‹ Monuments antiques de Chypre, de Syrie et d'ÉgypteChapitre 95 sur 99 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

§ I. — LETTRES AU DIRECTEUR DE LA C REVUE ARCHÉOLOGIQUE :d

Monsieur,

Je viens vous donner quelques nouvelles des découvertes archéologiques de Tile de Chypre.

Bien que les débris antiques se rencontrent à peu près partout dans l'île, le champ des principales découvertes reste jusqu'à présent la plaine de Dali, où s'élevait l'ancienne ville

* I. L'on a cru devoir joindre aux mémoires de M. G. Colon na-Ceccaldi diverses communications de son frère M. le comte Tiburce Colonna-Ceccaldi, ancien consul de France à Larnaca, aujourd'hui ministre plénipotentiaire et conseiller d'État. Ces communications, contenant dMntéressants renseignements pour rhistoirc des antiquités chypriotes, sont extraites de la Revue archéoio» gique (t. XVIII, p. 367; t. XIX, p. aSy; t. XX, p. ao8).

d'Idalium et où se trouvaient les temples et les bois consacrés à Vénus. Je crois donc utile de vous en donner sommairement la topographie.

A. Village d'Alambra. — B. Village de Limpia — C Tombeaux. — D. Tombeaux. — E. Village de Dali. — F. Emplacement d'un édifice sous les ruines duquel ont été trouvées récemment de grandes statues.

La plaine de Dali, qui n'a guère plus d'une lieue carrée, est enfermée dans un cercle de collines peu élevées, sauf au nordest où elle communique en terrain plat avec la plaine de Nicosie. Les collines situées au nord et au nord-ouest se terminent généralement vers la plaine d'une façon assez brusque, souvent même en falaises; celles qui sont situées au sud et au sud-ouest vont, au contraire, s'aplanissant en pentes douces ; de plus, c'est de ce côté qu'ont été trouvées les traces de construction, les débris de statues, les nécropoles ; tout semble donc indiquer que la ville d'Idalium et les temples se trouvaient sur les pentes des hauteurs du sud et du sud-ouest.

Parmi celles-ci, il est deux collines qui se relèvent à peu près par le sud-est du village actuel de Dali ; elles sont séparées par un espace de cent pas environ, où passe un chemin en contrebas qui met la vallée de Dali en communication avec celles de

Lîmpia et d'Alambra au sud et au sud-ouest; on nomme ces deux collines Ambelliri. Comme leurs flancs sont plantés de vignobles, il n'est pas improbable que ce nom soit une corruption chypriote du mot grec a[jL7;e>.oç, la vigne. Ce lieu d' Ambelliri renferme le gisement le plus considérable d'antiquités découvert jusqu'ici.

Celle des deux collines que l'on a à sa gauche, c'est-à-dire à l'ouest, quand on fait face au village de Dali, est comme aplanie de main d'homme à son sommet ; le côté qui regarde la plaine est en pente ménagée, et une arête assez étroite semble avoir été jadis un escalier ou un sentier aplani.par lequel on se rendait sur la hauteur. Du côté opposé, dans la vallée de Limpia, la colline finit brusquement à pic; à droite, à l'est, elle présente un flanc assez abrupt, qui longe le chemin en contre-bas ; à gauche, à l'ouest, elle se relie au système de petites collines qui cnceîgnent toute la vallée de Dali. Sur le sommet aplati de cette première élévation, ont été trouvées, il y a plus de vingt ans, quatorze coupes en argent ciselé, dont les paysans ont fait fondre treize et dont la quatorzième, rachetée par M. Péretié, puis cédée par lui au duc de Luynes, se trouve, je crois, aujourd'hui à la Bibliothèque impériale. Les fouilles ont également mis au jour à cette époque des fers de lance, des ustensiles de ménage en cuivre; dans le voisinage (le lieu n'a pu m'être indiqué d'une manière précise) a été trouvée la fameuse plaque en bronze dite de Dali, avec inscription cypriote.

La seconde des collines désignées sous le nom commun d'Ambelliri est un peu plus haute que celle que je viens de décrire; elle offre à l'œil deux pitons ; le moins élevé porte des traces de constructions anciennes, d'une citerne entre autres; on y a ramassé des débris d'idoles en pierre calcaire et quelquefois, mais plus rarement, en terre cuite; le deuxième piton, qui domine le premier, est un peu aplati; on y a trouvé à moins d'un ou deux mètres de profondeur des statues en pierre calcaire, les unes de

grandeur naturelle, comme celle que je viens de céder au musée du Louvre, d'autres moyennes, d'autres plus petites, de styles fort divers, depuis Tarchaïque jusqu'au grcco-romain.

