‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 15 sur 100 · APPORTÉE D'EGYPTE, EN 1802, PAR LE GÉNÉRAL SÉBASTIAN · texte numérisé non relu

APPORTÉE D'EGYPTE, EN 1802, PAR LE GÉNÉRAL SÉBASTIAN

ET DONNÉE A i/lMPÉRATRICE JOSÉPHINE; ACQUISE ENSUITE PAR M. DENON, A LA VENTE DE L'IMPÉRATRICE.

Avant de procéder au démaillottement de cette momie , on en a fait un dessin dans l'état où elle a été rapportée, d'Égypte (1).

La taille , qui est de 4 pieds 8 pouces , annonce une momie de femme ; la pose qu'on aperçoit sous l'enveloppe des langes vient à l'appui de cette opinion : ses bras sont placés comme ceux de la Vénus pudique. A l'exception de quelques déchirures sur les enveloppes extérieures , et d'une petite fouille sous le menton , faite par les Arabes , qui soupçonnent toujours un trésor caché sous la forme humaine , enfin de quelques petits trous à l'extrémité des pieds, cette momie est clans un état parfait de conservation.

La première observation, à laquelle elle peut donner lieu, a rapport à cet état de conservation, qui est tel que celui des corps égyptiens sortis de la bière , c'est-à-dire revêtus des enveloppes peintes que l'on plaçait en dernier par-dessus toutes les autres.

La première enveloppe que l'on aperçoit, et qui , on le répète, était la dernière posée, est d'une toile très-fine, qui paraît avoir été imbue d'un baume liquide et colorant. Cette enveloppe en recouvre une autre d'une toile beaucoup plus grosse, enduite d'une liqueur visqueuse, espèce de goudron aromatique propre à intercepter toute espèce de contact avec l'air extérieur. Cet enduit semble avoir-été appliqué avec un pinceau après l'opération de l'embaumement et de l'emmaillottement. A l'appui de cette supposition, on peut ajouter cette remarque, que les bandelettes, qui se trouvent immédiatement sous cette avant-dernière enveloppe, ne portent plus que la teinte colorée

(1) Voyez, le N" I de notre planche.

d'un baume très-fluide. Les bandelettes ont environ 18 lignes de largeur. Malgré notre désir de chercher le bout de la bandelette de la dernière enveloppe, la couche visqueuse dont elle est empreinte nous a empêché de le découvrir. Cependant, à en juger parla superposition des bandelettes, on peut conjecturer que l'emmailiottement commençait parla partie supérieure et se terminait par les pieds, en développant les bandelettes de droite à gauche.

Comme on l'avait prévu précédemment , l'extrémité des bandelettes se termine vers les pieds. C'est par ce côté qu'on a commencé le déroulement de ces bandelettes. La première qu'on a trouvée a 7 pieds de longueur sur j 8 lignes de largeur, la deuxième est de 7 pieds 6 pouces, la troisième, de 19 pieds 5 pouces. Ces bandes, semblables à celles dont se servent les chirurgiens , sont déchirées en long et n'ont aucunes traces de lisière. A mesure que s'enlève la première enveloppe , la toile cesse d'être adhérente au baume et s'enlève avec facilité. Lorsque les deux bandes se réunissent l'une à l'autre, elles sont croisées.

De chaque côté extérieur des chevilles, à la hauteur des genoux, à celle des hanches, ont voit deux petits trous qui proviennent de ce qu'on a enfoncé la toile sans l'avoir percée. Dans l'un de ces petits trous, on a trouvé quelques morceaux d'une cheville en bois ; il est donc vraisemblable que ce sont là les empreintes des fiches de bois destinées à fixer la momie dans sa bière.

Vers le milieu du corps, le sens des bandelettes change de direction : elles se déroulent de gauche à droite ; leur largeur n'est plus que d'un pouce. Vers la partie de l'estomac, au contraire, elles sont de 4 pouces de large.

