DECADENCE DES BEAUX-ARTS EN ITALIE ET DANS LA GRECE
Une opinion &
sez généralement reçue, et qui n'en est pas moins une erreur, c'est que,
pendant tout le moyen âge, les arts, comme les lettres, cessèrent totalement d'être cultivés
chez les Grecs, chez les Romains, et dans tout le reste de l'Europe. L'imagination nous pré-
sente ces temps comme une longue et ténébreuse nuit, pendant laquelle tout ce qui honore l'esprit humain, en fait la gloire et prouve son étendue, sa puissance, sa perfectibilité, toutes les connaissances enfin qu'il avait acquises par tant de siècles d'observations, d'expériences, disparurent du milieu des sociétés humaines les plus avancées dans la civilisation, furent méprisées, et tombèrent dans l'oubli le plus profond.
Une autre erreur encore, c'est de croire que cette révolution, qui anéantit les monuments des arts et les lumières des âges précédents, fut un des tristes résultats de l'irruption des peuples barbares dans toutes les contrées du vaste empire romain.
Tâchons de découvrir, d'exposer en peu de mots ce qu'il y a de faux, ce qu'il y a de vrai
dans ces opinions, qui jusqu'ici n'ont presque pas trouvé de contradicteurs.
ionnaires :
Les arts ne sauraient être st partout on les voit marcher sans cesse, ou vers la perfection, ou vers la décadence. On l'a dit cent fois, le luxe, avide de nouvelles jouissances, se lasse bientôt du beau; il lui faut du singulier, et ensuite du bizarre. Rome, maitresse du
monde, gouffre immense où s'étaient englouties les richesses de cent peuples conquis; Rome,
dans son excessive opulence, dut changer de goûts comme elle avait changé de mœurs. La
simplicité, cette compagne inséparable du beau dans les arts, ne pouvait plus convenir à
Rome devenue le séjour du faste, de la débauche et de tous les vices. Dès le temps des pre-
miers empereurs, Vitruve apercevait la révolution qui déja se préparait dans les arts du dessin.
Il désapprouvait cette multitude, cette richesse d'ornements, sans objet et sans types réels
dans la nature, dont on surchargeait les monuments.
Mais il faut le remarquer, si la décadence continua sous les empereurs qui succédèrent à Jules César, à Auguste et à Tibère, elle ne fut bien complète qu'à l'époque où le christianisme triomphant s'assit, avec Constantin, sur le trône du monde. Dés-lors, ou peu après, les prêtres
chrétiens employérent tous leurs soins, toute leur activité, à détruire les monuments d'un culte
rival, à écarter tout ce qui pouvait nuire à la propagation de leur doctrine, exciter la désertion, l'apostasie de leurs prosélytes encore incertains. Les temples furent renversés, les statues
des dieux mutilées; tout ce qui pouvait rappeler les fables antiques et les rites du pi
fut proscrit. Nous les possédons les lois des empereurs qui ordonnent la destruction de tous
lise
les monuments de l’ancienne religion, et on lit encore dans les ouvrages des pères de l'E
leurs virulentes déclamations, et contre les monuments du paganisme, et contre les splendides
jeux de ces cirques, de ces amphithéâtres qu'avait décorés, embellis le génie des beaux-arts. Ce n'est pas tout : «les professions, les métiers qui contribuaient à former ou à décorer les
idoles, dit l'historien Gibbon, en citant comme autorités les écrits mêmes des pères de l'E
étaient déclarés infectés du poison de l'idolätrie : sentence sé
re, puisqu'elle dévouait aux
tourments éternels ce
mécaniques (1
Ainsi, lorsque le te
pire romain, ce fut
Le portion si considérable de la société qui exerce les arts libéraux et
rent des Goths et des autres peuples barbares se répandit dans l'em-
