j6 SYRIK
marins. En un mot, ils façonnèrent le coffre de pierre en soubassement de temple grec \ construisirent celui-ci et conservèrent ainsi à l'ensemble de Tédifice son sens primitif : Isis sur la tombe de son époux ^. Les colonnes, d'ordre ionique très
1. Ce serait alors pour conserver à l'édifice entier ce caractère d*un tombeau surmonté d'un naos que Ton a supprimé Pescalier, auquel on suppléait par une échelle mobile. En vertu de cette conjecture, le monument de Sarba peut avec raison être rapproché du tombeau de Mylasa, précité. — Mon opinion est aussi que les soubassements des temples, avec ou sans escaliers, sont des réminisc.*nces de tombeau.
2. Un fragment de plaque de revêtement en albâtre, rapporté de Ruad par M. Renan (Louvre, Salle asiatique), nous montre, sous un semis de vaisseaux isiaques portant le soleil (voy. Rev. archéoL^ janvier 1876, p. 26-3g) [* cf. chapitre iv] et surmonté de la torsade mystique, un sphinx ailé à tête de femme coiffée du pschent royal Cl couché SUT \c Sérapéum. — Le sphinx^ avatar d^Isis, est la Neith des égyptologuçs ou la nature organisée et vivante. Ici il est Isis elle-même, Isis reine, Vépouse d'Osiris sur la tombe de son mari.
Le sphinx, représentant Tépouse d'Osiris, est toujours, comme tel, placé immédiatement sur le tombeau du dieu, et porte alors un attribut royal. Mais il en est tout autrement lorsque, coiffé simplement du klaft, il est destiné à des sépultures de mortels. En effet, Neith, la vie organique, sur un tombeau, symbolise la résurrection ou plutôt la palingénésie. Or les Égyptiens, dont les idées étaient nettes et précises, sachant que cette palingénésie ne s^accomplit point directement, mais par un intermédiaire nécessaire, n'ont jamais placé immédiat tement sur des tombes des figures de sphinx, mais ils ont stulcment juxtaposé celles-ci aux monuments funéraires. Ces monuments alors étaient ^re^^ue toujours surmontés de la pyramide. La pyramide est la sixième partie du cube, qui donna son nom à Cybéle ; c'est l'image du tu mu lus, de la Terre-Matière (nj fi^p, Mater-ia), cet intermédiaire nécessaire où tout se régénère, se recompose, et que, dans cette idée de réfection^ on accumulait sur le cadavre. Celui-ci était même introduit au sein de la matière elle-même, c'est-à-dire de la pyramide, tout comme Pest un œuf de scarabée dans sa boule. Gizeh, Saqqarah, Oaschour nous offrent des exemples de ce fait, ainsi que les trois pyramides situées à trois stades nord de Jérusalem et dans lesquelles Hélène, reine d'Adiabène, se fit inhumer avec ses deux fils (FI. Jos., B, J., V, 11, 2}. Lorsque la pyramide était placée sur un cercueil (elle formait alors, sur le couvercle, un toit à double pente et à deux pignons inclinés), elle était souvent cantonnée de sphinx (sarcophage d'^Amathonte, par exemple, etc.) ou, à défaut, de cornières offrant des figures de sphinx en bas-relief, remplacées elles-mêmes très fréquemment par Isl palmette grecque (qui n'est autre que le soleil de la barque isiaque, laquelle symbolise la résurrection, ou mieux, la vi>). J'ajouterai que le grand sphinx de Gizeh n'est pas un tombeau, mais que, juxtaposé à des tombes royales, il représente la déesse vénérée dans le temple qu'il recouvre. — Enfin le sphinx, multiplié de manière
probablement, pouvaient, vu leur élévation ( 6 mètres environ, leur diamètre étant de 2 pieds philétériens ou o'",7o), être, avec le haut du temple, aperçues du large et servir ainsi aux navigateurs de point de repère», d'amer, en un mot. Et je crois même que Tidée utilitaire ne fut pas étrangère à la réédification grecque.
La niche de la façade nord est sensiblement reportée vers Test. Cette disposition, qu'il était facile d'éviter, a bien évidemment été voulue, et ce pour un motif religieux : vers le levant aussi regarde la tête bovine du petit cippe, et sur cette console était, je pense, une figure tournée aussi au levant. — Mais quelle .figure ? — Le monument renfermait un cercueil de l'Égyptien Osiris, mort et inconnu jusqu'alors au pays, et était consacré à Isis, vivante, populaire et vénérée. Il est donc tout naturel qu'on ait, de préférence, invoqué la protection de celleci sur un travail commencé. Aussi le petit tabernacle, ménagé dans les premières assises, dut-il, comme par une dédicace anticipée, recevoir l'image d'Isis, qui devint ainsi le talisman pro-
à former des avenues conduisant à des sépulcres, intervertit son rôle et semble signifier alors la vie préface de la mort.
