TOMBEAUX DE RICHARD CARREW ET DE THOMAS TROPENELL
Les monuments funéraires de l’architecture dite ogivale présentent , dans leur ensemble , plusieurs dispositions caractéristiques et tranchées, qui constituent autant de genres ou d’espèces , dont il est bon de présenter ici l’énumération. Ce sont : les sarcophages, le tombeau isolé et le tombeau adossé ou monumentum arcuatum. Nous ne parlons ici que des catégories principales de l’architecture funéraire ; car, si l’on devait traiter à fond une semblable matière, il faudrait encore y ajouter les cercueils et les dalles mortuaires, avec ou sans inscriptions et suivant qu’ils présentent ou non des ornements et des figures ; puis, entrant ensuite dans un autre ordre d’étude, mais qui se rattache néanmoins au sujet principal, il conviendrait de parler des matériaux employés, soit la pierre, le bois ou les métaux ; enfin, nous aurions à examiner aussi le mérite de la sculpture, le travail de la gravure des inscriptions, ainsi que les divers systèmes de coloration, appliqués soit aux surfaces ou parois des monuments, ou encore sur certaines parties de l'œuvre, telles que membres d’architecture, figures ou ornements. Mais ce sont là des détails qui nous entraîneraient trop loin, et que nous réservons , vu l’exiguïté de cette notice , pour une autre occasion. Toutefois, nous devons dire ici que ces différentes espèces de monuments funéraires se rangent, et avant tout, en deux grandes classes qui résultent de leur disposition particulière au-dessus ou au-dessous du sol. Dans le premier cas, on les dit tombeaux apparents ; et, dans le second, on les considère comme des tombeaux hypogéens.
Mais, parmi les différentes espèces de monuments composant ce qu’on peut appeler l’architecture funéraire, deux surtout présentent, par leur nature, des formes qui ont dû exercer l’imagination des artistes de la dernière période du moyen âge , et susciter, de leur part, certaines études et certaines recherches pour l’agencement des dispositions qu’il convenait de leur donner. Nous voulons parler ici du sarcophage et du tombeau adossé.
Héritiers du style roman, qui procédait, d’une façon bien modifiée sans doute, de l’art romain, les artistes de l’époque dite ogivale comprirent qu'il y avait , dans l’essence de ces deux espèces de monuments , des formes spéciales et primitives à conserver, afin de les tenir constamment dans un rapport d’harmonie avec l’objet ou l’intention pour lesquels ils étaient érigés ; et, animés de cette pensée, ils maintinrent religieusement à chacune d’elles et sa figure et son cachet originels. Ainsi, tandis que l’un, par son importance, présentait surtout un aspect vraiment monumental, l’autre, bien que dans des proportions plus modestes, n’en offrait pas moins un ensemble tenant aussi du monument primitif qui lui avait servi de type ; et , en agissant de la sorte , l'art dit ogival, ou en arc aigu, ne faisait que continuer, développer et modifier, selon le goût et le progrès de l’art lui-même , des choses spéciales qui étaient depuis longtemps en usage , sous des formes entièrement consacrées. En effet, il n’est pas un archéologue qui, à la pensée d'un tombeau adossé et de forme monumentale, ne se rappelle la disposition primitive des monumenta arcuala de l’antiquité ou des catacombes , disposition qui se perpétua, d'une manière plus ou moins altérée , jusque dans les œuvres de l’ère romane. Or, pour les artistes de la dernière période du moyen âge , de tels précédents étaient déjà une règle et un guide que leur talent sut néanmoins varier , même en lui conservant sa forme traditionnelle. Que dire maintenant de la seconde espèce , du sarcophage, qui ne retrace aussitôt à l’esprit et ceux du polythéisme et ceux du christianisme jusqu’à cette époque? Ici encore, les artistes du moyen âge avaient des modèles antérieurs, qu’ils surent toutefois , à l’aide de la décoration , modifier de mille manières , tout en restant néanmoins sous l’empire et sous l'influence d un usage, d’une règle et d’un sentiment qui leur avaient fait apprécier la convenance des formes adoptées. Au reste, ce respect scrupuleux de l imitation dans les principales dispositions originelles est encore là un de ces traits caractéristiques qui prouvent combien était alors humble et naïve cette intelligence de l’artiste, lorsqu’il était appelé à construire ou à ériger un monument. Si la piété lui faisait un devoir de maintenir dans l’ensemble un aspect et des formes consacrées , son génie savait les traduire d’une manière qui n’en altérait jamais la pensée première. Ainsi, le sarcophage comme le tombeau adossé, dérivés l’un et l’autre de types antérieurs, conservèrent toujours, malgré les modifications de l’art, et leurs formes spéciales et leur caractère particulier. Sans doute, l’art dut, suivant les époques, imprimer à ces différentes œuvres des transformations successives ; mais l’ensemble n’en présentait pas moins tous les traits constitutifs : l’un, du sarcophage antique ou chrétien, c’est-à-dire, d’une caisse rectangulaire allongée, avec ou sans soubassement ; et l’autre, du monumentum arcuatum , ou d’un monument composé, c’est-à-dire, d’une niche, ouverte au-dessus ou en retraite d'un sarcophage.
Signalons maintenant, à l’appai de nos observations, deux exemples de monuments funéraires dont la forme et l’intention se rapportent à chacune des deux catégories précitées. Nous les avons choisis parmi ceux de l’Angleterre.
— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT
Le premier, qui est un tombeau adossé, fut, au commencement du XVIe siècle, érigé dans l'église de Beddington , à la mémoire de sir Richard Carrew, l’un des personnages les plus importants sous les règnes de Henri V 1 1 et de Henri VIII. La composition de ce monument, malgré les particularités de son style, rappelle évidemment, dans son ensemble, la forme et les dispositions des monumenta arcuata, dont il est une dérivation directe : soit une niche, ouverte au-dessus ou en retraite d’un sarcophage. On pourrait, au reste, s’il en était besoin, citer ici un très-grand nombre d’exemples de ces monuments arqués, courant depuis l’antiquité et les catacombes jusqu’au temps de l’érection de celui de sir Richard Carrew. A cette époque, ils consistaient assez généralement en une espèce de niche sous laquelle était disposé un sarcophage, offrant, à sa partie supérieure, la ou les statues couchées des personnes à la mémoire desquelles le tombeau avait été construit. Souvent aussi , la composition architecturale , la niche, le sarcophage et même les statues couchées recevaient encore le luxe de la peinture; et alors, cette addition donnait au monument un aspect d’une grande richesse.
Le second (sarcophage de sir Thomas Tropenell, à Corsham) offre encore, indépendamment de sa réminiscence antérieure, un autre intérêt non moins remarquable : celui de la persistance des coutumes à travers les âges ; car, c’est un monument du genre de ceux que les archéologues anglais désignent sous le nom ou l’appellation particulière d Altar tomb, probablement en souvenir de ces sarcophages des catacombes et des basiliques latines sur lesquels on célébrait le sacrifice de la messe. Ce sarcophage, qui était à son origine entièrement couvert de peinture et de dorure, conserve à peine, de nos jours, quelques traces de sa riche décoration primitive.
— BIBLIOGRAPHIE
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