MÉM. ET DOGUM. XXV
cipal, est du meilleur goût, laisse quelque chose à désirer dans les proportions des figures , qu'on voudrait voir moins ramassées et plus sveltes. Enfin , les peintures à fresque frappent souvent davantage par la vivacité des couleurs que par la bonne exécution. Le coup de pinceau est hardi, mais il n'est pas toujours heureux. Dans la composition, le grotesque remplace parfois le naturel, et les proportions ne sont pas toujours bien observées. C'était ce manque de vérité que Vitruve blâmait chez les artistes romains de son siècle.
Il résidait à Aventicum un lieutenant du préfet provincial, un receveur des impôts en Helvétie, des triumvirs, des curateurs, des décurions, des sévirs et des tribuns militaires. La cité, comme celles d'Italie, choisissait pour son patron quelque grand citoyen romain. Elle possédait en outre une confrérie ou compagnie de bateliers , qui fit construire à ses dépens un édifice consacré à la famille impériale et destiné aux réunions dans lesquels on traitait des affaires de commerce. Ces bateliers sont appelés Arurand et Ararici, nom qui désigne peut-être les eaux sur lesquelles ils naviguaient. Des magistrats et des chevaliers faisaient souvent partie de ces compagnies , qui jouissaient de grands privilèges et dont les membres n'étaient point étrangers aux charges municipales. — Des inscriptions retracent le deuil dans les familles. L'une exprime un vœu au génie protecteur du canton des Tigurins. Une autre s'adresse aux divinités tutélaires de l'empereur (Vespasien), au génie de la colonie helvétique, I Apollon et aux médecins et professeurs de la cité. D'autres à Maximin, encore César, et à Julia Domna, revêtue du titre de mère des camps. On lit aussi que les adjoints
DU CANTON DE YAUD. i|l99
da préfet firent construire une salle pour les archives de la préfecture. C'était surtout Vespasien qui était honoré dans ces inscriptions. On sait d'après le rapport de Suétone que Flavius Sabinus , père de cet empereur, avait passé chez les Helvétiens la dernière partie de sa vie. Son fils» destiné à la pourpre impériale, doit y avoir séjourné dans sa jeunesse. L'an 71 de notre ère, une inscription, placée sur un bâtiment public, dit qu'il était alors empereur, César, Auguste, souverain pontife, revêtu du pouvoir tribunicien pour la troisième fois, Imperator pour la huitième, consul pour la troisième, désigné pour la quatrième, et père de la patrie. Un marbre élevé par son fils TiUis rappelle qu'il restaura la cité d'Avenches et ses remparts avec la pierre de Noidelonex (Neuchâtel). Vespasien et Titus furent en effet les protecteurs de cet Aventicum nommé aussi Colania pia^ flavia, constans, emerita, fœderata. La première et la troisième épithète désignent l'attachement de la colonie à son bienfaiteur; flavia est le nom de la famille de Vespasien ; emeriia indique que des vétérans formèrent cette colonie ; et fœderata, qu'elle était alliée de Rome, ou unie avec les Helvétiens, qui avaient leur constitution particulière , tandis que la colonie était gouvernée par les lois romaines'. On rapporte que ces vétérans appartenaient aux vainqueurs de Jérusalem, instruments de la vengeance divine, et qu'ils aimaient à comparer à la Galilée ce pays, dont les lacs de Morat et d'Yverdon leur rappelaient les eaux de Mérom et de Génézareth.
La plupart des auteurs s'accordent à donner à Aventicum une origine anté-romaine et à la placer en tête des douze villes que les Helvétiens brûlèrent lors de leur émi-
* Haller.
