‹ Monuments de L'Antiquite dans L'Europe BarbareChapitre 42 sur 58 · I. VILLES · texte numérisé non relu

I. VILLES

Colonia Julia equestris (Noviodunum, Nyon).

Après le retour des émigrants eo Helvélie, César commença par s'assurer du pays conquis en établissant une colonie équestre non loin des lieux où s'était effectuée leur sortie, sur la localité qu'avait occupé l'ancien Noviodunum des Celtes. Aujourd'hui la ville de Nyon occupe le même emplacement, mais bien plus considérable était la cité romaine. Bâtie depuis le lac jusque sur la hauteur, elle se déroulait le long du coteau de Prangins et descendait vers Promenthoux, d'où partaient les bois du Jura pour la Méditei'ranée. Les portes étaient construites de pierres longues de 10 pieds sur 4 à 5 de large. Des murs ceignaient la cité des chevaliers ; de riches demeures s'élevaient à l'intérieur. Il suffit de mentionner les traits principaux de ses inscriptions pour peindre cette époque. Elles nous apprennent que les chefs de l'empire avaient aussi leurs adulateurs dans cette ville. Auguste y comptait des prêtres, Fabius, vainqueur des Allobroges, y était vénéré. Un marbre exprime les regrets d'un père sur la perte de son fils, jeune et savant avocat. Cette cité possédait des tribuns militaires, un intendant des ouvriers occupés à la construciion des machines de guerre, deux magistrats, juges des causes de droit, des intendants pour les lieux et bâtiments publics, des préposés à la coupe des bois destinés à la marine. On y rencontrait des augures,

des poDtîfés, des sévirs» des décemvirs» des prêtres voués à des autels divers, des curateurs des ciloyeus romaiDS» des membres du conveutus helvétique et un chef de la gendarmerie, appelé à réprimer le brigandage. L'épée, la robe et le sacerdoce se trouvaient réunis dans la même personne. Des aqueducs, conservés en partie, rappellent tes réservoirs d'eau dontBroccbus Valérius Bassus accorda l'usage aux habitants de Genève. Les milliaires découverts dans les environs ont pour point de départ la cité éques* tre même et non Avenches, sans doute parce qu'elle fut le cheMien d'un premier établissement romain dans THelvétie. D'après Haller, Nyon aurait conservé par exception le 1®^ milliaire de Lousonnium à Genève en sa qualité de colonie équestre, tandis que le milliaire part d'Âventicum pour tout le reste de l'Helvétie. C'est de là que les Romains gouvernèrent l'Helvétie occidentale , lui imposant leurs mœurs, leur langage et leur culte. Quand vinrent les Bar bares, Nyon, qui avait été un moment la capitale d'un évéché S vit, vers la fin du V^ siècle, l'évêque transporter son siège à Belley ; elle n'était plus qu'un village sur des ruines. Il ne reste de l'antique cité que des débris jetés çà et là. Des pans de mur que heurte de temps à autre la pelle de l'agriculteur , des tuiles nombreuses à la surface du sol, déterminent seuls l'emplacement de l'ancienne colonie. Des chapitaux, des corniches, une tête de cheval en marbre entrent dans la construction d'une porte et des murs de la ville moderne. Une tête de Méduse, le torse d'une Diane et d'autres fragments ont disparu ces derniers

* Cette opinion, longtemps accréditée, est abandonnée aujourd'hui.

(NoU de redit,)

mtm. ET DOCUM. XXT. 31

temps. Plus de mosaïques bien conservées ; à peine encore quelque inscription, quelque entablement ou bas-relief. On doit à des découvertes fortuites des médailles de divers modules, en or, argent et bronze, des vases en verre et en bronze, d'autres en argile, chargés de reliefs, des fers de lance, des haches, des épées , des figurines, des lampes, des clefs, des anneaux en or ou en argent, divers ornements de toilette et des tombeaux représentant les différents modes de sépulture, l'inhumation ou le bûcher. Mais ces débris, derniers documents historiques, disparaissent et s'anéantissent à leur tour. On dirait qu'il suffise au peuple de ce souvenir confus qui attribue à Jules César toutes les anciennes tours du Jura.