Ici change le système d'enveloppe; un second dessin (1) de la momie en donne l'idée. Cette troisième enveloppe se compose de bandes de toile de 4 pouces de largeur, et du même grain que la toile de la seconde enveloppe. Un morceau passe devant le visage et descend sur la poitrine ; du côté droit , un autre enveloppe la tête en forme de béguin, repasse sous le menton et va se terminer sur l'épaule gauche. Un troisième morceau formant une espèce de fichu, part du ventre, passe sur l'épaule droite, derrière le col, descend presque jusqu'au coude, enveloppe les deux bras à cette hauteur et finit par derrière ; au bas de ces enveloppes près de l'attache des chevilles est un ligament en toile qui réunit les deux jambes.

Les bandes longitudinales passent de l'extrémité des pieds par-dessus la tête, et reviennent sous les pieds, auxquels elles sont fixées au moyen d'une ouverture pratiquée dans la largeur de la toile. La bande transversale dont il est parlé plus haut se croise alternativement avec les bandes longitudinales pour leur servir de ligament.

A la hauteur de la poitrine, du côté du cœur, quelques bandelettes paraissent tachées de sang qui a conservé toute sa couleur.

Après les trois premières enveloppes, on en trouve une quatrième composée de morceaux de toiles plus larges. Entre les jambes, les cuisses, et dans tous les intervalles, comme dans toutes les parties creuses, on trouve des tampons de toile destinés à soutenir et à maintenir les membres ; la plupart sont imprégnés d'un sel blanchâtre , ayant une saveur acide , et ressemblant au salpêtre par la forme et la transparence des aiguilles.

Sous la quatrième enveloppe, les bandelettes superposées en grand nombre les unes sur les autres ont été tellement imprégnées d'un baume résineux, qu'elles ne forment plus qu'un seul corps, et que leur déroulement devient impossible : elles s'enlèvent par petits morceaux et sont presque friables sous les doigts.

C'est par la tête que l'on a commencé à enlever les nombreuses couches de bandelettes, dont l'épaisseur était au moins de 18 lignes. Quand on est parvenu à l'oreille droite, on en a trouvé la partie supérieure détachée de la tête. Entre la toile et la peau qui recouvre le crâne est une poussière blanche sans aucune saveur.

Les cils de l'œil gauche étaient intacts; mais ils sont restés après la toile qui enveloppait l'œil. Il est à remarquer qu'à mesure que l'on approchait du corps , l'odeur devenait plus forte ; et il s'en est exhalé un acide qui attaquait les paupières et le bord des lèvres des spectateurs.

On n'aperçoit de traces de cheveux qu'à la naissance des tempes. Le reste était probablement rasé : les sourcils et les paupières sont conservés.

Outre les bandelettes qui se déroulent à l'entour du corps , chaque membre est enveloppé séparément par d'autres bandelettes : c'est après cette opération que les membres ont été replacés dans la position où ils se trouvent encore.

Avant d'arriver à la peau du corps, on trouve une grande toile, espèce de linceul, qui servait de première enveloppe.

Sous les bandes transversales qui couvraient les cuisses et les jambes , on a trouvé de grandes bandes longitudinales qui, sans doute, avaient servi à étancher le sang dans les premières opérations. Cette opinion est fondée sur la couleur de sang que conservent ces bandes , et qui n'a pu être donnée par l'embaumement , puisque ni les

(i) Voyez le N° a de la planche.

bandes transversales qui couvraient les bandes longitudinales, ni les bandes transversales qui étaient au-dessous, ne participaient en aucune manière de cette teinte et de ces taches sanguinolentes.

Une observation à faire sur la totalité de l'opération , c'est que tou te la partie inférieure du corps de la momie était moins empreinte d'aromates et de gomme que la partie supérieure , et que les bandelettes pouvaient beaucoup plus facilement être enlevées.

La quantité de sang , dont les bandelettes inférieures sont empreintes , ne porterait-elle pas à croire que les personnes chargées de l'embaumement s'attachaient scrupuleusement à ne pas perdre une seule goutte de sang, une seule parcelle de l'individu soumis à l'embaumement?

Parmi les tampons dont on garnissait tous les vides, il est à remarquer que quelques-uns sont destinés à conserver !es bonnes formes ; tels sont des rouleaux sous la plante des pieds pour maintenir la cambrure , et d'autres à la rotule pour en exagérer le contour.