gration. Godefroi de Viierbe n'bésite pas à dire que BreoiHis ta subjugua Tau 365 de Rome ; et Marquard Wild doDne même pour époque de sa fondation, l'an 589 avant l'ère chrétienne. Sans ajouter foi à tant de précision, il est cependant probable qu'elle fut du nombre de ces villes dont César ordonna la reconstruction et qu'elle s'éleva sur des ruines. De bonne heure elle acquit un développement qui lui valut d'être appelé par Tacite capui gentis, non qu'elle exerçât une prééminence civile, mais parce que sa grandeur la faisait distinguer des autres cités de la nation. L'itinéraire d'Ântonin, la table de Peutinger et les notices de l'empire mentionnent VAventicum Helvetwrum. Grégoire de Tours, Frédégaire, Fréculphe et le Cartulaire de Lausanne en parlent aussi. Ptolémée la place dans la Maxima Sequanorum, non par erreur, mais parce que de son. temps on l'envisageait comme faisant partie de cette province. A une fausse interprétation de ce passage se rattache le travail du jésuite Dunod, par lequel il s'efforçait de montrer que les ruines d'Antre, en Franche-Comié, étaient celles de l'ancien Aventicum. V Apologie de Wild l'a réfuté sufflsamment. L'attachement d'Aventicum à Galba faillit devenir fatal à la noble cité, qui ne put sauver la tête du vieil Alpinus, son premier citoyen. La nation dut implorer sa grâce auprès de l'empereur Qnasd les ambassadeurs obtinrent audience , l'armée demanda, avec imprécations et menaces, l'extermination des Helvétiens. On vit alors Claudius Cossus mettre en jeu tontes les ressources de son éloquence pour fléchir le farouche César, passer des sollicitations à la peinture des maux qui menaçaient sa malheureuse patrie, et rendre présente sa dernière douleur. L'émotion de son âme gagna l'âme des
guerriers. A la vue des restes infortunés d'un peuple au^ trefois fortuné, glorieux, ils supplièrent à leur tour, et l'empereur se laissa fléchir. — Des jours heureux et
calmes se levèrent encore ; le luxe et la richesse s'accrurent; les jeux remplacèrent les armes; mais c'en était fait de la liberté.
Au cinquième siècle, quand Ammien Marcellin se rendit à Aventicum, il trouva la cité déserte, ses édifices à moitié ruinés, mais encore empreints d'une ancienne grandeur ; c'est que les Allemani avaient passé dans ces lieux, le fer et le feu à la main. Dès lors l'éclat d' Aventicum fut anéanti, et ce qui en restait fut effacé par les Burgondes. L'an 607, le comte Guillaume, seigneur bourguignon, construisit un château sur la hauteur qu'avait occupé le capitole, et contribua à relever un peu la malheureuse cité ; mais des tribulations l'attendaient encore. Dix ans ne s'étaient pas écoulés que les Allemani de THelvétie orieniale achevèrent de désoler cette contrée autrefois si florissante. -^ Une tradition du Nord dit qu'un fils du roi Scandinave» Lodbrokar, fit une expédition en Helvétie et prit le chfl^ teau de Vifill (Wiflisbourg, nom allemand d'Avenches) dans le VII« ou VIII<» siècle. Ce fut en 1076 seulement, que Burkard, évéque de Lausanne, aidé de l'empereur Henri IV, réédifia Avenches dans laquelle il se souvint sans doute qu'étaient déposés les tombeaux de vingt-deux évé* ques. Lausanne dut au malheur d' Aventicum de devenir le siège épiscopal au commencement du sixième siècle.
Telle se présente à nous cette antique cité, d'après les débris qui nous restent. Plusieurs pans de murs, hauts de 15 pieds sur A de large, permettent de juger de ses remparts et de leur pourtour. Les parements extérieurs, for-
mes de pierres grisâtres disposées par assises horizontales, renferment à l'intérieur des pierres et des cailloui jetés dans un bain de mortier. Une des tours semi -circulaire adaptée à ces murs antiques domine encore les ruines de l'enceinte dont le diamètre est de 6 000 pieds de roi. En outre les mouvements du sol ajoutent à l'étendue apparente de la ville, sur les débris de laquelle l'agriculture récolte jusqu'à 2 000 sacs de blé. L'amphithéâtre, comblé en partie par la route actuelle, sert de verger au château voisin. Ses pierres et ses degrés, utilisés pour des constructions modernes, ont été remplacés par de nombreux déblais ; à peine reste-t-il une portion des voûtes et des contreforts qui portaient les gradins. Sur l'un des côtés de cette arène, s'élève une tour construite de matériaux antiques , mais dont la base seule parait pouvoir