La colonie équestre, magnifiquement située entre le Léman et la via sirata (chemin de l'Etraz), grande voie commerciale et militaire, communiquait avec les deux. Le cavalier qui voulait se rendre en Italie par le Saint- Bernard suivait la route des bords du lac et ne tardait pas à rencontrer des habitations nombreuses et disséminées dont on trouve des restes à Dulive, Lignière, Allaman, et Saini-Prex. Au delà de Joukns (près Morges), oo voyait les demeures romaines de Saint- Sulpice. A l'est, la vue s'étend sur les plaines de Vidi que durent autrefois recouvrir les eaux du Léman; mais, bien des années avant l'ère chrétienne, le lac avait pris son niveau actuel, dessinant de nouveaux caps et de nouveaux promontoires. Déjà les Celtes s'étaient assis sur ces rives qui se retirent dans des terres fertiles, tandis que Saint-Sulpice et Cour s'avancent dans les eaux. Au levant, on voit à l'horizon les hauteurs boisées du Jorat descendre comme par bonds jusqu'au bord du lac et ceindre les plaines on-

datées. C'est là, au fond du golfe, dans cet amphithéâtre de la nature et sur ses premiers gradins que les Romains construisirent une ville dont nous ne savons guère que la situation et le nom.

Lousonnium.

Longtemps les opinions furent partagées sur le nom de la ville qu'on sait avoir existé à Vidi. La Chronique mensongère du pays de Vaud l'appelle Carpentras et Arpen^ iina; le peuple l'a répété après elle, en l'étendant d'une localité à une autre, de manière à y renfermer toujours son territoire. Depuis un siècle (1739), la découverte d'une inscription à Vidi a justifié la dénomination des anciens itinéraires et donné raison à ceux qu'on accusait de faire remonter trop haut le nom de la ville moderne. Ce marbre, déposé à la tête d'un sarcophage dont les autres dalles étaient d'une pierre commune , avait changé de destination primitive, puisqu'il exprimait un vœu adressé au soleil, au génie et à la lune en faveur des Augustes (Marc ÂurèleetL. Verus), par Publius Clodius, curateur des habitants de Lousanne {curator vikanorum lousonnmsium) . Cette inscription nous montre le culte gaulois dans un lieu de dénomination celtique. Une autre pierre, trouvée à Malley, en 1749, doit être rapprochée de la précédente : C'est un vœu en faveur des sylphes protecteurs de Banira, Donindai, Dedalus, Tato et Capo, fils d'Icarus. Ces syh phes, servants ou esprits follets de nos superstitions, pro viennent sans doute des premiers habitants , ainsi que les

noms de Banire et de DoDindai. Dédale et Icare sont grecs; Tato et Gapo paraissent encore dans des actes et inscriptions du O^et 10<» siècle, et cependant le tout appartient bien à l'époque romaine. — Quant à l'étendue de la ville, il parait, d'après les ruines qu'on retrouve, qu'elle occupait une partie des plaines de Vidi, la Maladière et le Bois de-Vaud, jusqu'aux environs de Malley. Des pans de murs, garnis comme les remparts d'Âventicum de tours semicirculaires, avaient trop peu d'épaisseur pour être des murs d'enceinte. On croit que Fancien port était une espèce de rade creusée par la main des hommes , dont il reste à peine quelques traces entre la Chamberonnaz et les Pierrettes, et que cette partie au sud-ouest de la ville était le ad lacum Losaneie de la carte itinéraire de Théodose. Quoiqu'il en soit, ce nom donné an lac prouve que les habitations de la rive n'étaient point sans importance. C'est du reste ce dont on peut s'assurer par les nombreux débris rendus au jour. Médailles depuis Auguste à Constans, styles, fers de javelot, vases, épingles, fibules, plaque d'agrafe ciselée, statuettes, lampes, tuiles, chapiteaux d'ordre dorique, fûts de colonnes, urnes sépulcrales se rencontrent sur l'emplacement de Lousonnium. Plusieurs lieux renfermaient des amphores; l'un , qui en contenait 50, était une cella , construite de pierres roulées et rangées dans un bain de mortier. Leurs formes représentent la sphère, l'ellipse, l'ellipsoïde, le cône ou le cylindre. Les elliptiques seules offrent une base aplatie, tandis que les autres se terminent par une pointe. Toutes à peu près reposaient sur l'orifice. On a sorti du même sol une statuette de Diane en bronze, un cheval en aibi tre, long de 4 pouces, qui ne porte plus qu'une partie des

