‹ Monuments anciens et modernesChapitre 41 sur 58 · MAISON DE JACQUES COEUR A BOURGES · texte numérisé non relu

MAISON DE JACQUES COEUR A BOURGES

Ce n’est certes pas une des moins grandes figures du XV- siècle, que celle de Jacques Cœur, de ce bourgeois d une humble origine, qui, par son mérite, arriva aux plus hautes dignités de l'Etat, à une époque où l’aristocratie seule pouvait y prétendre, de cet homme de génie, qui, tout en créant le commerce maritime de la France, sut amasser honorablement une fortune assez considérable pour pouvoir aider à la délivrance de son pays, en entretenant à ses frais quatre armées à la fois. La postérité n’a point été juste envers l’illustre parvenu : elle eût dû le placer immédiatement après Jeanne d’Arcdans la reconnaissance des peuples, car l’épée de la vierge de Domrémy eût peut-être été impuissante à chasser les ennemis du sol qu’un roi lâche ne songeait point à leur disputer, sans la sage économie et les généreux sacrifices de celui que, plus tard, il abandonna à la rapacité de ses courtisans, avec cette même ingratitude ignoble dont il avait fait preuve envers la sainte libératrice de la grande nation à laquelle il était indigne de commander.

Jacques Cœur était fils d’un pelletier, d’autres disent d’un orfèvre de la ville de Bourges. Il s’y livrait sans doute au même commerce que son père, lorsque son intelligence et ses talents le firent remarquer de Charles VII, que les conquêtes des Anglais avaient forcé à se réfugier dans la capitale du Berry. Ce prince le nomma employé aux monnaies, puis maître de cette branche d’administration, et enfin argentier des deniers royaux, titre qui équivalait -à peu près à celui de surintendant des finances. Cœur, dans sa nouvelle et brillante position, n’abandonna pas le commerce auquel il devait sa fortune; ses vaisseaux continuèrent à sillonner les mers, et trois cents facteurs l’aidaient à poursuivre ses échanges des produits d’Europe contre les soies et les épiceries de l'Orient, en lui faisant réaliser des bénéfices considérables. Toujours heureux dans ses entreprises, anobli par le roi eu 1 440 (*), chargé par lui de plusieurs missions politiques importantes, il ne sut probablement pas résister au vertige qui saisit presque toujours ceux qui, partis d’en bas, atteignent à une grande hauteur. Il afficha un luxe extraordinaire, dont la splendeur, humiliant l’orgueil des seigneurs de la cour, fit naître leur haine, excita leur convoitise, et le conduisit à sa perte.

Peu soucieux, en effet, des grands services qu’il avait rendus au pays, tels par exemple que le don de deux cent mille écus d’or au roi, lors de l’expédition de Normandie, les seigneurs ne virent dans le magnifique argentier qu’un roturier indigne, qui devait être à leur profit dépouillé de ses immenses richesses (**). On organisa donc une intrigue dans ce but. Cœur fut accusé d’une multitude de crimes: on lui reprocha d’avoir empoisonné Agnès Sorel, qui l’avait créé son exécuteur testamentaire, de s'être rendu coupable d’altération des monnaies et de diverses autres concussions; on lui reprocha également d’avoir extorqué de l’argent de différents particuliers au nom du roi, d’avoir fourni des armes aux musulmans, et enfin on essaya de rendre suspectes à Charles VII ses relations avec le dauphin, depuis Louis XI. Le roi nomma pour le juger une commission spéciale, composée des ennemis du malheureux argentier. Son procès fut une de ces nombreuses taches qui souillent l’histoire de la justice. On lui refusa des défenseurs, et on ne lui permit pas de faire entendre ses témoins. Il parvint cependant à se justifier de la mort d’Agnès; mais l’impossibilité où on l’avait mis d’administrer les preuves de son innocence sur les autres chefs d’accusation, et la menace qu’on lui fit de l’appliquer à la torture, le contraignirent de s’en remettre à la discrétion de ses juges. Le 19 mars 1453, il fut déclaré coupable, ce qui entraînait la peine de mort; mais le roi, à la prière du pape, lui en fit remise: il le condamna seulement à l’amende honorable et au bannissement perpétuel, en y ajoutant, ce qui prouve assez le but réel de ce monstrueux jugement, une amende de 400,000 écus d’or envers le trésor royal, et la confiscation de ses biens, dont une grande partie passa entre les mains du marquis de Chabannes et d’un autre misérable, l’àme du complot. Le reste fut réparti entre ses juges, qui ne paraissent avoir montré plus de pudeur que des voleurs de grand chemin, se partageant les dépouilles d’un voyageur qu’ils ont assassiné. On ne peut s’empêcher d’être indigné en lisant les détails de cette odieuse histoire.

La sentence de Jacques Cœur ne reçut point une exécution complète; il ne fut point banni, mais au contraire enfermé dans le couvent des Cordeliers de Beaucaire. Aidé par un de ses commis, Jean de Village, qui avait épousé sa nièce, il parvint à s’en évader et se rendit à Rome, où le pape Calixte III , occupé des préparatifs d’une expédition contre les Turcs, luidonna le commandement d’une flotte. Cœur partit donc ; mais

(*) Les armes de Cœur étaient de celles qu’on appelle parlantes : il portait d'azur à la fasce d’or chargée de trois coquilles d’or (rappelant celles de saint Jacques le Pèlerin son patron), accompagnées de trois cœurs de gueules (par allusion à son nom).

(**) La fortune de Jacques Cœur était devenue proverbiale ; on disait : Riche comme Jacques Cœur.

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT-

étant tombé malade en route, il débarqua à Cbio, où il mourut en 1461. Son corps fut enterré dans l’église des Cordeliers de cette île.