Cette seconde colline est en pente un peu inclinée à Touest vers le petit chemin qui la sépare de sa voisine ; elle se relie à l'est au système des autres élévations ; enfin elle communique à la plaine de Dali, comme la première, par une arête aplanie en escalier.

Au point de rencontre de ces deux escaliers, à la naissance de la plaine de Dali et le long du petit chemin, on vient de découvrir, ces jours derniers, à un mètre à peine sous terre, un nombre considérable de fragments en pierre calcaire, les uns représentant des personnages de dimensions colossales dont les bras et la partie inférieure du corps sont brisés, d'un type qui rappelle le style assyrien, la tête ceinte d'une couronne de laurier, avec un bandeau à rosaces au-dessous, les cheveux et la barbe frisés, portant d'assez longues moustaches ' ; les autres de dimensions moindres, paraissant être des prêtres et des prêtresses du culte de Vénus ; à côté de cela, des statues purement romaines, avec la toge ; tous les types s'y trouvent réunis, y compris le phénicien, et celui assez particulier qu'on peut, je crois, qualifier de cypriote : nez saillant et arrondi à l'extrémité, yeux à fleur de tête et tirés vers les tempes, menton proéminent. Une grande vasque en pierre, dans laquelle on a trouvé un grand nombre de têtes séparées, semble indiquer, ainsi que des débris de colonnes et un chapiteau ionique, la présence d'un temple en cet endroit.

Je laisse à de plus compétents que moi le soin de tirer des conclusions de l'exposé que je viens de faire ; mais de ce que l'on sait de Tusagc antique d'établir les temples sur les hauteurs, et

I. Une de ces statues^ brisée à la ceinture et dont la tête est parfaitennent intacte, appartient, ainsi que la plupart des objets trouvés en cet endroit^ à M. Lang, directeur de la banque ottomane de Larnaca.

de ce passage de Virgile qui nous montre la déesse parlant des lieux élevés et des bois qui lui sont consacrés à Idalie, enfin et surtoutdes découvertes faites, ne pourrait-on inférer que des édifices religieux s'élevaient sur les deux collines appelées aujourd'hui Ambelliri, et qu'à la rencontre des sentiers descendant de cesdeuxhauteurs, dans la plaine, se trouvait un troisième temple ?

Pour terminer la description du terrain et l'exposé sommaire des fouilles de Dali, il me reste, Monsieur, à vous parler de la nécropole.

Les terrains qui sont situés au bas et à peu de distance des collines d'Ambelliri, et ceux qui les prolongent à l'est et à l'ouest, sont remplis de tombeaux anciens; on en a ouvert plusieurs centaines et on y a trouvé des poteries, grandes jarres avec des cercles peints, dont un des plus beaux spécimens figure dans la collection que j'ai cédée au Louvre, vases plus ou moins fins, bardaques à tête de femme avec des tresses noires et figures sur la panse, dont la plus curieuse appartient à mon collègue des États-Unis; représentations grossières en terre cuite qui paraissent être des jouets d'enfants ; rarement des objets en bronze ; beaucoup de verreries, quelquefois admirablement irisées et de formes très diverses. Je citerai parmi ces dernières une timbale à cercles en relief, cédée par moi au Louvre, et un canthare de la plus pure forme, d'une parfaite conservation, avec sa baguette finement irisée. Je vous envoie le dessin exact de cette coupe, qui est en ma possession '.

Enfin beaucoup de lampes, les unes grossières et évidemment d'une époque très reculée, d'autres romaines, chrétiennes même, ont été recueillies dans ces grottes sépulcrales, qui ont généralement la forme d'une voûte arrondie en four. Bien rarement on a rencontré des sarcophages en pierre, et quand cela est arrivé, ils étaient presque toujours vides.

^ I. Cf. Appendice f IV, n«« 35 et 36 et pi. XXXIII, mêmes numéros.

Ainsi dans la nécropole, comme dans les gisements de statues, se retrouvent confondus les objets de toutes les époques et de tous les styles, depuis le phénicien jusqu'au gréco-romain.

Je remets à une autre fois à vous parler des découvertes qui ont eu lieu sur quelques autres points de Tîle.

Veuillez agréer, etc.

TiBURCE Colonna-Ceccaldi.

Larnaca^ 22 avril i86g.