jambes du cavalier, ud petit autel en marbre blaoc dédié à JoDon, an beaa buste de Caton d'Utique , rinscription' d'un Rufus aqiuirufn inagisier, des frises ornées de léte» de bélier et un cadran solaire représentant un aigle à demi vol , qui soutient une portion de sphère concave chargée de rayons divergents. Sur un médaillon en bronze, au milieu de 4 feuilles de trèfle, on voit la figure d'un chien, emblème de la fidélité. Trois autres médaillons sont de Victorina , de Trajan et de Zénobie. Zénobie , veuve d'Odénath, roi de Paimyre, succédait au pouvoir de son mari, tandis que Victorina après la mort violente de son fils Victorinus, tyran des Gaules sous Gallien, refusait la puissance impériale, contente du titre de mère des camps. Ainsi aux deux extrémités de l'univers romain , et au même instant, deux femmes saisissaient, d'une main hardie, ce pouvoir qui échappait aux hommes les plus forts. < Si la distance des lieux l'eût permis, disait un jour Zénobie, j'aurais voulu partager le monde avec Victorina , car elle me ressemble. » L'estime mutuelle de ces deux femmes, le rapport de leur position, disent assez, indépendamment des pièces frappées en leur honneur, que le nom de Zénobie ne fut pas étranger à la Gaule. Deux plaques circulaires, d'environ 8 pouces de diamètre, portent en bas-relief un Taurobole. Le prêtre, debout derrière le taureau , est couvert d'un long vêtement dont un replis voile sa tête. Les bras dégagés et nus, il appuie une main sur le flanc gauche de l'animal, tandis que de l'autre il répand la liqueur lustrale du simpule entre les cornes de la victime pour la préparer au sacrifice. Dans ces cérémonies, le taureau, orné de guirlandes et les cornes dorées, était immolé sur un plancher à jour, qui recou-

vrait une fosse profonde creusée à cet effet. Alors » celui qui offrait le taurobole, debout dans la fosse, recevait sur sa figure et ses membres cette pluie de sang jusqu'à ce qu'il en fdt inondé! Puis , la foule accourue de toutes parts, Taccueillait de ses acclamations , tandis qu'il allait déposer dans un temple ses vêtements ensanglantés, gage du pardon des dieux. Des villes entières pouvaient ainsi, représentées par des députés, avoir part à cette régénération. D'autrefois ce genre de sacrifice était employé pour le salut des empereurs. Suivant l'opinion populaire, Pancien Lousonnium, dont on ne retrouve l'histoire que dans ces restes déjà dispersés pour la plupart, fut détruit par les eaux du lac, lors de la chute du mont Tauretunnm. Cet éboulement eut lieu en 563, à l'entrée de la vallée du Rhône, au couchant de Chessel et de Noville *. Les eaux du fleuve rompant tout à coup la digue qui les faisait refluer dans la partie supérieure de la vallée, détruisirent sur les rives du Léman les bourgs les plus anciens, et renversèrent les ponts et les usines de Genève. Cependant, malgré les dévastations incontestables apportées par ce débordement subit, il n'est point probable que la ville qui s'élevait depuis Vidi au-dessus du Bois-de-Vaud, dans le cas où elle aurait encore existé , ait été renversée par cette catastrophe, sans que les chroniqueurs de l'époque en aient fait mention. Sa position l'aurait d'autant mieux garantie; car le choc des eaux, bien qu'il se portât surtout aux deux extrémités du lac, ne. fit qu'endommager Genève. Le cartulaire de Lausanne montre d'ailleurs que la ville de ce nom avait été transportée au commencement