Ces bandelettes ensanglantées ne seraient-elles pas la suite du soin scrupuleux que l'on avait de joindre à la momie tout ce qui avait appartenu à l'existence de l'individu?

Une remarque curieuse aussi , c'est le soin qu'on mettait à multiplier ces tampons et ces bandelettes dans toutes les portions charnues, partout où l'on avait à remplacer la déformation occasionée par le dessèchement de ces parties.

Un tampon de toile était placé entre les narines, et enfoncé pour empêcher sans doute que l'injection du cerveau ne retombât.

A mesure que nous avons approché de la peau, vers la partie de l'estomac et de l'abdomen , nous avons reconnu ce que lapudicité de la pose des bras nous avait fait présumer : ajoutons que la beauté et la régularité des dents, la pureté et l'élégance des attaches des poignets, ainsi que des chevilles, nous ont fait conjecturer que le personnage appartenait à une classe distinguée. En effet, rien dans sa personne n'indique la fatigue : les ongles sont d'une très-belle forme, et taillés avec le plus grand soin , semblables enfin à ceux de nos femmes les plus recherchées. A l'égard des dents, on pourrait presque assurer, vu leur égalité, que le travail de l'art était venu au secours des dons de la nature.

Quelques poils conservés prouvent que cette momie avait atteint l'âge de puberté. La gorge vient à l'appui de cette opinion, puisque le bouton en était formé et que des plis attestent que les seins avaient eu de la protubérance. Ces plis , qui sembleraient indiquer aussi la décroissance des appas , s'expliquent par la délicatesse de la peau et l'absence des muscles de cette partie glanduleuse et spongieuse.

Nous avons trouvé une incision faite à la partie gauche depuis l'extrémité des fausses côtes , passant par devant l'os du bassin et se prolongeant jusqu'à la moitié de cette partie ; c'était, sans aucun doute , par cette incision qu'on tirait les entrailles , et suivant toute apparence , les poumons , le foie et le cœur. Nous avons pu remarquer que l'on avait introduit quelques bandelettes après avoir replacé dans le corps les parties embaumées. La peau du ventre est bouillonnée, flasque et moitié vide; ces effets ont dû être produits par l'affaissement des parties qu'on avait retirées de l'intérieur (i).

La tête entièrement découverte , on a pu juger que les os en sont beaux, le crâne régulier, la pommette de la joue très-relevée, la projection du nez droite, profilant dans le style grec, jusqu'au manquement de l'os. Le cartilage était rabattu par deux raisons, la première, parce qu'il ne pouvait présenter la même résistance; la seconde, parce que son intérieur avait été fracassé pour que l'on pût procéder à l'extraction de la cervelle. Un autre morceau de crâne que je possède m'a fait voir que l'opération se faisait de la manière suivante : lorsque la momie était couchée, on prenait la cervelle qui avait été bien embaumée, et on l'injectait dans le cerveau par la narine, en sorte qu'elle retombait dans la partie postérieure du crâne. Une autre tête de momie m'a confirmé que c'était par la narine que l'on procédait à l'injection; l'ouverture excessive de cette partie indiquait suffisamment l'opération à laquelle elle avait servi. Celle dont il est question ici est rompue à la partie de l'os criblé. En introduisant une plume par l'ouverture , on peut suivre le trou et descendre jusqu'à la partie postérieure du crâne , où est déposée la cervelle transformée en une espèce de bitume.

La tête était rasée et non chauve , puisqu'on aperçoit encore la plante des cheveux ; on y découvre aussi quelques petits cheveux blonds , ou qui le sont devenus peut-être par le temps , ou plus probablement par l'opération de l'embaumement, mais qui du moins ne paraissent pas avoir jamais été noirs.