P.'S. — On me remet à l'instant la photographie d'un des beaux morceaux de ma collection ; je vous en envoie une épreuve, malheureusement très médiocre, le photographe étant des plus novices.

Cette tête, qui est, sans contredit (à mes yeux du moins), la plus belle terre cuite qu'aient produite jusqu'à ce jour les fouilles de Chypre, a été trouvée ici, à Larnaca, dans un tombeau ; elle est en ronde bosse, convexe par conséquent ; ce n'est pas un fragment, c'est un morceau complet, une sorte de portrait qu'on accrochait sans doute par les deux trous qui sont au sommet.

Monsieur,

Je continue à vous adresser quelques renseignements sur les fouilles de l'île de Chypre.

Dans ma dernière lettre, je disais que jusqu'à ce jour Dali avait été le terrain des principales découvertes; toutefois il n'est guère de points de l'île où l'on ne trouve des poteries anciennes d'un genre plus ou moins commun, des jarres avec ou sans dessins, des verreries, des fragments de statues ou de statuettes en pierre calcaire. Il s'en rencontre notamment aux environs de Baffa, d'Amathonte, de l'ancienne Trémithus, de Larnaca (Citium), et dans la presqu'île nord de l'île appelée le Carpas.

Aux environs de Baffa, d'Amathonte et de Trémithus il n'a jusqu'ici, à ma connaissance, été découvert aucun objet de grand intérêt.

A Larnaca, l'ancienne Citium, sur de petites hauteurs qui dominent les salines, on a trouvé principalement, je crois vous l'avoir dit, des débris de figurines en terre cuite, des têtes d'une rare finesse d'exécution et de la plus pure élégance ; à côté de cela, d'informes représentations rappelant le style le plus primitif phénico-égyptien .

Ces débris se trouvaient presque à fleur de terre et comme si on eût jeté les objets pêle-mêle dansune sorte degémonies, après les avoir brisés. Sur le même emplacement de Citium, un certain nombre de tombeaux de la même forme que ceux de Dali (une grotte souterraine fermée par une simple pierre) ont donné des poteries de diverses sortes, parfois avec des inscriptions phéniciennes à l'encre noire (le médaillon dont je vous ai envoyé la photographie en provient) et des verreries plutôt communes.

Les découvertes les plus intéressantes de ces derniers temps, en dehors de celles de Dali, ont eu lieu du côté du Carpas, à l'extrémité nord-est de l'île. Vous trouverez, Monsieur, sous ce pli, les photographies de deux statues trouvées dans le voisinage de Tricomo, à l'entrée du Carpas, et qui sont, je crois, de quelque intérêt.

La première représente de face et de profil un personnage très archaïque^ de grandeur naturelle, une prêtresse de Vénus selon toute probabilité; les ornements de la tête, du cou, de la poitrine sont prodigues avec une profusion qui me paraît un des signes caractéristiques du style que j'appelle (peut-être à tort) du nom de cypriote. C'est, je crois, le plus curieux des monuments de ce style qui ait été découvert jusqu'à présent dans l'île; la partie inférieure de la statue manque, il est vrai, mais c'est de beaucoup la moins importante, et la partie supérieure est admirablement conservée.

3o2 APPENDICE

grandeur (pi. XVII, 2). — Les statuettes tiennent des fleurs de lotus, des disques, des palmes; la dernière, la plus petite, est une joueuse de cithare.

5. — Sept têtes. — Quatre femmes assises dans une sorte de fauteuil, tenant un enfant sur leurs genoux. — Trois statuettes, dont celle de droite fort mutilée. — Ces objets au 6 1/2 de leur dimension réelle (pi. XVII, i). Ces objets, tous en pierre calcaire, ont été trouvés au village de Dali, qu'on suppose voisin de l'ancien Idalium, célèbre sanctuaire de Vénus dans Tîle de Chypre. — On les a découverts sur deux collines dénudées, situées à cinq ou six cents mètres du village et dont Tune porte le nom d'Ambelliri (probablement d'a[jLire>.oç, vigne ; il s'en trouve des plants dans le voisinage). Des masses de cailloux roulés et de galets parsèment les champs, au bas de ces collines, et indiquent que le torrent qui coule aujourd'hui à un kilomètre devait passer jadis au pied de ces élévations. Les statues, statuettes et objets découverts dans ces fouilles ont été jusqu'ici trouvés à un mètre ou deux de profondeur.

TiBURCE Colonna-Ceccaldi.

Page 1