< Ceci demeure contesté. (Note de téêU.)

du V^ siècle sur la hauteur qu'elle occupe aujourd'hui. L'examen des ruines ne laisse aucun doute sur ce point. Partout l'on rencontre auprès des pans de mur, des pierres calcinées, des charbons, des cendres et une terre brûlée, preu?e évidente de la destruction par le fer et le feu, en un temps où les ravages apportés par la main de rhomme n'étaient pas moins redoutables que ceux de la nature. En outre, Tévéque Chilmegisile fut enseveli dans réglise de St-Thiers, pins tard St-Maire, vers l'an 540.

Ce que les Barbares laissèrent debout, les habitants de la ville nouvelle le renversèrent pour en faire servir les matériaux à la construction du temple qu'ils élevaient à la Mère du Sauveur. Aujourd'hui, l'on peut compter encore dans les soubassements extérieurs de cet édifice près de 300 de ces pierres calcaires. L'ouvrier, comme on s'en est convaincu dans ces derniers temps, avait eu soin d'engager dans la maçonnerie la sculpture des entablements ou des frises, afin de présenter au dehors la partie plus unie de l'assise, qui demandait moins de travail et ne détruisait pas l'uniformité du soubassement. On aperçoit aussi, à l'écart, dans quelques galeries, de grands fûts de colonnes romaines d'un marbre poli. Ils sont là comme pour offrir un point d'appui plus solide à cette architecture du moyen âge qui s'élance avec tant de grâce ei de légèreté. C'est ainsi que les dernières traces des anciens monuments se perdent et se confondent dans des constructions plus nouvelles.

488 ANTIQUITÉS ROMAINBS

Vibiscum (Viviscum, Vevey).

A répoque romaine, la voie par laquelle noos avons atteint Lousonnium continuait le long du lac, à travers Cour, Paudex, Cully, Glérolles et Saint-Saphorin. Après avoir quitté les rochers de Lavaux et le versant abrupte du Jorat, la route se dirigeait le long de pentes moins inclinées vers les habitations romaines de Vibiscum, assises au pied des Alpes et sur le bord des eaux. Des pilotis découverts au-dessus de la ville actuelle, à une trentaine de pieds de profondeur, et auprès desquels gisaient des troncs d'arbres dans une couche de limon pareille à celle qu'atteint la sonde à une certaine distance au fond du lac, ont fait supposer que c'était là une ancienne rive du Léman. Ils témoignent en outre que des hommes s'étaient arrêtés dans ce lieu, ce qui confirment du reste les haches en pierre et en bronze qu'on y a recueillies. La belle exposition et la fertilité du sol engagèrent sans doute les Romains à y établir la station que mentionne l'itinéraire d'Antonin. Elle parait avoir été située droit au-dessus de la ville moderne, dans un lieu où Ton retrouve des médailles depuis Auguste à Valentinien, des vases, des poids de terre cuite, des pans de mur et des briques à larges rebords. Dernièremen tencore, en décembre 1843, on a découvert aux Chetievières les restes d'une construction romaine et à quinze pieds de profondeur, un squelette humain ; tout auprès de celui-ci , dans une ouverture qui traversait un mur, était un collier en or d'une chaine assez fine, très bien conservé ainsi que son fermoir; quatre

