , auquel on doit la grande porte du palais ducal dite délia caria ; ainsi l’époque de sa construction doit être fixée vers la fin du XIVe siècle. Sansovino en fait le plus grand éloge , et le place pour la majesté de sa masse , la grandezza di macchina , même au-dessus des palais Lorédan, Grimani , Delfino et Cornaro. Cet édifice est tout entier de style ogival ; sa largeur est de 25m ; il se compose d’un rez-de-chaussée et de trois étages ; le rez-de-chaussée et le second étage sont élevés chacun de 6ra,60 ; le 1er et le 3e de 6m seulement, ce qui donne jusqu’à la naissance du toit une hauteur totale de 25m,20. Toutes les ogives se relèvent à leur sommet à la manière de l’arc mauresque, disposition qui, comme on le sait , ne fut introduite en France qu’à la fin du XVe sièle. Le 3e étage , que nous avons vu avoir été ajouté après coup, fait seul exception. Le rez-de-chaussée présente au centre une grande porte large de 3m,10, et haute de 5m,15 ; elle est flanquée de deux fenêtres et accompagnée de quatre plus grandes, toutes six à ogives trilobées. Le premier et le second étage présentent deux grandes loges soutenues par des colonnes à riches chapiteaux. Les arcades du premier étage sont semblables aux fenêtres du rez-de-chaussée ; mais celles du second sont surmontées en outre de quatre feuilles découpées à jour et de deux écussons soutenus par des génies. Le 3e étage , au lieu de quatre feuilles , présente des trèfles dans sa partie supérieure. Dans les modillons qui soutiennent la corniche , et dans les deux tableaux placés à côté des fenêtres d’angle , on reconnaît une de ces réminiscences de l’architecture romaine, dont en aucun temps l’Italie n’a pu se dépouiller entièrement. L’intérieur du palais était autrefois décoré de peintures de Paris Bordone ; elles ont disparu aujourd’hui.

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1° Il grttn teatro di Venezia , ovvero descrizione esatta di cento più insegni prospettive e di altretante celebri pitlure délia medesima città ; Venise, sans date, 2 vol. in fol., pî.

2° Splendor magnificentissimœ urbis Venetiarum clarissimus. Lug duni Batavorum ; 1 vol. in-fol, sans date.

3° Antonio Visentini. Urbis Venetiarum prospectus celebriores ex Antonii Canal tabulis XXXVIII expressi; Venise , 1742 , in-fol.

4 9 Représentations et autres beautés singulières de Venise; Leyde,

1762,. î vol, in-fol.

| 5° Richard , Description historique et critique de l’Italie ; Paris , 1778 , 6 vol. in-12.

6° Le fabbriehe più cospkue di Venezia, misurate, illustrate ed intagliate dai membri délia Veneta reale accademia di belle arti, sotto la direzione di Leopoldo Cicognara; Venise, 1815, 2 vol. in-fol., pl.

7° Valéry, Voyages historiques et littéraires en Italie; Paris, 1831 , 5 vo!.in-8°.

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