au milieu des ruines : il ne faut donc pas leur attribuer des désastres
auxquels ils n'ont pu participer. Si nous ne possédons plus que des fragments, des débris
des statues de l'ancic premiers chrétiens, « vestiges d'un autre et du moins les imagina de séduire la multituc
Dès que les artiste
ie Grece et de Fancienne Rome, n'en accusons que l'intolérance des ue la nécessité où ils se trouvèrent d'effacer, pour ainsi dire, tous les ilte qui, sil ne satisfaisait pas la raison des hommes éclairés, charmait
tions; et, par l'éclat, la pompe de ses fêtes aurait long-temps continué
Le]
e, toujours avide de grands spectacles
s furent privés des anciens modeles, ils ne travaillèrent plus que de
souvenir; el à dater de cette époque, leurs productions, sans dessin, sans exactitude, mais
pas toujours sans expression, attesterent plus que jamais la dés
sidération n'empécha à la décoration des nc
fer par-là des esprits
dogmes tristes et sévèr
semblaient rejeter et Les artistes de ces
ries, où
pieuses allé
tard, comme l'a très que l'on se permit de pur esprit dans un ed lâtres, toujours prêts
Les artistes romain
talents, du moins de leurs pinceaux. Ces vastes souterrains ne sc
tiens, qui de persécuté des restes conservés d les humides parois de que lon peut juger d
il parait que l'usage «
adation des arts. Cette con-
oint les prêtres chrétiens d'employer les mains de ces artistes dégénérés
uveaux temples : ils sentaient la nécessité de frapper les yeux, d'échauf-
encore tièdes et chancelants dans leur croyance. Pour appuyer des
, on était forcé de recouri
à des procédés que ces dogmes même )rosCrire temps furent donc occupés à peindre sur les murs des églises, ou de
des traits d'histoire puisés dans les saintes écritures, Ce ne fut que plus
ien prouvé un auteur que nous aurons souvent occasion de citer (2
peindre sous des formes humaines l'Erervez. «L'idée de renfermer ce ps charnel avait répugné jusqu'alors aux chrétiens, et méme aux idoà censurer les usages qui s'introduisaient dans l'Église(3).»
s trouvérent encore dans les catacombes à faire emploi, sinon de leurs
vaient plus d'asiles aux chré
és étaient devenus persécuteurs. Mais ils y déposaient leurs morts auprès es martyrs de leur foi, et les artistes couvraient de peintures à fr sque
ces cimetiéres. C'est par ces peintures, qui sont arrivée
jusqu'à nous,
e l'état des arts dans les onze premiers siècles de l'ère chrétienne ; car
linhumer les morts dans les catacombes, et de couvrir leurs tombeaux
de peintures et d'inscriptions, à duré pendant toute cette longue période (4).
D'un autre côté, les Grecs, qui n'avaient plus à sc ulpter de Minerves, de Jupiters, de Vénus, ni à peindre sous des portiques les exploits de Théste, les combats des héros d'Homére, les
Grecs ne cessérent point pour cela d'étre ce qu'ils avaient été presque dans tous les temps,
des fabricants et des marchands d'objets d'arts (5) : au lieu des dieux de la fable, ils vendirent
aux peuples de l'Occi
dent des madones dorées, des images d'apôtres et de saints, des reli-
1) Gino, Histoire de la Décadence de l'Empire romain, chap. 15
2) M. Éménic Davin, di
raisonnements sont toujou
ins son Discours historique sur la peinture moderne, ouvrage plein de recherches, où les
rs appuyés par de respectables autorités
3) Jbid., p. 44 de l'édition in-8°. Paris, 1812.
5) Voyez à ce sujet, o
utre les vastes collections de Chiampini, Gori, Dagincourt, ete., l'intéressant ouvr
intitulé : oyage dans les Catacombes de Rome, par un membre de l'Académie de Cortone. Paris, 1810.
