Monuments d'architecture et de sculpture en Belgique
La renommée acquise par les artistes belges semble particulièrement se concentrer dans le domaine de la peinture el de la musique, (le n’est là cependant qn une part assez restreinte de la gloire nationale : l'architecture ('I la sculpture, Iréqueminenl associées, ont réalisé non moins de merveilles, el si la réputation des écoles de Bruges et d’ \nvers grandit encore chaque jour, si les vieux compositeurs flamands ont répandu les progrès de la science musicale dans toute l’Europe, le genie des sculpteurs el des architectes, aussi fécond et plus varié, a successivement enrichi les trésors de tous les rois et servi les intérêts de tous les peuples.
Au neuvième siècle déjà un prêtre belge, du nom de Sigismond, est .qualifie « d artiste, illustre, » et le roi Anoul de Carinthie, afin de le récompenser de ses services, lui donne à perpétuité l’ahbave de Sustcren près de lluremonde. Le liégeois Ezzelcn construit en Bourgogne la célèbre abbave de Clunv, et la partie principale de cette construction sert de modèle à plusieurs autres basiliques. Etienne, neuvième abbe do lournav, rétablit à Paris l’église du monastère de Sainte-Geneviève, el ce monument est cite comme l’un des plus beaux tvpes de rarchileclure ogivale. Beaucoup d autres ministres de l’Évangile vont ainsi, au loin, manifester leur savoir, et quand les connaissances, jusqii’alors renfermées dans le clergé, s'étendent enfin dans la société civile, ces memes émigrations artistiques se multiplient : Passchen construit la bourse de Londres; de Will édifie le palais électoral de Munich ; Alexandre Col in sculpte a Inspruck I admirable mausolée de l’empereur Maximilien L1 ; Jongelinckx est nomme statuaire du roi d’Espagne Philippe 11; Jean Millieh et Mathieu Van Bevercn sont appelés auprès de la reine de Suède ; W illemseuS devient sculpteur de (Guillaume 111 d Nngleterre; Bysbi aek et Scheemaeckcrs élèvent les plus fastueux mausolées de W eslminsler. Enfin, en U rance seulement, on voit successivement Gérard \ an Opslal devenir recteur de I \eademie des beaux-arts, Jacques Romain remplir la charge d’inspecteur général des ponts et chaussées après avoir construit le pont Boval de Paris, Jean W arin réformer 1 art monétaire, et Jean Duvivier, quoique moins habile, rester encore sans rival! Quand, à la mort de ce dernier, il fut question de le remplacer, l’intendant des monnaies répondit à Louis XV : « Sire, il n’y a que les Liégeois qui soient habiles à saisir
INTRODUCTION
« l'effigie des rois de France, et il faut allendrc qu’il se renconlre un arlisle de celle « nation. »
Il ne s’agi I ici que d’fin petit nombre de ma il res appréciés à l’élranger; (|uanl aux œuvres laissées par beaucoup d’autres dans les différentes parties de l’ancienne Belgique, il serait impossible d’en faire entrevoir l'immensité cl la perfection. Pendant environ mille ans, les arcbileéles-sculpleurs ou, comme on disait jadis, les maîtres des pierres \ ivantes (magisler lapidibus \ i\ is) ont admirablement façonné Ions les matériaux el employé avec une fécondité incessante toutes les variétés de style. Parmi ces innombrables produits artistiques, les monuments de l'architecture n’ont pu rester inaperçus : leur grandeur s’v oppose, et de savants archéologues ont, d’ailleurs, pris soin d’en faire ressortir le mérite; mais les œuvres sculpturales sont restées la plupart dans I oubli, et c’est, par conséquent, à celles-ci qu’il convient de consacrer plus spécialement quelques indications historiques.
