V. Arbivée
Ce sont surtout les tombeaux étrusques qui m'ont fourni les éléments de cette cinquième classe. Je vais en examiner successivement sept dont j'ai trouvé la copie dans le Musée étrusque de Gori, et dans le recueil de M. Inghiraini.
Sur le premier ^'^, le mort arrive à cheval; sous les pas de son coursier est un vase renversé que Gori prend, avec assez de vraisemblance, pour l'urne de la mort d'où le sort fatal a été tiré ^^7. Peut-être aussi, comme sur le vase peint d'Acrœ , est-ce l'urne de la vie. Devant le cavalier sont trois femmes voilées, sans doute les Parques, dont deux lui montrent la route qu'il doit suivre, tandis que la troisième le prend par la main comme pour le conduire.
Le second ^'^ nous offre une scène tout à fait semblable; seulement les trois Parques ne sont pas voilées , et le mort est suivi d'un génie ailé qui l'accompagne suspendu dans les airs.
''' Gori, Mus. Etr., vol. III, cl. III, tab. XXVIlI. Le mort couché sur cette urne tient dans la main droite un rhyton dont l'extrémité inférieure se termine par nn poitrail et une tête de cheval.
^■'» Ibid. tab. VII et XXIX, fig. i.
^'5 Ibid. tab. IX, fig. 2, et XII, %. i.
3'6 Gori , Mus. Etr., 1. 1 , tab. LXXXIV, fig. i.
^'7 Oniiie capax inovet urna nomen, Hor. III, od. i. Cf. II, od. 3. Voyez Gori, Mus. Etr., t. II, p. 189.
^'8 Ï.I, tab. CLXVIIII,fig. I.
Le troisième ^'9 représente également le mort arrivant monté sur un cheval, entre les jambes duquel on distingue un bonnet phrygien. Deux femmes voilées et le front ceint d'un diadème viennent à sa rencontre; l'une d'elles le prend par la main droite. Derrière les deux femmes est un homme enveloppé d'un manteau.
Faut-il , avec M. Inghirami, admettre que le héros devenu im* mortel a franchi la porte australe ou du capricorne par laquelle on arrive chez les dieux ^^°f qu'il s'avance à la rencontre des Naïades qui font leur séjour dans l'antre du monde 3^% d'où il se dirigera ensuite vers le ciel des étoiles fixes, accompagné d'un génie qui le guide^**? J'avoue, pour ma part, que je suis d'autant moins porté à accueillir ce système d'interprétation , que M. Inghirami lui-même doute du sens qu'il donne à la figure d'homme ^*^.
M. Inghirami propose de reconnaître, dans le bonnet placé sous les pieds du cavalier, la coiffure de Némésis qu'on explique de différentes manières, mais où l'on voit surtout une représentation du ciel ^**, de même que les Dioscures représentent la rotondité du monde, ou plutôt l'hémisphère céleste. Peut-être a-t-il raison; mais, même dans cette supposition , je n'admets pas avec lui que le héros, en foulant aux pieds ce bonnet, indiquerait son passage dans le ciel des étoiles fixes.
Sans doute les mythographes des bas temps nous ont transmis beaucoup de notions précieuses, et dont l'origine antique ne saurait être contestée ; mais on ne peut nier non plus que beaucoup d'ivraie
^'9 Inghirami, Mon. Etr., Ser. I, tav. XV.
^'° Hom. Od. XIII, 144-148. Porphyr. ck antro nymph., p. 121,
^" Porphyr. Ibid.
^" Inghirami, Mon. Etr., op. cit. t. I, p. i45.
^*^ Ma di questa serbo tutlavia qualche dubbio. Ibid.
^^^ Voyez Inghirami, ser. II, tav. I, p. 7.
ne soit mêlée au bon grain, et que baser uniquement l'interprétation d'un monument sur les idées de Porphyre, c'est courir le risque de s'égarer entièrement, ou du moins d'aller beaucoup trop loin.