5) C'est ainsi du moins que nous le représente pe Paw, dans ses Recherches sur les Grecs
ration dans tout ce q
Mais il y a bien quelque
w'il rapporte du grand commerce que faisaient les Grees, de statues, de tableaux, etc.
rec, les
quaires ornés de riches, mais grossières sculptures et d'inscriptions. Dans l'empire g
persécutions que suscitérent les Ieonoclastes furent, il est vrai, fatales aux arts; moins pourtant qu'on ne le croit. Tant qu'elles durèrent, les artistes grecs trouvèrent un asile dans | [ , 5 l'empire d'Occident: Rome, Venise, la plupart des grandes villes de l'Italie les employérent RAA 5 [Ke
à décorer les pieux monuments que l'on y élevait de toutes parts; et les monastères, et Surtout
des saient, sinon en vé
ises qui surp
ritable beauté, du moins par leur étendue les plus grands temples de l'antiquité.
A l'exemple des peuples de la Grèce et de l'Italie, les contrées septentrionales de l'Europe,
où le christianisme avait pénétré, et régnait désormais sans obstac le, transformèrent en tem-
les magnifiques et solides, les vastes, mais périssables édifices en bois, où jusque-là s'étaient l $ [ IE
réunis les fidèles pour la célébration des saints mystères. De là, cette architecture singulière
qui semble avoir eu pour type les premières €
ens
glises en bois qu'avaient élevées les ch dans les Gaules, en Angleterre et en Allemagne (1). Depuis, du XF siècle jusqu'au XIV’, tout le nord de l'Europe s'occupa de la construction de ces nouveaux et vastes édifices. Tous les arts du dessin furent employés à leur décoration.
Observons de plus, pour mieux démontrer que les arts dans tout le moyen âge ne furent
ni oubliés, ni même négligés, que les artistes, tant grecs qu'italiens, conservèrent toujours l'usage très-ancien de tracer sur les manuscrits en parchemin des tableaux en miniature. Les sujets de ces tableaux n'étaient plus les mêmes; l'art était dégénére : mais, comme on le voit,
les n
ins des artistes, dans tous les genres, ne restèrent Jamais oisives.
Nous n'avons jeté qu'un coup-d'œil très-rapide sur la marche des arts du dessin dans le
moyen àge;
* nous n'avions d'autre objet que de prouver que ni les calastrophes politiques,
ni les révolutions religieuses, ni les troubles de l'église, ne parvinrent nullement à les anéan-
ür'; que le tronc de l'arbre exista toujours, mais qu'il ne produisait guères que des fruits
amers et sauvages.
Dans les productions du moyen âge, dont nous allons donner ici quelques exemples, on
sans doute surpris de trouver une frappante diversité de mérite, et même, si l'on veut, de talents. Tandis que les unes rappelleront encore quelque chose des beaux temps de l'art, d'autres sembleront sorties des mains des sauvages de l'Amérique ou des iles du Sud. La cause en est dans la di
érence des époques où vécurent les artistes dont elles sont l'ouvrage.
D'ailleurs, il ne faut pas oublier que si les procédés mécaniques des arts s'étaient toujours transmis de siècle en siècle, depuis les plus beaux temps de l'art jusqu'à l'époque de son
entière décadence, le
üt s'était entièrement perdu ainsi que les principes du beau. Les
artistes n'avaient point sous les yeux de bons modèles, ils n'avaient pour maitre et pour
guide que leur propre imagination. Or, s'il en 6
it qui, plus délicatement organisés, cher-
chaient à donner à leurs ouvrages plus d'expression, de mouvement , de vérité, et des formes
plus exactes, la plupart, au contraire, ne suivaient qu'une vieille et aveugle routine, et tr:
vaillaient sans s'embarrasser du jugement que l'on porterait de leurs ouvrages, certains qu'ils
ét
aient de ne les voir apprécier que par des hommes aussi ignorants qu'eux-mêmes.
(1) Cest l'opinion que l'auteur du texte de cet ou
a émise le premier, et qu'il a développée dans un Décours
sur l'état des Beaux-Arts en France au treizième siècle. — Voyez ce discours dans le XVI vol. de l'Æistorre littéraire
de France.
ss Zone :
PLANCHE XXXVIITL.