Les premiers développements de Part du dessin suivent les progrès du christianisme; en Belgique , comme dans les autres contrées septentrionales, ils indiquent l’aurore de I a civilisation. Un sculpteur, que son talent ainsi que ses vertus élevèrent au rang de trésorier du roi de France, (‘l plus lard à l’épiscopal, saint Éloi, vient au septième siècle convertir les habitants «le nos provinces. Il fonde différents monastères, <|ui, dans ces temps de barbarie, constituent, les seuls foyers intellectuels et dans lesquels la règle impose la culture des arts et des lettres. Les Flamands restent assez rebelles aux exhortations du saint apôtre, les Nerviens s’y montrent plus dociles, et le monastère de saint Martin, établi par lui à Tournay, prend une rapide extension. L’on croirait volontiers «pie ce premier enseignement artistique ail jeté de profondes racines et que la sève généreuse, se répandant ensuite en rameaux el en fleurs, ait jailli du sol par quelque mystérieuse influence. C’est en effet à Tournay «pie nous retrouvons la première école de sculpture, école antérieure d’un siècle à celle des frères Van Eyek, el qui, dans un art différent, exerça une influence non moins glorieuse que celle qui est due aux célèbres peintres brugeois.
L’œuvre de conversion entreprise par saint Éloi fut accomplie ailleurs par les saints fondateurs des abbayes de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de Stavelol, de Lobbes, de Malmedy, de Leuze et de Saint-I lubcii. Les populations se groupèrent autour de ces pieux asiles, el quelques-unes formèrent graduellement «les cités. Un port était le centre des colonies grecques, le forum celui des municipcs romains, une abbaye est presque toujours le berceau des premières villes belges. Ces villes naissantes, ees monastères, tes églises, n offrent d abord «pi un ehélil aspect : ce ne sont «pie misérables 'chaumières el constructions en bois agglomérées au hasard, mais bientôt le culte est l’objet d’une grande magnificence, el, au milieu de la barbarie des moeurs, les arts les plus délicats, la ciselure, la gravure, la dorure, commencent à être pratiquées.
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Des le huitième siècle, I enlise de Sai 1 1 1 - T rond possède un autel décoré de bas-reliefs d’or. Le trésor de l’église Sainl-Gervais , à Macst riclil , eonlienl un autel portai il beaucoup plus ancien construit en marina' vert cl orné d’une bordure d’argent doré, l'ndin, un testament de I an 857, relaté par l'Iiislorien Miræus, l’ail mention de deux autels du meme genre, dont l’un formé de métaux précieux, cl l’autre de cristal cl d argent. Les autels mobiles, dont les croisades cl les guerres maintinrent pendant assez longtemps l’usage, offraient surtout celle richesse; ceux placés dans les églises avaient plus de simplicité : fails d’une simple table de bois ou de pierre, ils ne reçurent les premiers orncmenls que lors du développement du style roman. Dans la province de Luxembourg seule, les usages lurent différents; on v utilisa les débris du paganisme, et plus d un aulel consacré à Pallas ou à Mercure sert encore de nos jours à accomplir les rites du culte catholique.
Le règne de Charlemagne imprima une nouvelle activité aux travaux. Opposé aux idées de certains évêques qui repoussaient les objets d’art comme contraires à l'humilité chrétienne, il construisit cl décora les églises de Notre-Dame de Tongres, de Saint- Martin d’Avroi et de Saint-Martin à Visé, oii sa fille Berlhc s’était retirée. Il voulut, en outre, que les cérémonies religieuses eussent lieu avec la plus grande magnificence, et on le vit fréquemment assister aux processions, tandis que son oncle Carloman \ portail avec ferveur quelque splendide reliquaire. L’heureuse influence exercée par l’empereur dans le pays de Liège se manifesta, à certains égards, en Flandre, par la présence de son gendre Eginhard. Celui-ci se sépara de sa femme, devint abbé de Saint-Bavon et reconstruisit sur ses plans les batiments du monastère. Plus d’une fois encore, on vit le meme exemple se reproduire, et notamment deux siècles plus lard l’abbé de Saint-Trond, \dclard II, orna lui-mème son église de peintures et d’ornements sculptés. L’art formait alors l’une des branches essentielles de la science, CI toute science menait aux dignités ecclésiastiques.
