UN JEUNE FAUNE
STATUETTE EN BRONZFP
Voici la description qu'a faite de ce monument un écrivain qui m'est certai nement point étranger à la science des antiquités. Elle satisfera sans doute la
plupart de nos lecteurs, qui l'approuveront dans toutes ses parties. Nous la
ferons suivre pourtant de quelques observations critiques.
« Un jeune Satyre, debout et posé sur la pointe des pieds, la jambe gauche portée en arrière, dans lattitude que donne une course modérée, se dispose à sauter au-dessus d’une corde qu'il tient par les extrémités, et à laquelle il semble prèt à donner un mouvement de rotation très-rapide.
« Cette petite statue présente, dans un trèés-haut degré de perfection, les formes élancées et la physionomie à la fois rustique et spirituelle que les artistes grecs ont toujours données à cette classe des suivants de Bacchus : Sa chevelure, contenue vers le bas par un simple cordon, el s'élevant du haut CN nasses hérissées, convient parfaitement bien à Pun de ces demi-dieux errants, plongés souvent dans le délire de l'ivresse, effrayant de leurs transports les paisibles bergères , et partageant avec ardeur les danses convulsives des Mœnades.
« Des cornes naissantes à peine indiquées sur le front, des oreilles pointues
ainsi qu'une glande charnue sur le côté droit du
et une petite queue de chèvre cou, complètent l'idéal recu pour ce genre de personnages de nature composee qui formaient, avec les Ægypans et les Silènes, la suite nombreuse et bruyante du joyeux fils de Sémélé.
« Indépendamment de l'extrême beauté de son exécution, nous devons faire observer que ce bronze est, jusqu'à ce jour, le seul objet antique connu qui rappelle le genre d'exercice dont il a été parlé, et qu'il doit tenir ainsi un rang très- distingué parmi les monuments de l'art dont les sujets se rattachent à la cubistique chez les peuples anciens.
« Cette figure, dont la conservation ne laisse que peu de chose à désirer, a été découverte en 1810. Elle fut trouvée par un berger dans quelques ruines qui subsistent éncore à Joué, village situé sur la route de Saulieu à Chälons-sur- Saône , département de la Côte-d'Or. »
A ce dernier para r
aphe l'auteur de la description joint la note suivante, qu'il nous importe de ne pas négliger : « Les seules parties (de la figure ) détruites étaient la corde, dont il ne restait qu'un fragment dans là main droite du personnage, mais dont le reste a été suppléé, et la queue, dont on ne voit plus
que de faibles vestiges. »
Nous remarquerons d'abord qu'il eût été préférable de conserver le nom de Faune à cette figure, que lon appelle un Satyre. Il n’a point les jambes et les pieds de bouc que lon s'abstenait rarement de donner aux saty res; et il ressemble parfaitement à tous les faunes que l'on trouve représentés dans les monuments, et par ses oreilles allongées, et par la glande charnue ou plutôt la figue placée sur SON COU, enfin par sa chevelure hérissée. Tel on voit, entre plusieurs autres que nous pourrions citer, le faune dansant, gravé dans la collection des Antiquités d'Herculanum (x).
Les faunes, il est vrai, étaient d’origine purement latine, et n'étaient point connus des Grecs : or, cette figure est, comme on n’en peut guère douter, de travail grec. Mais il fallait bien que les artistes qui venaient de Grèce en Italie se conformassent, dans leurs productions, aux idées, aux opinions mythologiques ou autres de leur patrie adoptive.
Notre statuette, quoique fabriquée par un artiste grec, appartenait sans doute à quelque Romain, puisqu'elle à été trouvée dans les Gaules, et dans une partie des Gaules que les Romains occupaient avant même de Sêtre établis dans les
contrées septentrionales.
Mais voici une observation plus importante. On nous donne cette figure comme une preuve que les anciens (soit Grecs, soit Romains) connaissaient un genre d'exercice aujourd'hui fort en usage chez tous les peuples modernes. Qu'il nous soit permis d'en douter jusqu'à ce qu'on nous offre quelque autre sculpture ou peinture d'un sauteur à la corde.
La corde de notre statue n'est point antique ; on a cru distinguer dans une de ses mains seulement un bout de corde, et on à suppléé le reste, Mais était-ce bien un bout de corde que notre sauteur tenait à la main? Ce pouvait bien être un fragment de ce thyrse qui se retrouve presque toujours dans les mains des faunes; et quand bien même il eût tenu une corde dans la main droite, était-on sûr que dans la gauche, où lon ne voyait aucun vestige de corde, il en tint l'autre bout?
Les exercices sur la corde étaient fort à la mode chez les Romains. Térence se plaint, dans un de ses prologues, de CE gout du peuple pour ce genre de spectacles ; mais dans les desc riptions qui nous sont restées des exercices sur la corde, il n'est nullement fait mention du jeu auquel parait se livrer notre faune.
C'était aussi sous la figure des faunes, sans doute à cause de leur légèreté reconnue, que l’on représentait souvent les funambules. Nous en donnerons pour
preuve une planche gravée de la collection déja citée (2). On y voit six faunes
(1) Tome V, planche XVIII (a) Antiquités d'Herculanum, tome HI, planche XII
SA) qui dansent sur la corde tendue. Deux de ces faunes tiennent des thyrses à la main; les autres une lyre, des flûtes, des vases, etc. Il serait done très-possible que notre petite statue représentat bien un funambule, et que lon eùt mis dans une de ses mains une corde, comme emblème de sa profession, sans que pour
cela il fallüt y voir un sauteur à la corde.
Nous ne saurions désapprouver cependant ceux qui ont cru devoir donner à notre jeune faune la corde demi-circulaire que nous lui voyons dans les mains: une telle restauration semblait indiquée par l'attitude de la figure. Notre but est seulement de prémunir nos lecteurs contre l'opinion qu'ils pourraient prendre de l'antiquité de notre jeu du saut à la corde, tel qu'il est actuellement en usage. Attendons, pour croire à la grande antiquité de ce jeu, des preuves plus concluantes.
PLANCHE XXXL.