Ainsi, selon moi, on ne doit admettre, de toutes les idées émises par le savant antiquaire de Florence, que ce seul point : « Le monument qui nous occupe représente le dernier voyage. » Tout le reste peut être ingénieux, mais est dénué de preuves suffisantes. S'ensuit-il qu'on ne puisse expliquer ce monument? Je ne le pense pas. S'il n'offrait que le cavalier et les deux femmes voilées, on pourrait y voir le mort et les Parques, réduites à deux, ce qui n'est pas sans exemple ^*^; mais le bonnet phrygien, et le personnage vêtu de la toge, obligent l'interprète de pousser plus loin ses investigations. 'UitfMî),
Un miroir étrusque du Vatican, publié dans les Monum'ents inédits de l'Institut archéologique ^^^, nous conduira, je l'espère, au but. Ce miroir représente un jeune homme debout et de face, le dos et les jambes entourés d'un manteau qui laisse à découvert son bras droit et le devant de son corps jusqu'aux hanches; il a à sa droite deux femmes, l'une vêtue d'une tunique talaire sans manches, et sur laquelle se drape un peplus, et l'autre, presque entièrement nue, le peplus rejeté sur l'épaule; à la gauche du jeune homme est une femme, les cheveux retenus par un cçev^oV/i, les pieds chaussés de cothurnes, et le corps négligemment couvert d'un peplus qui laisse
^'^ Les Parques sont les mêmes divinités que les Ililliyies (deWilte, Nouv. Ann., p. 8i et 83, note i). Très-souvent, sur les vases peints, on voit deux Ilithyies près de Jupiter en proie aux douleurs de l'enfantement (entre autres Cal. Durand, n" 20). La Moîpa et l'Aba d'ilomère , très-souvent distinctes l'une de l'autre , sont vraisemblablement la forme primitive du dualisme des Parques. Un bas-relief du musée du Capitole n'offre que Clotho et Lachésis.
3^« T. II, pi. XXVIIL
( .67 ) à nu une partie de son corps et son bras gauche. Sa main gauche est appuyée sur le sein du jeune homme, de la droite elle semble montrer sa tête. Derrière elle est un homme enveloppé dans un tribonium. Au-dessus de la scène plane un vieillard barbu, à queue de faune, sans ailes, chaussé de brodequins, et portant une nébride sur l'épaule, et tenant à la main deux flûtes. Dans le fond on distingue l'architrave d'un temple, soutenu par six colonnes cannelées. Au-dessous des pieds du jeune homme un dauphin; à la naissance du manche du miroir, une tête ailée coiffé du bonnet phrygien. Au-dessus du jeune homme on lit :
>JVHlfl0 ThamuL
Au-dessus de la première femme à droite qui tient un collier à la main :
Eris.
Derrière celle qui la suit :
Euturpa.
Derrière la femme de gauche :
Alpnu.
( ï68) Au-dessus de la tele de l'homme :
Archaxé.
M. J. de Witte a le premier remarqué l'analogie qu'offre le fiom de Thamul avec le nom de 0o^{jLp.ou^ qu'on lit dans le passage des visions d'Ezéchiel ^^7, où le prophète voit les femmes d'Israël pleurant Thammuz sous le vestibule de la maison du Seigneur. Or, on l'a généralement reconnu, ce deuil de Thammuz fait allusion au culte d'Adonis qui , indigène à Byblos ^^^^ g[ gj^ rapport immédiat avec le culte d'Osiris ^^9, s'était sans doute propagé en Palestine comme il se propagea en Grèce. Ce culte était, comme on le sait, un symbole du cours du soleil et des phénomènes de développement et d'anéantissement auxquels la révolution annuelle de cet astre donne lieu ^^°.