Les nouvelles dévastations commises par les Normands vinrent arrêter ce progrès et provoquèrent indirectement l’extension de la féodalité. Des quatre pouvoirs qui, à la mort de Charlemagne, gouvernaient l’Empire, les conciles, les rois, le clergé, la noblesse, un seul, le dernier, s’était montré apte à défendre la société. On ne se trouvait à l’abri que derrière des murailles vaillamment défendues, et bientôt le sol de l’Europe se couvrit de donjons. Le moine put alors relever les autels et rentrer dans son abbaye dévastée; mais le noble lui fil désormais paver sa protection armée, et l’habitant des villes, aguerri au milieu de la perturbation générale, se prépara à son rôle de fier bourgeois, c’est-à-dire au privilège de se sauvegarder lui-même. La féodalité avait développé l'architecture militaire, l’apparition de la bourgeoisie fil naître les monuments de l'architecture civile : les beffrois, les hôtels de ville, les maisons des corporations. Tous les arts industriels ressentirent immédiatement I influence de cet
imonrcTioN.
étal de cli oses. La chevalerie avail permis de porler à un liant degré de perfection L ingénieux travail des armures. Les richesses acquises par les métiers hworiscrenl non moins puissamment une des branches principales de la sculpture, 1 orlevrerie. Mors, comme au temps de la renaissance italienne, la même main ciselait le bijou, la statue, ou la somptueuse pièce de \ aisselle offerte en don à lavénement du prince. Bruges surtout possédait un grand nombre de ces orlévres artistes, ('I leurs magnifiques produits, rehaussés encore par la beauté des femmes, motivèrent, en 130 1 , la flatteuse surprise de Jeanne de Mavarre : « Jecrovais, dit-elle, ne trouver ici qu'une reine, et j’en vois des centaines autour de moi ! »
Les produits de l'orfèvrerie destinés au culte offraient un trop vif appât à la cupidité pour que la plupart ne disparussent point au milieu des bouleversements. Il en est cependant qui ont miraculeusement traversé les siècles; l’on peut citer, entre autres, les châsses de saint Maur à Florennes, de saint Bernacle à Slavelot , de saint Servais à Maesl rieht, ainsi que celles de sainte Gertrude à INivelles, de saint Lient hère a I oiirnav et de saint Domilien à lluv. Les auteurs de ces ouvrages sont restés inconnus; ils n’avaient en vue que l'avantage de la religion et ne pensaient pas qu’on dût jamais s’enquérir d’eux : aussi n’est-ce que fortuitement (pie certains noms de celle période historique nous ont été révélés. Tels sont notamment ceux du frère Hugo du monastère d’Oignies, auteur de superbes reliquaires du treizième siècle conservés à Namur, et de Lambert Tairas, fondeur des fonts baptismaux coulés l’an Tl 12 pour l’église Saint- Barthélemy à Liège.
L’absence de renseignements biographiques, qui s’explique d’abord par l'humilité chrétienne, se fait encore remarquer alors que l’art a passé aux mains des laïques et que l'humilité s’est nécessairement atténuée. Deux faits expliquent ces lacunes dans I histoire de l'art : d’une part, les moines étaient à peu près les seuls chroniqueurs et s inquiétaient peu désœuvrés qui n intéressaient guère l’honneur du couvent; d’autre part, la renommée individuelle se perdait dans la gloire collective des corporations. On s’attachait alors à l'utilité sociale du résultat, et non à préconiser les moyens i ikI i v iduels. Les magistrats veillaient en outre à ce que, partout et toujours, le trav ail se fil consciencieusement. A Garni, le sculpteur (pii employait du bois à aubier ou à nœuds pourris était passible d'une amende de treize livres et onze esealins et recevait une réprimande en chambre du collège éehevinal. A Bruxelles, le maître (pii employait un ouv rier non admis parmi les francs-compagnons du métier était puni d’une amende de neuf écus. Ainsi de beaucoup d'autres mesures préventives, (pie l'introduction d'un nouveau style d'architecture avait d’ailleurs rendues plus nécessaires. En effet, l’art somptueux de la période romane était en quelque sorte réglementé dans toutes ses parties par le contrôle de l’Eglise; les pères avaient longtemps disserté sur la laideur ou la beauté convenables à I image du Christ et de la Vierge, et chaque forme était,
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sous peine d’hérésie, soumise à l’orthodoxie du dogme. L’art ogival, au contraire, ouvrit à l’artiste toutes les sources d’inspiration; il n’eut plus d’autre règle que le vrai, et, créateur comme la nature, son ciseau put en reproduire l’inépuisable variété.