ou CANTON DE VAUD. 480

bagnes étaient suspendues à ce collier, trois en or et une en argent ; deux des premières sont ouvragées , et Tune d'elles a conservé l'agathe onyx de son chaton sur laquelle est gravée une tête d'aigle. Peut-être l'ancienne ville s'étendait-elle du côté de la Tour, si l'on en juge par une statuette de Mercure trouvée à la pointe de Peilz. GiHamani a offert aussi plusieurs médailles du bas empire au milieu desquelles était la petite statue d'un génie qui s'appuie des deux mains sur l'enroulement de feuilles d'acanthe qui couronnent un pied de lion posé sur un piédestal. Le dieu Sylvain était adoré sur le même lieu où s'éleva plus tard l'Eglise de Sainte Claire. Un bénéficiaire de la XX« légion lui avait consacré cet autel, tandis qu'à Genève un citoyen de l'Helvétie s'adressait à la même divinité en faveur de ses amis, les bateliers de la partie supérieure du lac. — Des tombeaux ouverts entre Vevey et la Tour montrent l'union de l'ancien culte au culte chrétien. Une pièce placée dans la bouche des morts, en tribut à Caron, porte les mots : tribuium Pétri, Si la foi aux anciens dieux a disparu, leur souvenir se perpétue dans nôtre fête des Vignerons.

Pennilucus (Villeneuve) ; Aquilea, Alla (Aigle).

A l'extrémité orientale du Léman, Pennilucus, appuyé contre la montagne, s'élevait au-dessus des rives, soit qu'il désigne la tête du lac, ou qu'il rappelle l'existence d'un bocage consacré au dieu Pen : On a pour preuve de son antiquité les deux inscriptions romaines qu'on y conserve ;

Tune est consacrée à la Victoire, Tautre est ud milliaire qui indique â6000 pas de Villeneuve à Martigny. Au nordouest de la ville actuelle on a découvert des restes de bains> des oiédailles, des instruments destinés à prendre Tencens et un lacrymatoire qui reposait dans des tooibes pareilles à celles de Vevey.

La voie qui conduisait en Italie par le Saint-Bernard> traversait le Peutex, près d'Aigle. L'ancien nom de cette ville, Alla ou Aquilea, rapproché de celui A'Hybema (Yvorne), indiquerait les quartiers d'hiver d'un détachement de cavalerie. Comme pour mieux sanctionner cette opinion, l'aigle romaine a été placée sur les armoiries de la ville nouvelle*.

Bromagus (Promasens).

Retournons maintenant sur nos pas jusqu'à Vevey pour nous diriger vers Promagus. Ceux qui le cherchent auprès du lac de Bret, atteignent > après avoir gravi par Chexbres le versant méridional du Jorat, une petite vallée environnée de hauteurs couronnées de bois de sapins dont quelques-uns descendent vers les rives marécageuses d'an petit lac. L'habitant des fermes raconte qu'une ville existait autrefois dans ce lieu; mais qu'un soir, ayant refusé l'hospitalité à un étranger en qui elle méconnut le Sau-

* L'origine romaine d'Aigle a été combattue avec vraisemblance dans les Recherches sur quelques localités du Bas-Vallais, de M. de Gingins. Voj. aussi Martigiiier, Diet. HisU {Note de Védit,)

