LE BEFFROI OU LA TOUR DES HALLES
Dès que l’ordre social se fut raffermi, et que les besoins d’une civilisation plus raffinée succédèrent aux déchirements sanglants du moyen âge, Bruges commença à grandir en prospérité. L’état encore imparfait, de la navigation nécessitait rétablissement d’un entrepôt entre la Baltique et la Méditerranée; la cité flamande offrait les conditions les plus convenables à cet. effet, et bientôt les nations étrangères y établirent des comptoirs. Le commerce amena l’industrie : on vit s’élever de toutes parts les manufactures de draps, de soie, de velours, et celles plus célèbres encore de tapisserie, lesquelles produisirent les premiers ouvrages de haute et de basse lisse, et. fournirent des modèles aux Gobelins. Bruges jouissait en outre, dès l’année i323, d’un privilège d’étape générale, en vertu duquel toutes les marchandises touchant au port de l’Ecluse devaient, sauf quelques rares exceptions, y être exposées en vente, et, grâce à ce privilège, il s’organisa en son enceinte de puissantes corporations de marchands. On distinguait surtout, par leurs richesses, celles des villes hanséatiques, des Vénitiens, des Génois, des Anglais et des Castillans.
Les progrès de l’art suivirent ceux du luxe. Les hôtels élevés par les marchands
Il li U G E S.
prirent l’aspect de 'palais, et. deux monuments publics vinrent constater la prompte et habile organisation des relations commerciales. Le premier de ces monuments est 1 hôtel de la famille Van den Buerse, dont la porte, surmontée, en guise d’armoiries parlantes, de trois BOURSES, donna sa dénomination à tous les édifices destinés aux réunions quotidiennes des marchands. Le second, dont nous avons particulièrement à nous occuper, est le beffroi et le bâtiment des halles.
La commune de Bruges commença en 1284 la construction de ce bâtiment quadrilatère, sous la direction successive de Walter Godric, Paul Calkers, Pierre de Weida, Mathieu et Jean de Courtrai. Avant l’année 1290, la halle était ouverte, et l’on se prépara à la construction de la tour, qui lut, selon toute probabilité, édifiée sous la direction du frère Symon de Généva : d après les comptes municipaux, c’est, en effet à ce dernier que les plus fortes sommes ont été payées. En 1291, la plus grande partie de la tour était construite : on trouve dès lors mention de frais pour le transport de la cloche, pour le placement d’une statue de la Vierge et pour celui de la porte en fer de la chambre du trésor. Enfin, le compte de 1294 indique un payement fait pour le toit d’ardoises : le beffroi était achevé. Toutefois, de nouveaux travaux v furent exécutés en 1 364 ? et l’édifice, considéré dans son ensemble, subit encore plus d’un agrandissement pendant les deux siècles suivants.
Le beffroi, actuellement, terminé en plate-forme et couronné d’une balustrade découpée à jour, était d’abord surmonté d’une flèche en bois cantonnée de quatre clochetons. Sa hauteur, portée alors à 107 mètres et demi, a été diminuée depuis de 19 mètres, par suite de l’incendie qui détruisit la partie supérieure (1741). Malgré cette réduction, la tour écrase encore en quelque sorte sa base, et rapetisse, quant à l’effet architectonique, un bâtiment considérable qui s’étend sur à peu près 100 mètres de longueur et 5o de largeur. La façade, construite en briques, a dû éprouver aussi plus d’une modification. Le style ogival tertiaire, appliqué aux fenêtres inférieures, constate notamment que des travaux ont eu lieu au quinzième siècle.
A cette dernière époque , la prospérité de Bruges avait beaucoup diminué. Déjà sous Philippe le Bon, une mutinerie avait fait fermer le port (i436). Deux années plus tard, la famine et la peste vinrent se joindre aux discordes civiles, et enlevèrent 24,000 habitants ( 1 438). De nouvelles luttes eurent lieu sous le duc Maximilien : on sait (pie les Brugeois prirent et emprisonnèrent ce souverain. En 1 485, les nations étrangères commencèrent à quitter leur ancienne résidence pour aller s’établir de préférence à Anvers. Enfin, un dernier coup fatal se fit sentir : à la suite d’un différend avec l’ Angleterre, on défendit l’entrée des draps anglais, et l’étape de leurs marchandises fut transportée d’abord à Embden, puisa Anvers (1 566), en dernier lieu à Hambourg (1569). Le souffle de puissante vitalité qui animait la commune était éteint, et elle n’eut plus dès lors que les souvenirs de sa splendeur passée.