Des différentes maisons que possédait Jacques Cœur(¥), la plus magnifique, celle qui, lorsqu’elle fut achevée, passa pour une des plus belles de la France, existe presque intacte, et est encore connue sous le nom de Maison de Jacques Cœur, quoiqu’elle serve actuellement de palais de justice et de mairie. Cette maison, ou plutôt cet hôtel, fut bâtie entre les années 1443 et 1453, et coûta une somme équivalente à deux cent quinze mille francs de notre monnaie. Pour le construire, Cœur ayant acheté l’une des tours des remparts de Bourges, appelée vulgairement Tour de la chaussée, du fief de ce nom, fit élever sur la même ligne que cette dernière, une autre tour beaucoup plus belle, et ces deux tours servirent comme de base au manoir, qui s’appela alors Hùlel de la chaussée. On se servit, dans la construction, de pierres tirées des fondements des murs romains de l’enceinte de la ville, qui passait sur l’emplacement du nouvel hôtel, et que l’on avait déjà abattue, en vertu d’une charte donnée par Louis VIII en 1224, et par laquelle il permit de bâtir sur les remparts et les fortifications. Lors de la révision du procès de Jacques Cœur, sous Louis XI, l’hôtel fut rendu à ses héritiers, qui, en 1552, le vendirent à Claude de l’Aubespine, secrétaire d’État. C’est par un descendant de ce dernier, qu’en 1679 il fut cédé à Colbert ; celui-ci le revendit à la ville de Bourges, le 30 janvier 1682, pour la somme de trente-trois mille livres. La maison de Jacques Cœur fut destinée à servir d’hôtel de ville, usage auquel, comme nous l’avons dit, elle est encore affectée aujourd’hui.

Le plan de l’édifice a la forme d’un pentagone irrégulier, composé de différents corps de bâtiments ajustés entre eux sans aucune symétrie, disposition que présentent presque toutes les constructions civiles et militaires du moyen âge. Les grosses tours sont celles qui furent achetées par Jacques Cœur. L’une a été entièrement reconstruite par lui, à l’exception du premier étage qui est un ouvrage romain, comme l’indiquent les chaînes de brique de la maçonnerie; l’autre, au contraire, reçut seulement un couronnement et de nouvelles distributions intérieures, et, ainsi que la première, fut flanquée d’une tourelle destinée à servir de cage à l’escalier. La cour d’honneur est vaste et disposée de manière à rendre les communications faciles avec les différentes parties de l’hôtel.

Une de nos planches donne une vue de la façade, laquelle est composée d’un pavillon flanqué de deux ailes. Suivant une disposition empruntée à l’architecture militaire, deux portes y sont pratiquées , l’une petite pour les piétons, et l’autre plus grande qui servait de porte d’honneur, et par laquelle pouvaient entrer les cavaliers. Toutes les deux sont en ogive et ornées d’une archivolte à crochets. L’une d’elles possédait encore il y a une douzaine d’années ses anciens vantaux sculptés et ornés de ferrures. Au-dessus des portes est une large niche d'une riche ornementation , qui abritait dans l’origine la statue équestre de Charles VIL A droite et à gauche sont deux fausses fenêtres, où l’on remarque, regardant chacune dans une direction opposée , les statues d’un serviteur et d’une chambrière en costume du temps ((*) **). Au-dessus de la niche est percée une grande fenêtre à quatre jours, dont le réseau reproduit des cœurs, armes parlantes du propriétaire, et une fleur de lis, témoignage de sa reconnaissance envers le roi Charles. Une corniche à rinceaux forme l’amortissement des murs du pavillon, que couronne un toit fort élevé, offrant quatre pentes à arêtiers concaves. De ce toit s’élèvent, sur les faces antérieure et postérieure, une grande lucarne, et, sur les faces latérales , des souches de cheminée. Au som-

(*) « On ne peut douter, dit Dusommerard (T. I, p. 362), que Jacques Cœur, suivant la cour comme argentier du roi, n’ait eu également à Paris une résidence convenable, quoique la seule trace conservée à cet égard résulte de la mention faite par Sauvai (T. VII, p. 258 et 259) , « qu’un hôtel assez simple , qui existait encore au temps de cet écrivain près la rue de l’Homme- Armé, passait pour avoir été commencé par ce financier, et terminé par le cardinal Balue, et même que la magnificence de cette construction (ce qui semble inconciliable) fut imputée à crime a l’un et à l’autre, lorsqu’ils eurent, à seize ans de distance, encouru la disgrâce de leurs princes. »

« Selon le même annaliste (liv. II, p. 139), le nom de Gilles Cœur, conservé par une de nos rues, viendrait d’un descendant de ce Jacques Cœur, le jouet de la fortune, et qui sert d’un si bel exemple.

<> Ce qui demeure plus constant, suivant les anciennes recherches faites par M. J. Renouvier sur les vieilles maisons de Montpellier , c’est que celle dite la Loge des marchands avait été construite par Jacques Cœur ; d’où l’on peut conclure que ce premier ministre du commerce et des relations étrangères de la France avait fondé des espèces de comptoirs dans nos principales villes. »

(**) Une tradition dit que ces statues sont une allusion à l’espoir que les amis de Cœur conservaient de le voir revenir de son exil ; mais cette tradition est vraisemblablement fausse, puisque la partie de l'hôtel où ces statues sont placées était sans doute achevée à l’époque où Jacques Cœur fut condamné, et que, après sa condamnation, l’hôtel passa dans les mains de ses ennemis. Cependant , il ne serait pas impossible que ces sculptures eussent été exécutées pendant le temps assez long qui s’est écoulé entre l’arrestation de Cœur et son jugement.

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