‹ Monuments d'architecture et de sculpture en Belgique (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · MAISONS DES CORPORATIONS · texte numérisé non relu

MAISONS DES CORPORATIONS

Le règne de Philippe le Bon, si brillant par les arts et les lettres, fut non moins favorable au développement commercial et industriel. C’est pendant sa durée que la ville d’Anvers reçut ses premiers accroissements et qu’on put pressentir le degré de prospérité auquel elle devait un jour atteindre. Depuis un siècle déjà, elle entretenait des relations avec la Hollande, avec certaines villes de la Hanse, et même avec Gènes et Venise, qui lui avaient envoyé des épiceries, dont l’usage commençait .alors à s’introduire; néanmoins son commerce maritime n’était pas organisé, et il fallut que la corporation commerciale de Middelbourg vînt s’établir dans son enceinte pour lui enseigner par son exemple tout ce que la simultanéité des efforts et l’accord des intelligences peuvent réaliser de grandes entreprises. D’autres circonstances favorables survinrent bientôt : les révoltes des villes flamandes et les actes de piraterie exercés contre les navires qui se dirigeaient vers leurs ports déplacèrent le siège des affaires; Bruges commença à déchoir, et les comptoirs établis dans cette ville par les nations étrangères lurent transportés à Amers, où les attiraient, tout à la fois, des privilèges particuliers, la beauté du port et les deux foires franches dont la plume d’Érasme nous a tracé un pittoresque tableau.

L’activité et l’esprit d’association, particuliers aux habitants de la contrée, permirent en outre d’utiliser ces différents avantages. Dès 1485, une société s’organisa afin de poursuivre, au profit de ses membres, « toutes les provisions, restitutions, « réparations et autres remèdes nécessaires qui leur pourraient servir, tant contre les « dommages, préjudices, injures et torts qu’on leur pourrait avoir faits, soit en « particulier, soit en commun, que contre les nouveautés et charges mises sur le train « des marchandises, contrairement à la coutume ancienne du pays... » Celte société était à peine créée qu’elle put manifester son utile influence : elle se plaignit des exactions subies en Angleterre et provoqua, après d’assez longs débats, la conclusion

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ENTREE DE LA' MAiSÜN DES BRASSEURS A ANVERS.

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ANVERS

il un traité entre Henri VII, l'archiduc Philippe et les États, traité tendant à ce que les échanges faits par la navigation, le charriage ou les colporteurs, fussent réciproquement en sûreté dans les deux pays.

Enumérer successivement toutes les améliorations introduites, soit par l’activité individuelle, soit par l'organisation des corporations, serait entreprendre ici un tableau des progrès de la civilisation; il faut donc se borner à quelques traits épars et laisser

au lecteur le soin de combler les lacunes.

La ville ayant été, en 1542, menacée de pillage par les bandes armées sous le commandement de Van Rossum, l’on résolut de fortifier son enceinte et de ne plus laisser rebâtir les faubourgs incendiés en celle circonstance. Cette décision lit affluer la population d’alentour, et plus de trois mille maisons durent être construites. Le nombre d’habitants qui n’était, au milieu du quinzième siècle, cpie d’environ vingt mille, se trouva triplé en moins d’un siècle et continua à s’étendre, de manière à se tripler encore. L’importance des métiers suivit la même progression. Moins turbulents que ceux des villes de la Flandre et du Brabant, ils étaient aussi désireux d’afficher leurs richesses, soit par la construction de maisons splendides, construites la plupart sur la Grande Place, soit par des dons aux chapelles qui leur étaient spécialement réservées dans l’église Notre-Dame, soit enfin par des fêtes ou des réjouissances publiques. L’industrie locale, consacrée d’abord aux objets de première nécessité, se transforma ainsi par degrés et s’appliqua plus spécialement au luxe. Ainsi, le nombre des tisserands, considérable au quatorzième siècle, se trouva proportionnellement réduit à rien; mais, par contre, il y avait, cent cinquante ans plus tard, deux cents brasseurs et six cents tailleurs. Il avait suffi du passage de deux générations pour transformer une ville secondaire en l’une des plus riches cités de l’Europe. Anvers renfermait alors plus d’un négociant tel que les Hochstelters, les Fuggers et les Daens, qui, pouvait soudoyer des armées et faire P aumône aux rois. Les relations entre Charles-Quint et Daens sont connues : on sait qu’ayant prêté à l’Empereur deux millions et Payant reçu ensuite certain soir à souper, il prit le reçu qui formait le litre original de cet emprunt, le passa sur la flamme de la lampe et en alluma un feu de bois de cannelle. « .le suis trop payé, dit-il simplement, par l’honneur de recevoir un tel hôte sous mon humble toit. »