veur du monde, cette ville s'abima sur eiie-méme et disparut. Le lendemain matin, un lac l'avait remplacée. A cette réminiscence de la fable ou de la destruction de Sodome et Gomorrbe se mêle peut-être le souvenir des Romains dans cette vallée, dont la partie orientale renferme des pans de murs répandus en divers sens dans la campagne. On en a sorti une grande quantité de tuiles et nombre de médailles impériales. Des actes du moyen âge donnant au lac le nom de Bromagus, quelques personnes ont cru reconnaître la station désignée sous ce nom par Titinéraire d'Antonin, mais les distances indiquées se trouvant en défaut, il faut rechercher s'il ne se rencontre pas de constructions romaines dans un lieu situé à 9 milles de Vevey et à 6 de Moudon, d'après l'itinéraire. Tel est le cas de Promasens, si l'on suit Tancienne voie qui passait par Jongny, Granges, Attalens, Bossoneus, Palézieux et Oron. La direction naturelle de cette route dont il reste des traces, les ruines nombreuses qu'elle traverse, et les débris romains de Promasens nous font partager l'opinion de ceux qui placent Bromagos dans cette localité, appelée aussi Bromagens dans des actes du moyen âge. Deux lieues séparent encore ce village fribourgeois de Moudon.

Minnodunum, Minnidunum (Moudon).

Minnidunum, qui en celte doit signifier une colline au bord d'une rivière, est située sur la Broie , à l'ouverture d'une vallée longue et fertile dirigée du sud- ouest au nord-est, entre des collines boisées. On a retrouvé de la

&9S ANTlQUiTiS ROMAINES

ville romaine, des fragments de vases, des lampes sépal* craies et entr'autres des statuettes en bronze de Mercure, d'Hercule, de Vénus et de la Victoire, déposées au Musée de Berne. Les environs de Moudon sont si riches en médailles consulaires et impériales qu'une campagne en reçut le nom de Trésor romain. Dans un autre lieu , comme il se trouvait souvent d'anciennes monnaies au pied d'un rocher, on finit par apercevoir une ouverture élevée qu'on se mit en mesure d'atteindre. Effrayé de cette visite inat* tendue, un hibou fit de nouveau tomber des pièces en s'échappant et révéla de cette manière l'existence du trésor caché. Si l'inscription grecque en dialectique dorique, recommandant la sobriété comme moyen de fortifier l'âme, est perdue, on conserve en revanche avec soin l'autel trouvé près du point de jonction de la Mérine et de la Broie. < Quintus Œlius Âvenius, y est-il dit, érige un autel à ses dépends à Jupiter et à Junon pour la conservation de la famille impériale. De plus, il donne à perpétuité 75000 sextercesaux habitants de Moudon, dont la rente doit être employée à procurer aux bourgeois les commodités et les plaisirs d'un gymnase pendant trois jours, en trois différents temps de l'année. Dans le cas où les habitants de cette ville destineraient cet argent à d'autres usages, il entend que ce capital soit remis à la colonie d'Avenches. L'emplacement de cet autel a été accordé par un décret des habitants de Moudon. » Ce décret de la communauté du lieu montre qu'il s'agit d'une ville ordinaire, car s'il était question d'une colonie , il procéderait des décurions. En outre le mot vicani employé dans cette inscription désigne les habitants d'une ville ouverte. Rien ne dit si la somme donnée pour un gymnase fut détournée

de sa destination ; il est an contraire probable qa'on reçut avec reconnaissance un établissement qui permettait à tous les habitants de Moudon de jouir pendant trois jours, chaque année, de l'emplacement pour les exercices corporels, auquel on ajoutait ordinairement des bains, des étuvas et des portiques où les gens de lettres et les philosophes enseignaient.

La Broie, qui coulait de Bromagus à Minnodunum, longeait les habitations romaines deCourtilles et de Granges, puis elle mouvait avec lenteur ses eaux accrues à travers la plaine élargie , et s'unissait au lac de Morat sous les remparts d'Âventicum. C'est aussi le long de son cours que s'étendait la voie qui conduisait à la grande cité helvétienne.

Aventicum Helvetiorum, colonia pia, flavia, constans, emerita, fœderata.

(Avenches.)