Celle extension et celte transformation de l’art, accueillies avec enthousiasme, créèrent ch* nouveaux usages et de nouveaux besoins. Les stalles, richement ornées, remplacèrent les fauteuils destinés aux chanoines. Le jubé se substitua à l’ambon. Le martyre des saints, représenté en bas-relief, s’éleva comme contre-retable au-dessus de l’autel. Les beaux tabernacles de forme pyramidale renfermèrent les calices et l’ostensoir, jusqu’alors placés sur des crédences. Enfin, comme si l’idée de la mort était impuissante même à anéantir la vanité humaine, les tombeaux prirent mille formes variées. D’abord simple pierre bleue revêtue d’une inscription ou d’un dessin tracé au irait, puis cuivre funéraire habilement gravé, la tombe s’exhaussa peu à peu et huit par former un lit où le défunt, « représenté au vif, » vint paisiblement reposer. Ces tombes, oii le mort « gît tout de son long relevé en bosse, » ne se bornèrent pas à réunir l’élégance des proportions au fini du travail, mais la variété des matériaux et celle des couleurs : l’albâtre, le bronze, la dorure, les émaux, s’y ajustèrent avec prodigalité. Le mausolée de Marie tic Bourgogne, élevé à Bruges, vers la lin du quinzième siècle, par le sculpteur Pierre de Beckere, peut nous donner une idée de la richesse déployée dans les monuments funéraires.
A celte époque on voit aussi la sculpture répandre le luxe de son travail dans l’intérieur des habitations : le vaste manteau de la cheminée, les fauteuils, les bancs, les escabelles, les couches sont ingénieusement ouvragés; des pendentifs et des arabesques ornent h' plafond, des vitraux répandent un jour mystérieux, et les bahuts étalent avec somptuosité les aiguières et les vases émaillés ou ciselés. La cour galante des ducs de Bourgogne donne l’exemple de celle magnificence; les artistes la suivent dans ses voyages (‘l interviennent par légions dans toutes les réjouissances. Au mariage de Charles le Téméraire, une centaine d’IMAGlERS de Tournay, de Bruxelles, d’Anvers, de Louvain, d’Ypres, de Cambray et d’Arras, sont appelés à Bruges. Leurs noms nous ont été conservés, mais que nous disent ces noms, alors que bien peu d’entre eux peuvent se rattacher à des œuvres connues? 11 en est de même plus tard encore, et nous en citerons un curieux exemple : Albert Durer, lors de son voyage dans les Pays-Bas, trouve à Malines un artiste, du nom de Conrad, qu’il proclame le premier sculpteur de son temps! Et mailre Conrad nous est inconnu! Parfois ailleurs, grâce au hasard, un pas de plus a été lait, un monogramme a été lu, un nom a été déchiffré : ainsi, sur le beau retable de l’église de liai, on a découvert celui de « Joseph Moue, maître sculpteur de l’Empereur. » Ailleurs enfin, grâce à la patience, grâce a I érudition, certaines biographies ont pu être devinées : tel est particulièrement le cas pour celle de Lancelot Blondecl, auteur de la cheminée monumentale du Franc de Bruges.