S D'UN MANUSCRIT DU QUATORZIÈME SIECLE
Le manuscrit d’où ces deux vignettes ont été tirées était le livre de prières de Marguerite, fille de Louis de Mäle, comte de Flandre, et épouse de Philippe, quatrième fils du roi Jean. Ce Philippe s'étant distingué, dès l'age de seize ans, à la bataille de Poitiers, fut honoré du surnom de #/ardi; et trois ans apres, en 1363, le roi Jean lui concéda le duché de Bourgogne, dont il avait hérité par la mort du dernier duc, qui n'avait point laissé d'enfants.
En 1369, Philippe épousa Marguerite de Male, comtesse de Flandre.
C'est bien le portrait de cette comtesse que lon voit dans la vignette à gauc he du spectateur. En effet, sur la couverture du manuscrit, en parchemin, que nous avons en ce moment sous les yeux, voici ce qu'on trouve écrit dans l'intérieur, en caractères anciens, mais pourtant plus modernes que ceux du manuserit même : «Ce livre enluminé, escript à la main avant Pimpression, et fort antique, contient trante quatre figures très excellentes; à esté à la contesse de Flandres, laquelle y est effigyée et représentée pryant. » Eten marge on lit: «Cest Margarite de Male dern'. comtesse de FL»
La comtesse est à genoux devant une table couverte d'un tapis sur lequel sont brodées ses armes; elle tient à la main ses Heures, qui posent aussi sur un riche coussin. Derrière elle sont ses femmes, à genoux et priant. Dans les airs on voit apparaître la Vierge et son enfant, entourés d’anges et de chérubins dans l'attitude de ladoration. Au bas on lit, en caractères majuscules, mais avec des abréviations : Oôsecro te Domina sancta Maria.
Dans la vignette o
inale , les couleurs ont conservé presque toute leur fraicheur. La robe de la Vierge, le tapis de la table, et les lettres de l'inscription sont en or, ainsi que les broderies’ que l'on voit sur la robe de la comtesse; la bordure en est d'hermine, et la ceinture violette : c'est de cette dernière couleur qu'est la robe de la première des femmes de la comtesse, de celle qui tient un livre sur ses genoux.
La coiffure de toutes ces femmes est remarquable. Leur tête, comme on voit, était couverte de hautes COrnes ; cest ainsi qu'on nommait ces bonnets pyramidaux, du sommet desquels pendait par derrière un ample et long voile. Cette mode, qui obligea d’exhausser les portes des chambres, a duré assez long-temps, et a laissé des traces en France, dans le pays de Caux, où les femmes ont
encore des coiffures très-hautes, et qui ont beaucoup de ressemblance avec celles-ci.
L'autre vignette, à droite, est tirée, comme nous l'avons dit, du même manus-
crit: c'en est la dixième, Le sujet nous en eul paru inexplicable, si, par hasard , nous ne nous fussions rappelé une narration où dit moralisé d'un ancien poète dit,
francais (Baudouin de Condé), intitulé : Les trois Morts et les trois Fivants.
qui à été fort en vogue jusque dans le quinzième siècle, à fourni le sujet de
plusieurs vignettes d'Heures manuscrites : il s'en trouvait un exemplaire dans la bibliothèque du duc de la Valière; et le rédacteur du catalogue de cette bibliothèque en donne l'extrait suivant, qui peut servir à expliquer aussi notre estampe :
« Trois jeunes seigneurs riches et puissants reçoivent de trois corps morts ronges de vers, dont ils font rencontre, des lecons terribles sur la vanité des
grandeurs humaines.» Dans notre estampe, les trois jeunes seigneurs sont à
cheval : ils contemplent avec effroi les trois spectres où morts, qui, debout
devant eux, semblent danser et rire d’un rire affreux. L'un des morts est encore
à demi couvert d’un long linceul blane. À ce spectacle les chevaux eux-mêmes
se cabrent et refusent d'avancer. Ce mouvement des chevaux est bien exprimé.
L'un des cavaliers porte ces chaussures à longs becs recourbés , que l'on
nommait 4 poulaines (ce qui sans doute signifiait à la polonaise; car on croit que lon devait cette chaussure à la Pologne ). Qui pourrait imaginer qu'une
mode si génante et si ridicule ait eu une longue existence ! Au temps de
Charles V on
Rabelais, il parait que de son temps, c'est-à-dire au seizième siecle, cette
tait des souliers à poulaines (1), et par différents passages de
chaussure était encore en vogue
Chaque page de notre manuscrit est ornée, d’un côté, d'une bordure large de neuf lignes , où sont représentées, avec les plus vives couleurs, des fleurs entrelacées, et surtout des marguerites ; ce qui prouve de plus en plus que le livre avait été exécuté pour la princesse Warguerite. Ces vignettes -bordures ne Sont pas sans élégance, el, quant aux miniatures qui remplissent les pages, on en peut juger par les deux échantillons que nous donnons ici.
Ce manuscrit date nécessairement de la derniere moitié du quatorzieme siècle, temps où florissait Marguerite de Bourgogne a qui il appartenait. Ainsi, des ce
temps, les arts, en France, commencaient à sortir de la barbarie
1) Vovez Mezrrai, fe de Charles }
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