Situé dans une contrée ouverte et riante, l'ancien Aventicum joignait à cet avantage celui de reposer sur un ri-

chesol d'alluvion. Au nord-ouest, les hauteurs du Vully voilaient le lac d'Eburodunum, tandis que celui de Morat, plus avancé dans les terres qu'il ne l'est aujourd'hui, baignait au nord les remparts de la ville. Depuis les plaines de la Broie, le sol s élève du côté du levant. C'est là qu'on voit encore de nombreux débris , derniers témoins de la grandeur romaine.

Mk ANTIQUITÉS ROMAINES

Les murs d'enceinte de cette cité formaient à peu près un octogone dont te pourtour ne peut être parcouru en moins de cinq quarts d'heure. A l'intérieur , des tours semi-circulaires, distantes à peine de cent pas, étaient adap> tées aux remparts sans faire saillie au dehors. Ces murs renfermaient un forum , un théâtre et un amphithéâtre ; ce dernier, placé sur la hauteur qu'occupe la ville actuelle, dominait les deux autres qui se rapprochaient davantage du centre de la cité. Le fertile Bacchos des coteaux (fertilis Bacchus Oreus) , Auguste et la Victoire y comptaient des autels. Des temples s'élevaient à des dieux divers ; Neptune et Apollon paraissent y avoir été adorés. Aventia, déesse protectrice de la ville, avait aussi son temple et ses autels. Plusieurs ont vu dans Julia Alpinula, la prétresse de la déesse, jusqu'à ce que la critique ait rejeté l'existence de cette fille infortunée de l'infortuné Aipinus. Les habitations ne présentaient point l'aspect de nos habitations modernes ; plus spacieuses et moins hautes, entourées parfois de jardins et de bocages, elles n'é talent point comme les nôtres groupées en rangs serrés. L'opulence éloignait tout ce qui pouvait la troubler. Aven ticum comptait en grand nombre des bains, des thermes et des étuves. Le parquet de plusieurs salles reposait sur des piles de briques, entre lesquelles circulait le calorique qui se répandait ensuite le long des parois au moyen de conduits pratiqués dans les murs. D'autres salles renfermaient les huiles et les essences dont on se faisait parfumer au sortir du bain. Les parois de ces appartements revêtues de marbres ou de peintures à fresque , représentaient des vases, des guirlandes de fleurs ou des panneaux coupés de lignes de couleurs variées. Les mosaî-

qoes offraient une grande diversité de sujets. C'était sur* tout au nord de la colline qui porte l'amphithéâtre qu'un monument se faisait remarquer par la beauté de son pavé, long de 60 pieds sur 40 de large. Ce pavé était divisé en trois compartiments. Celui du milieu, beaucoup moins considérable que les deux autres, consistait en quatre car-, rés oblongs, tandis que ceux de chaque extrémité contenaient chacun 15 octogones, 8 carrés et 16 triangles. Des cordons et d'autres ornements entouraient l'ensemble et les parties de détail, composés de petits cubes de couleurs différentes. Au centre du parquet se trouvait une espèce de bassin plaqué de marbre blanc, et non loin de là des dauphins prêts à se livrer au jeu. Ailleurs, des compagnons de Bacchus entrent en heurtant leurs cymbales, ou bien des bacchantes tiennent en main le thyrse et la coupe formée d'une corne. Plus loin, c'était un danseur emportant dans ses bras son amante. Ainsi se poursuivent ces jeux dans l'ivresse de la joie. Mais au milieu de cette troupe livrée à sa folle gaité, Bacchus, la tête entourée d'un nymbe bleuâtre, exprime, par ses traits et son attitude, l'admiration et la tendresse dont il est saisi. Une jeane personne endormie vient de frapper les regards du dieu et de ses compagnons couronnés de pampre ; c'est Ariadne abandonnée dans l'ile de Naxos par Thésée qu'elle vient de sauver. Thésée s'est enfui durant son sommeil, mais, au réveil, elle rencontrera un dieu pour son époux. A la beauté de cette mosaïque s*unissaient les peintures à fresque des parois. On y voyait au milieu des fleurs, des femmes assises sur de légers rameaux, ou do^ boucs, victimes de Bacchus. — Des pavés semblables ornaient les réfectoires et les chapelles destinées aux dieux Lares.

