GES
PLANCHI
Ces bustes sont ceux de Pétrarque et de oltaire. Nous dirons bientôt quels ont pu être les motifs de M. Denon pour réunir sur la même planche deux hommes de génies si contraires, de nations différentes, et qui ont vécu à quatre siècles Fun de l'autre.
Pétrarque est représenté ici plus que sexagénaire; et sans doute il étai
retiré dans sa solitude d'7rca, et bien près de sa fin (il mourut en 1374
de soixante-dix ans), lorsque fut fait, ou le portrait, ou le dessin d'après lequel a été exécuté notre buste. Les détails de formes qu'on observe sur le visage ont fait croire qu'il avait été moulé sur nature : ce n'est qu'une conjecture que rien
n'appuie. Si le visage de Pétrarque, de cet homme si célèbre dans toute lftalie,
avait été moulé sur nature, histoire, qui n'a rien oublié de tout ce qui lui est arrivé depuis son couronnement au Capitole, qui l'a suivi dans sa retraite à Arca, qui a raconté minutieusement sa mort et ses funérailles, qui à recueilli enfin jusqu'à son bizarre testament; Fhistoire n'aurait pas négligé une circonstance
qui n'eût été peu importante que sil se fut agl de tout autre homme que de notre poète; le plätre où la cire qui aurait recu l'empreinte de ses traits aurait été conservé à légal des plus précieux monuments, et existerait encore dans les musées de Rome ou de Florence.
Quoi qu'il en soit, Pétrarque est représenté ici vieux, le visage gras, mais
sillonné par de nombreuses rides : son front élevé, son crâne, presque entière-
ment nu, est orné d’une couronne de laurier. Une espi
x de € apuchon enveloppe la partie postérieure de sa tête, ce qui ne signifie pas qu'il portät l'habit monastique (bien qu'il fut possesseur de plusieurs canonicats et autres bénéfices ); mais tel était alors le costume des hommes, et des vieillards surtout. Ses yeux ont encore du feu; ses traits, quoiqu'affaissés, ne manquent point de noblesse, ce que lon observera mieux dans le profil que lon peut voir à gauche de notre buste.
Mais qui pourrait pourtant reconnaitre dans ce portrait, qui parait être celui d'un vieux moine, le beau, le sensible amant de la céleste Laure; de cette Laure dont les échos de Vaucluse semblent répéter le nom; de cette maitresse adorée qu'il a rendue à jamais célèbre par d'immortels sonnets qu'aucun Italien ne récite encore sans admiration, sans enthousiasme? Il faut done le voir tel qu'il était dans l'âge des amours. Aussi trouve-t-on sur notre planche, à la droite du buste, le profil de Pétrarque, brillant de jeunesse et de santé, profil pris d’un
portrait non moins authentique que le buste en bronze. Cest bien ici l'image
de l'amant, du chantre de Laure, tel que Pimagination aurait pu nous le
représenter.
Près du buste de Pétrarque, remarquable par l'expression de sa physionomie pensive ; près de cette tête, qui parait devoir être habituellement livrée à la méditation (et cette habitude est caractérisée surtout par ces traits si profondément tracés entre les deux sourcils), nous voyons le buste du Lucien de la France, de ce Voltaire qui employa soixante ans au moins de sa longue vie à se moquer de la sotte crédulité de l'espèce humaine; qui, ayant de bonne heure adopté en principe que la vérité seule est utile aux hommes, poursuivait par
le ridicule toutes les erreurs, quelle que füt l'égide sous laquel e on prétendait les mettre à l'abri, les dérober à ses sarcasmes. On reconnaitra bien dans ce buste le philosophe satirique; mais plus malin que méchant. Le modèle en fut
exécuté sur nature par Pigalle, et il à servi pour la statue en marbre que fit
ce Sc ulpteur en 1776, et que l'on peut voir aujourd'hui dans la ibliothèque de l'Institut (1); cest done bien R le véritable portrait de Voltaire, mais de Voltaire vieux, malade, tel qu'il était enfin dans sa retraite de Ferney, deux ans avant son voyage à Paris et sa mort.
Le but de M. Denon, en réunissant ces portraits de deux poëtes, de deux
philosophes de caractères et de goûts si divers, était sans doute de faire ressortir
le contraste de leurs physionomies. N'en doutons pas: le docteur Gall et les physio-
enomonistes de son école expliqueraient facilement, à linspec tion de ces portraits,
quelle dut être la différence de leurs talents. Mais, pour être juste avec Voltaire, peut-être aurait-on dû placer aussi près de son portrait, lorsqu'il était dans la décrépitude, son portrait à l'âge de vingt-cinq à trente ans. Sans avoir jamais
eu les traits réguliers de Pétrarque, Voltaire avait, à cet age, une physionomie 5 1982 8 RE
assez noble, et surtout spirituelle, animée; rien mindiquait en lui, à cette
époque, cette mordante causticité que depuis on lui à tant reprochée.
(1) Voltaire y est représenté nu; et son corps, d'une maigreur effrayant, offre toutes les difformités de la vieillesse, En vain «quelques amis représentérent ils à l'artiste, dit M. Dargenville (Jïes des fameux Sculpteurs), que des voiles heureusement dessinés déroberaient le hideux de cette figure, et ne permettraient aux yeux de s'arrêter que sur une tête tant de fois couronnée; il fut constamment sourd à leurs raisons, et préféra une anatomie savante à une belle statue». Ce qui prouve, à notre avis, que Pigalle a bien pu étre un très-habile artiste, mais qu'il n'était
pas un artiste de goût
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