Ainsi donc la véritable Isis-Épitymbie des mortels est la pyramide (qui, comme r^- Vénus matérielle, prend à Paphos la forme conique), que les hiéroglyphes, d^ailleurs, nous montrent posée sur un tombeau. Le sphinx ne peut que lui être juxtaposé, superposé même, mais ne la remplace que sur le Sérapéum.
Faut-il conclure de toute cette note que la plaque de Ruad reproduit le primitif monument de Sarbar Non. Car celui-ci, cénotaphe, n'est que commémoratif de Sérapis (toutefois, oubliant ce point, on revendiquait plus tard, chez les Giblites, la dépouille même d'Osiris; Luc, De dea Syra^ c. vu), dont il ne contenait aucun morceau. Le sphinx royal n^est donc pas admissible ici, et je pense qu'audessus de rétui d'éricéa, qui avait contenu le coffre d'Osiris, se trouvait un simple naos dédié à la déesse.
I. Le monument des Machabées à Modin, en Palestine, servait aussi de point de repère aux navigateurs : c . . . . ensuite il établit au-dessus des colonnes des panoplies pour immortaliser leur nom y et, devant ces panoplies, des navires (rostres?) sculptés afin d*ctre aperçus de tous ceux qui naviguent sur la mer, » (Machabées, ch. xiii, v. 29 ) L'angle droit que formaient les navires avec les colonnes en rendait, effectivement, la vue plus distinct*. On sait quel rôle basique jouent les amers dans le pilotage.
tecteur de Tédifice. Comme le cippe semble tout frais épannele, qu'il est blanc encore de Toutil du manœuvre, et absolument intact, il est évident qu'il est resté longtemps caché. Aussi est-il probable qu'une dalle murait la niche ' et n'a disparu qu'à une époque relativement récente. C'est, je crois, pour conserver ce talisman qu'on n'a point remanié la partie construite en pseudisodomon et que l'on a eu recours à l'artifice de la cymaise pour obtenir les dimensions philétériennes de la plate-forme. La conclusion de tout ce qui précède est que l'habitacle et ce qu'il y a dedans datent de la fondation du temple. La rudesse et la simplicité primitives du cippe et de la tête de génisse attestent d'ailleurs une époque très reculée et corroborent mon opinion.
Si, maintenant, l'on regarde à distance cette façade nord déchaussée jusqu'au roc, on constate que le sol primitif devait tout au moins aftleurer le bas de la niche (en recouvrant, par conséquent, la pierre d'arrachement en saillie à l'angle nordouest) et marquer le niveau du seuil de la porte d'entrée du tombeau (pratiquée au milieu probablement de la façade sud) ainsi que la hauteur du sol de la salle intérieure. Celle-ci et le couloir se trouveraient, d'après cela, avoir à très peu près sept coudées égyptiennes d'élévation, soit 3'",()75.
Mais l'édification du temple grec dut amener l'abandon du Sérapéum proprement dit =*, que l'accumulation des débris et
1. Cet usage de murer dans les fondations ou la maçonnerie des édifices des statuettes de vierges se retrouve au moyen âge. Mais le populaire a transformé ces vierges en jeunes filles et fabriqué, comme commentaires à Tappui, de curieuses légendes et des histoires atroces.
2. Le culte d^Osiris, toutefois, ne fut pas délaissé, comme le prouve l'inscription en l'honneur de Z€VC CIIOVPAMOC découverte à Sarba même par M. Renan. Ce Zeus avait^ je pense, près ou au dedans du temple, une chapelle à laquelle il est possible qu'ait appartenu le fragment de fronton de marbre blanc à la tête radiée que j'ai décrit plus haut.
Z€rC €lI0rPAiNI0C est la traduction littérale de Baal Semin, adoré dans toute la Phénicie araméenne, à partir du Tamyras, limite de l'ancien royaume giblite. Au sud on adorait surtout Vénus et Hercule, à Sidon et à Tyr.
rexhaussement du sol ne tardèrent pas à recouvrir presque complètement. C'est ainsi que Ténorme massif de pierres de taille s'est conservé intact jusqu'à Tépoque, inconnue du reste, mais relativement récente ', où la formation, pour la culture, de plates-bandes étagées fit débla3'er la partie nord et jouer ainsi au monument, comme je Tai déjà dit, le rôle de mur de soutènement. Il faut aussi reporter à la même date la découverte de la niche, la démolition partielle de Tédifice, et l'accumulation de pierres dans son intérieur (voy. la relation de Brocchi).