496 ANTIQUITÉS BOMAINBS

Les cubes, en marbre ou en terre cuite émaîltée , reposaient sur une pâte de chaux, de pierres jaunes et de coquilles marines pulvérisées, que portaient un ciment de briques piléeset une couche de cailloux choisis. L'une de ces mosaïques, construite Tan 209 de notre ère, sous le consulat de Pompeianuset d'Âvitus, représentait des ca* nards, des coqs, des poules, des oies, des serpents et des lézards. D*autres se composaient de riches tableaux, ornés de panneaux circulaires et de carrés bien ordonnés. Des chasses en enrichissaient la bordure. Les chasseurs portaient la caliga, celte forte semelle liée par des bandelettes de cuirs qui montaient jusqu'au milieu de la jambe. Ailleurs, une tête d'homme occupait le centre du parquet entre quatre létes de vieillards. Les peintures de plusieurs oiseaux, parmi lesquels se fait remarquer une pje d'une grande vérité » étaient accompagnées de dauphins dont les queues s'entrelacent les unes dans les autres. Enfin le tigre, la hyène, des lions et le zodiaque apparaissent à leur tour sur des pavés pareils.

Les aqueducs n'étaient pas moins que les autres monuments dignes des Romains. Formés d'un mastic qui se durcit comme les cailloux, ils traversaient les bancs de roc et conduisaient, de plusieurs lieues de distance, des sources pour l'usage des bains et de la ville.

D'importants édifices, enrichis de marbre et de reliefs, ornaient la cité. On y remarquait des colonnes cannelées et des colonnes torses. D'autres, de l'ordre dorique, voisines du pavé consacré à Bacchus formaient le portique de ce bâtiment; leur fût montrait à demi-hauteur une petite console pareille à celle qu'on observe sur les portiques de Paimyre. Sur des corniches d'une grandeur étoo'^

nante, étaient scalptés des deoticQles, des foudres, des tritons» des boucliers et des conques marines. On y voyait aussi des rases à fleurs, des griffons, des chevaux marins et des phoques. Les architraves, les frises, les cordons, les doucines, les acrotères et les tympans étaient chargés de sculptures. Des statues en marbre et en bronze s'élevaient à l'honneur des dieux. Apollon et Jupiter Ammon y avaient leur place. Ge n'était pas toujours l'adulation ou la foi qui les érigeait, mais, quelquefois aussi, la reconnaissance envers des citoyens illustres. Pour ces immenses constructions et pour les ornements de la cité, on se servait non-seulement de la pierre calcaire du Jura mais encore de matériaux précieux amenés de pays lointains. Le marbre de Paros, l'albâtre, le porphyre, le granit, les marbres jaunes, verts, violets, gris et verts, rouges et blancs embellissaient les demeures des Aventiciens, ainsi que les jaspes divers, Pagathe, l'ophite ou la serpentine, le basalte, l'aventurine et le lapis lazuli. Bien que celte richesse de dessin, d'architecture et de sculpture n'appartienne pas toujours au beau siècle d'AugusIe, elle n'en est pas moins un témoignage de la grandeur d'Aventicum. Comme en Italie à la même époque, les règles de l'architecture auraient pu être suivies avec plus de rigueur. Quelquefois, éans ces monumeirts d'ordre, corinthien pour la plupart, un* pilastre catinelé est accompagné d'un fût de colonne qui ne Test pas. Des sculptures d'un travail médiocre décèlent l'inhabileté du ciseau. Ou bien le marbre de la statue reçoit un poli qui lui enlève l'apparence de la chair pour lui donner celle de l'ivoire. Le grand pavé, voisin de l'amphithéâtre, qui, pour la variété des ornements, le nombre des tableaux et leur disposition autour du sujet prin-

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