appartenir aux Romains. C'est là qu'on prétend qu'étaient renfermés les animaux féroces destinés aux combats. Le théâtre, rompu par le centre dans ces dernières années, est à peu près perdu pour l'étude. — Au milieu de ces dévastations, une colonne de marbre blanc demeure encore debout. Sa hauteur est de 40 pieds, sans y comprendre un fragment d'entablement qui la domine. Elle se compose de blocs de 3 pieds de haut sur 7 de longueur, dont la superposition offre des joints parfaits. Ses dimensions et ses sculptures rappellent l'ordre corinthien. Les uns y ont vu les restes d'un temple ; d'autres, d'un arc de triomphe. Il paraît qu'elle faisait partie du Forum, dirigé de là au Levant. Le voyageur aime à s'arrêter sous cette ruine imposante, et longtemps la cigogne vint la couronner de son nid. On retrouve de temps à autre des pierres sculptées, des fûts de colonnes, des chapiteaux de
grandeur colossale , des aqueducs et des fondements de bâtiments privés ou publics. Plusieurs mosaïques, connues seulement de quelques particuliers, restent enfouies dans le sol. Des bas-reliefs et des inscriptions se voient dans les murs de l'église et de la Maison«-de-Ville ; quarante ont été publiées ; de beaucoup d'autres qui sont inédites, il ne reste que des fragments. Inscriptions, colonnes, chapiteaux, bas-reliefs, ont été jetés en grand nombre dans les cbauxfours voisins. — Outre les médailles impériales de différents métaux et de divers modules, on en a découvert de consulaires, de grecques et d'égyptiennes ; on en a d'Alexandre-le-Grand, de Seleueus, de Mithridate et de Hiéron ; d'autres sont des familles impériales bizantines, de Léon, de Zenon et d'Héraclius, jusqu'aux Paléologues. Un médaillon représente la tête de Méduse; une cornaline, celle de Jules-César. — On a sorti de ces ruines des torses et des fragments de statues en marbre et en bronze, un Hercule, un empereur romain, un discobole ou lanceur de disque, une Fortune avec une corne d'abondance, un Faune à genoux, portant une grappe de raisin, et un Apollon qui tient une lyre. Un groupe en bronze représente un athlète qui combat un lion. Le corps de l'athlète est nerveux, son attitude vraie et la tète d'un beau caractère antique. Le lion étouffé est également d'une bonne expression, et tout ce groupe est d*un grand prix pour la vérité de la scène. Une statuette ou figure symbolique, offrant un corps cuirassé, surmonté d'une tête de coq et terminé par deux serpents, représente un Abraxas. — Des fragments de candélabres, et des lampes de formes et de destinations diverses ont été conservées. Sur un beau miroir en
broDze, est gravée Léda, qai ?ieDt de mettre au jour les deux œufs d*oii sortirent Castor et Pollux. — On reDcontre 6D outre des amphores, des vases, des dieux Lares, des styles, des fibules, des pierres gravées et des bagues eu or et en argent. Uue sonnette en bronze a perdu son battant Un léopard ooucbé, dévorant la tôte d'une biche, forme le manche d'une clé. Une hache en bronze, de fort petite dimension , avec une médaille en argent portant une victoire, incrustée sur un des côtés de la hache, parait une pièce symbolique et rappelle peut-étre une ancienne confrérie de charpentiers. Enfin, une poterie représente un Gaulois qui se ver^e à boire. Le vase qu'il tient sous son bras, a la forme du tonneau de bois entouré de cercles, que Pline a mentionné dans son histoire naturelle ' et dont nous nous servons aujourd'hui.
Si l'esprit de conservation eût veillé sur ces riches monuments, Àvenches posséderait une collection digne de son ancienne grandeur; mais la plupart des objets décon* verts ont été détruits ou dispersés. Les étrangers en ont enlevé un grand nombre ; la science en a peu profité. Après beaucoup d'abus est né le besoin d'en prévenir de nouveaux ; à cet etfet un cabinet a été ouvert dans la tour attenante à l'amphithéâtre. Malgré les pièces intéressantes qu'il renferme, l'ami des monuments nationaux se demande comment il se peut que oe soient là les restes de l'antique cité. Bientôt pourtant, on est frappé de la richesse d'ornementation de ces quelques débris, mais on l'est en même temps de Tesprit de haine qui préside à leur destruction ; la colère du barbare demeure empreinte sur le bronze ; renverser ne suffisait pas, il voulait encore anéantir.
« LWre XIV, chap. Si.
Eburodunum (Tverdon).