'»7 VIII, 14. Kal £Îffv^Y«Y£ (*£ ÈTt TaTTpôÔupa tÎ); ituXifiç oïxou Kuptou tî;; pXeiroûav); Trpoç Boppôév, xal ISob, Ixeï yuvaîxEç xa6ii(/.7)vai Ôpyjvoïïaat tov 0«(/.(xou!^.
^'* Lucian. de dea Syr. 6 sqq.
^'9 Corsini, Fast. au. II, 297 sqq., a contesté l'identité de ces deux cultes, parce que les solennités avaient lieu à Athènes dans le printemps, et dans l'Orient au mois de juin. M. Creuzer a réfuté victorieusement cette objection. Symb. II, 93 sq.
^^° Macrob. Sa t. I, 21 : Physici terrœ superius hemisphœtium , cujus partem incolimus, Veneris appellatione coluerunt; inferius vcro hemisphœrium terrœ Proserpinam vocaverunt. Ergo apud Assyrios sive Phœnicas lugens inducitur dea , quod sol annuo gressii per duodecim sîgnorum ordinem pergens partem quoque hemisphœrii inferioris ingreditur ; quia de duobus signis zodiaci sex sitperiora , sex inferiora censentur ; et cum est in inferioribus et ideo dies bre~ finres facit, lugere creditur dea , tanquam sole raptu mortis temporalis aniisso a Proserpina retcnto, quam numen terrœ inferioris circuli et antipodum diximus.
C'est donc, suivant M. de Witte, Adonis que nous offre le miroir du Vatican, Adonis que se disputent Vénus et Prosetpine ce qu'indique la présence à'Eris.
Reste encore à expliquer l'homme au manteau, le vieillard qui plane dans les airs, et la tête coiffée du bonnet phrygien. M. de Witte, qui doit faire de ce monument intéressant l'objet d'une dissertation spéciale, ne laissera sans doute aucune de ces énigmes sans solution; c'est ce que nous permet d'attendre son érudition si ingénieuse et si féconde eu ressources. Il suffira d'avoir constaté ici la découverte de ce savant, d'où il résulte que le mythe d'Adonis était connu des Étrusques, qui lui avaient conservé son nom oriental, fait de la plus haute importance, et par lequel sont justifiés bien des rapprochements qui, par cela même qu'ils contrariaient les idées reçues, ont été jusqu'ici repoussés comme des rêves.
Revenons maintenant à notre urne étrusque, et disons hardiment que le mort est représenté sous la forme d'Adonis arrivant auprès de son épouse infernale, et contractant avec elle son union de six mois en présence des témoins de la dispute de ses deux amantes. Et si l'on pouvait admettre, avec M. Inghirami, que le bonnet phrygien, que nous retrouvons aussi sur le miroir du Vatican, est un emblème du ciel, on serait en droit de dire qu'Adonis, symbole du soleil, après être parvenu, comme cet astre, au plus haut de sa carrière, commence enfin à descendre. C'est ce qu'indiquerait peutêtre son pied placé sur le haut de la partie antérieure du bonnet.
Rursumquo Adonin reddttum Veneri credi volant, cum sol ei>ictis sex signis inferions ordinis incipii nostri circull lustrare hemisphœrium cum incremento luminis et diemm. Ah apro aiitem tradunt intcremptum Adonin , hiemis imaginent in hocanimalifingentes, quod apcr hispidus cl asper gaudet locis humidis et lutosispruinaquc contexiis , propricque kiemali /meta pascitur glande, etc. Cf. Creuzer, Sytnb. II, 97 sqq. — Les auteurs anciens font souvent allusion à l'amour de Proserpine pour Adonis. Voyez Ucohi ad Anth. gr. Lips. t. XI, p. 53.
Mon. de Mor.
Mais je n'insiste pas sur ce point, et j'attends de M. de Wilte une explication plus satisfaisante.