Lin monument rappelle encore celle époque de splendeur: la Bourse, « construite pour l’ornement de la ville et l’usage des négociants de tous les pays et de toutes les langues (1531). » Cinq mille têtes venaient, dit-on, s’y croiser en tous sens, et les trente-huit piliers diversement sculptés qui soutiennent sa galerie couverte servaient à indiquer le point de réunion de chaque nation différente. L’universalité des relations commerciales, ainsi inscrite dans l'architecture, compte ailleurs encore plus d’un témoignage. Un écrivain célèbre, habitant Anvers au seizième siècle, Guichardin, estime que de son temps le négoce avec l'Angleterre s’élevait à douze cent mille écus,

que le blé importé du Nord en coûtait cent soixante-huit mille, que les quatre-\ ingt mille tonneaux de vin venus d’Allemagne et de France se payaient plus de deux millions d’éeus d’or. El ces appréciations, qui nous paraissent exagérées, se trouvent confirmées sous une autre l’orme par un écrivain anversois, Scribanius, dont les inexactitudes eussent été sans doute relevées par ses concitoyens. « J’ai vu plus d’une fois, dit celui-ci, jusqu’à deux mille cinq cents navires dans l’Escaut, dont les derniers restaient trois semaines à l’ancre avant de pouvoir s’approcher des quais pour décharger leurs cargaisons; j’ai même ouï conter que parfois environ quatre cents voiles y avaient été poussées en même temps par la marée. »

Les progrès du commerce amenèrent ceux de l’industrie. Quoique l’activité eût plus particulièrement pour objet le trafic du dehors, les fabriques se multiplièrent et devinrent florissantes. Les verreries furent introduites en 1541; les manufactures de tapis en 4 544; les fabriques de toiles à la mode de Bretagne, d’étoffes de laine à l’italienne et d’armes, à la manière allemande, suivirent bientôt. Si l’on veut, d’autre part, se faire une idée de l’état social, il faut se mettre en présence des magnificences déployées par les métiers, les’ nations, les gildes d’arquebusiers, d’archers et d’escrimeurs, à l’occasion de quelque grande solennité. Celle qui eut lieu pour l’entrée du jeune roi Philippe 11 fut remarquable entre toutes : les frais s en élevèrent à plus de cent trente mille écus. Le nouveau monarque ne s’annoncait point encore comme un tyran austère, et Anvers se piquait d’être vierge, c’est-à-dire d’être toujours restée fidèle à son souverain. Au mois de juillet de l’an 1554, un édit portant défense de brasser de la bière ailleurs que dans la nouvelle ville ayant été promulgué, il y eut cependant une sédition parmi le peuple, et ce premier mouvement fut en quelque sorte le prélude de beaucoup d’autres troubles, qui exercèrent la plus fatale influence sur l’état du commerce. Le siège d’Anvers par Alexandre Farnèse fut surtout déplorable; il devint le prélude d’une décadence graduelle, qui eut pour dénoûment le traité de Munster. A ce moment, l’Escaut fut fermé et Amsterdam devint la métropole commerciale des Pays-Bas.

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