Les travaux exécutés dans le roc, aux abords du temple et au bord de la mer, sont un indice de séjour permanent qu'on pourrait attribuer sans invraisemblance, à cause de la proximité du sanctuaire, à des personnages sacerdotaux. Mais il ne me paraît pas possible de formuler une hypothèse pour attribuer à ces excavations une date même approximative.
En résumé, j'ai, dans cette notice, établi nettement : lo que la montagne de Bkerké est très probablement le mont Climax; 2" que DJounî\ et particulièrement le lieu nommé Sarba^ est bien le site de Palœbyblos^^n m'appuyant sur les données de la carte de Peutinger ; 3" que la grande ruine, dont j'ai donné description et détails, ne peut être que le Sérapéum de la vieille cité qui resta, après sa décadence au profit de Gébeïl^ un centre religieux illustre et vénéré ; 4" que les tombes et autres travaux exécutés dans les rochers de la côte et avoisinant le temple doi-
I. Le comte de Choiseul-Gouffier, qui explora, il y a cent ans, cette portion de la Phénicie, n'a pas vu le monument de Sarba. L'ingénieur Brocchi s'arrêta à Djouni et le visita, le i*' janvier 1824, à son retour de Djébeïl. (Voy. t. III, p. 319-20 du Giornale délie osserva^ioni faite ne' via^f^i in Ef^itto, Striai etCf Bassano, 184 1-184?, 5 vol. in-8» et atlas de 20 pi.) Il parait être le premier voyageur qui ait vu, à piu près dans Tctat où il est maintenant, le Kalaal Sarba. Je crois donc rester dans les limites du probable en reportant aux premières années de ce siècle IVpoque de la découverte de PédiHce.
23o SYRIE
vent naturellement être attribués aux habitants du lieu, peu nombreux et dont le séjour n'était motivé que par le service du sanctuaire.
J'ajouterai qu'un déblayement de Tédifice, pour l'isoler, amènerait, entre autres découvertes intéressantes, celle de la porte d'entrée. Si, comme je crois l'avoir bien établi, 1 édifice est un Sérapéum, et si, en outre, sa construction est conforme aux traditions funéraires de l'ancienne Egypte, il faut considérer le monument tout entier comme un mastaba (voy. Rev. archêoL^ janv. 1869, les Tombes de F ancien empire^ par A. Mariette), le couloir comme un serdab muré et isolé de toutes parts, et la chambre principale comme la seule partie communiquant au dehors par une porte centrale. — Ces points ne pourront être éclaircis que lorsqu'on aura complètement vidé l'intérieur de la ruine des pierres dont on l'a rempli.
Le temple de Sarba n'est pas le seul édifice de grand appareil que j'aie vu dans cette partie du Kesrouan. Pendant un séjour que je fis en septembre 1868 au couvent-forteresse maronite A' Ain- Warka^ situé dans un vallon non loin et au sud-est de Gha^ir^ je fis l'ascension d'une montagne boisée dominant le monastère et haute de plus de 700 mètres. Au sommet étaient les ruines d'un édifice important. Un énorme pan de mur était encore debout, construit en grand appareil isodomon. Je ne sais si ces débris ont été vus avant moi et depuis. Mais à mon retour, ayant jeté les yeux sur la carte et interrogé des gens du pays, je sus qu'il y a, de ces ruines à Djébeïl^ une journée de marche. Or un temple célèbre était situé dans la montagne, à la même distance de Byblos, au dire de Lucien [De dea Syra^ c. rx) :
'Aveêviv $à xal e; tov Aiêavov h. B'j6>.ou o^ov rjjjtipY)ç i7uOo|JLevo;
aÙToOi ip/aîov lepov 'AçpoSiTr.ç £»x[jL£vai to KivuprjÇ eicaro xai eîiov to lepov xal âpyaîov y.v ' Ta Je [Jt-ev scTi Ta ev tt, Supiv; àpyaia xai pieYaXa Upa. « De Byblos, je montai au Liban' jusqu'à une journée de là, ayant appris qu'il s'y trouvait un ancien temple d'Aphro-
LE MONUMENT DE SARBA 25i
dite fondé par Cinyras. Je vis ce temple. Il était vraiment ancien. Ce sont là les vieux et grands sanctuaires qu'il y a en Syrie. »
Lucien n'indique point la direction qu'il prit; mais, le monument que j'ai vu se trouvant dans la vieille Phénicie et proche de Palœbyblos, vers Tyr et Sidon, une identité avec le temple de Cinyras (le Cypriote) s'établit en sa faveur.