Et si le mariage funèbre par lequel j'explique l'urne étrusque qui vient de m'occuper trouvait, comme on peut s'y attendre, des contradicteurs, la quatrième urne dont j'ai à parler lèvera, je l'espère, tous leurs doutes. Sur ce monument, que j'emprunte également au recueil de M. Inghirami^^', on voit, en commençant par la gauche, Charun le marteau en main. Ce n'est plus le vieillard hideux qu'on rencontre d'ordinaire sur les tombeaux de l'Étrurie, et même sur les vases grecs 33^; il se présente ici sous la forme d'un génie jeune et ailé. Vient ensuite un homme à cheval et étroitement enveloppé dans son manteau, qui cependant ne recouvre ni sa tête ni sa bouche. A sa rencontre s'avance une K-^p, les ailes au front et aux épaules, et un flambeau à la main; elle lui conduit une femme enveloppée de son peplus et sur l'épaule de laquelle elle appuie son bras droit. La marche est fermée par une femme plus âoée que la précédente, sans doute une Parque.
Cette scène est évidemment une scène nuptiale. Le mort va s'unir à Perséphoné. Déjà dans les tragiques nous voyons que toute jeune fille qui doit mourir avu[jL<poç , âvu[;ivaioç, aura pour époux Hadès333. Une épitaphe métrique attribuée à Simonide ^34 prouve que de leur côté les jeunes gens , morts avant l'hymen, devenaient , suivant les idées religieuses de l'antiquité, les époux de Proserpine. Nous voyons par
35' Mon. Etr. Ser. I , tav. XXVllI.
"' Voyez les Atùsche Gràber de M. Stackelberg, pi. XLVIII. "3 Soph. Andg. 646 et 8o8, Erf. Eiir. Jph. Aul. /,6i; Aie. 760; Orcst. 1107. Pois. Cf. Buimann ad Jnthol. Int., t. 2, p. 221 sq.
"■* Anth. Pal. VII, 5o7. En voici les deux derniers vers :
Oùx liriSùv vûti-cpeia Xe/y) xaxc'SriV tov àcpuxTOv ro'pYiTtito; ÇavÔ^; 4>£p<Je(f0v/i<; ôaXafxov.
( '7' ) tt'autres monuments plus récents ^^^ que celte opinion ne fut jamais abandonnée, et on la retrouve même clans l'épitaphe de Glaucias par Ausone ^^^, dont je citerai ici quatre vers qui viennent à l'appui du rapprochement que j'ai étaljli plus haut entre le mort et Adonis :
Sed neque fisnctonim sociiis miscebere vulgo :
Nec metites Siy^ios flcbilis umbra lacus. Verutn aut PersephoN/e Ciiiyreïus ibis Adonis
j^ut Jovis Elisii tu caUirnitus eris.
•Le cinquième monument, dont nous devons la connaissance à Gori ^^7, offre une scène plus simple que les pn'cédents. \.c mort a mis pied à terre , et laissant son coursier derrière lui , donne la main à une femme voilée , qui semble le présenter à une jeune fdie également voilée. C'est sans doute , comme dans l'inscription de Chio^^^, la parque, Moî^pa, qui conduit le jeune époux à Proserpine Trpoç 6aXa|xouç -/IpTraffe ^'spcetpovaç.
La scène du sixième monument, emprunté au recueil de M. Ingliirami^'^9, est encore plus simple que cette dernière; c'est toujours Proserpine venant à la rencontre du cavalier. Derrière elle est un arbre indice des champs Elysées.
^'' Comme, par exemple, l'inscription grecque métrique de Chio publiée par Giuter, p. MXXXVI, 9. (Brunck, III, 281, n» 612, Anal. III, 2, p. 2o5, Anthol. Pal. App. i/;8. Boeckh Corpus Inscr. gr. n. 2237.) Je me contenterai d'en citer ici les deux premiers vers :
ESôOfJwv elç SÉxaTOv xt pi'ou Xuxaêavxa Trtpwvca '. , .
Moîpa \j.t Ttpoç OaXdtfAouç apTraae 4>£p(r£tpôva(;.