D'Aveniicom, point de dépari des milliaires, plusieo» routes se dirigeaient vers les principales villes du pays. L'une conduisait à Eburodunum, ancien co^^rum romain, situé sur les bords d'un lac, à l'extrémité d'une plaine recouverte autrefois par les eaux. Le rapprochement do Jura permettait, comme à Nyon, d'exploiter, pour la marine romaine, les hauts sapins de la montagne. Mais au lieu de prendre le chemin de la Méditerranée, on faisait flotter ces bois jusqu'au Rhin , d'où ils descendaient ensuite dans l'Océan. Un préfet présidait à cet effet la compagnie des bateliers d'Eburodunum. — Des inscriptions y furent gravées en l'honneur de la Victoire , d'Apollon, de Mercure et de Minerve. Le souvenir des importants ser vices rendus par Festilla , prétresse du premier Auguste à Avenches, est conservé sur la pierre. Flavius Camillus, triumvir de la colonie Helvétienne (Aventicum), reçut le titre de patron et vit élever, en reconnaissance de ses bienfaits , un portique et des statues. — Les murs en pierre et en brique du caslrum eburodunum disparaissent chaque jour. Tel a été le sort des bains découverts il y a quelques années, qui présentaient encore des baignoires en marbre, des fourneaux de briques et des tuyaux en plomb. Auprès du château actuel se sont trouvés d'intéressants débris. Ailleurs, des tombeaux contenaient des armes, des lampes, des vases et des médailles ; l'un renfermait UD casque , un glaive et des lacrymatoires de la grosseur
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d'une larme batavique. — Une mosaïque d'un beau travail n'a pu être sauvée. Elle avait pour sujet Orphée entouré d'animaux; des quadrupèdes, des oiseaux et des. poissons en occupaient les trois compartiments. Un basrelief, une statuette de Mercure, une tête en marbre, une grande amphore, des vases, des fers de flèche, des ustensiles, des médailles, des poids, une meule de moulin à bras et du blé calciné ont été sortis de ces ruines. De plus, certaines parties du sol offrent pour ainsi dire les diverses couches historiques de cette ville. Peut-être aussi , la hache en serpentine, conservée avec quelques autres objets dans la bibliothèque, vient-elle à l'appui de l'origine celtique que semble indiquer la dénomination d'Eburodunum.
Urba (Orbe).
En remontant le cours de la rivière qui traverse Yverdon et se jette dans le lac, ou voit une plaine marécageuse s'étendre le long des collines qui s'appuient au Jura. La ville d'Orbe occupe une hauteur dominée par les vieilles tours de son château bourguignon. Autrefois, la via strata longeait la montagne, et, dans des temps plus reculés, le lac baignait cette plaine qui continue à faire reculer le bassin des eaux. Auprès de la ville actuelle, s'élevait l'ancienne Urba de l'itinéraire d'Antonin que plusieurs croient avoir été la capitale du pagus urbigentis mentionné par César. C'est au nord-ouest de la capitale de la Petile- Bourgogne qu'on découvre divers restes de constructions
antiques, des fragments de marbre blanc travaillé, des médailles et des pavés. Une de ces mosaïques, détruite en 1758 sur le terrain appelé Bosséaz, reproduisait par des cubes calcaires et des émaux de teintes variées, des fleurs et des figures d'hommes et d'animaux. C'est sans doute un des compartiments de ce parquet qui restait engagé sous la route, et qu'on a découvert le 13 mai 1841, en construisant un mur de soutènement. Il représente sur un fond blanc encadré d'une arabesque en torsade un cbar à quatre roues surmonté d'échelles et de cerceaux et traîné par deux bœufs qu'aiguillonne le conducteur. Sur le môme plan se trouvent des arbres séparés par divers personnages, dont l'un s'appuie sur une massue et tient à la bouche une conque qui rappelle le cor des Alpes. La variété des couleurs, la grâce des formes et des contours, font admirer la belle exécution de ce pavé , long de 21 pieds sur 6 à 7 de large , et conservé avec soin sur les lieux. Cinq murs perpendiculaires à l'axe de la route, des peintures à fresque et un autre pavé noir et blanc sont les derniers débris de cette riche demeure. Des recherches bien dirigées pourraient jeter un nouveau jour sur l'état de nos cités durant les premiers siècles de notre ère. Peut-être y eut-il sur le sol appelé plus tard la patrie de Vaud bien d'autres habitations romaines dignes de figurer à côté de celles que nous venons de parcourir. Il est même beaucoup de localités où l'agriculture, à la vue de ruines romaines, se plaît à reconstruire par l'imagination quelque cité antique. Nous verrons ce que ces suppositions peuvent avoir de fondé, quand nous aurons parcouru les voies principales qui sillonnaient le pays.