(i) Toutes les parties qui présentent des vides ont offert beaucoup moins de résistance au dépouillement des bandelettes; mais toutes celles qui étaient saillantes et sur lesquelles le corps posait en partie, où se rassemblait par conséquent le plus de portions onctueuses de l'embaumement, étaient devenues un corps solide dont il était impossible de séparer les couches. Dans toutes ces parties il a fallu employer le ciseau; comme dans la sculpture , lorsque l'on découvre une figure moulée à creux perdu, on enlève et on détruit le moule par petites portions. C'est toujours la petite couche blanchâtre de cristaux nitreux qui nous a avertis du moment où finissaient les enveloppes, et commençait la peau. On peut inférer de ces observations que le corps était placé dans la bière aussitôt l'opération faite , pendant que la matière embaumante était encore molle et liquide , et que sa fluidité pouvait s'infiltrer dans les parties les plus basses. Aussi a-t-on pu observer, à l'enlèvement de ces parties , que l'odeur y est beaucoup plus forte, et que les muscles y ont moins de roideur que dans les autres.

Dans l'autre tête que je possède, les cheveux sont blonds , très-abondants , quoique n'ayant pas plus d'un pouce 1 de longueur. J'ai encore en ma possession la peau d'un autre crâne, que j'ai trouvé moi-même en Egypte, et qui est couverte de cheveux également blonds : ils ont environ 8 lignes de longueur, et sont bien évidemment lisses, puisqu'ils existent dans leur intégrité.

Les tempes de la momie sont fort larges, les oreilles très-éloignées des yeux, elles sont en outre relevées pardessous , ce qui tient à l'espèce autant qu'à l'usage de la coiffure que nous connaissons : l'espèce de bandeau qui en prenait le contour, leur imprimait cette forme.

La partie depuis le nez jusqu'à la bouche paraît, au premier coup d'ceil, très-alongée ; mais en examinant avec attention , on s'aperçoit que cet alongement n'est produit que par la mobilité de la lèvre supérieure qui s'abaisse sur les dents, et par la retraite des cartilages du nez, refoulés sans doute par les tampons qu'on mettait, afin d'empêcher que la liqueur balsamique de la cervelle ne retombât par les narines pendant qu'on procédait à l'opération. La bouche semble grande aussi ; mais cette apparence n'est produite que par le prolongement de la peau des joues qui, n'étant plus soutenue, forme par un pli une espèce de continuation des lèvres. Un examen plus exact fait reconnaître que l'ouverture de la bouche était d'une proportion aussi élégante que gracieuse. La lèvre supérieure paraît élevée, parce qu'elle était refoulée intérieurement sur les dents; la lèvre de dessous conservée entrouverte avec son rebord, découvre les dents du bas qui sont d'une beauté remarquable et d'une conservation parfaite, ce qui annonce la jeunesse de l'individu. La lèvre est bien bordée, la partie cle dessous d'un beau contour, les fossettes du menton bien prononcées, et le menton d'une protubérance élégante.

Les paupières annoncent aussi la jeunesse, puisqu'en s' approchant de la tempe elles ne laissent aucunes traces de rides, premier indice du progrès des années dans les pays où la lumière est très-vive. L'os frontal n'est pas aussi élevé que dans les squelettes grecs ou romains, que j'ai été à même d'observer, ce qui pourrait faire croire que les yeux étaient plus fendus que bien enchâssés , et pouvaient être un peu à fleur de tète. On ne peut pas au reste juger du globe de l'œil , puisqu'il est absolument défiguré par des tampons de toile que nous y avons trouvés, et qui étaient destinés à remplacer le crystallin desséché par suite de l'opération antérieure à l'apposition des bandelettes ; et aussi puisque la cavité en était remplie par un tampon isolé, placé en ouvrant les deux paupières.

La proportion de l'oreille n'est ni trop grande ni trop petite : toutes les parties cartilagineuses qui ont résisté à l'opération indiquent une très-jolie forme ; le seul bout charnu du bas a cédé aux enveloppes.

Quand la tête a été entièrement découverte, j'ai pu mesurer sa proportion relative avec le reste du corps, et j'ai trouvé que la figure entière était de sept têtes, proportion adoptée pour l'élégance des figures (i).

Dans l'opération du développement on ne saurait trop prendre d'attention pour bien observer où finit la toile et où commence l'épiderme, rien de plus trompeur que la peau ainsi desséchée, attendu que rien ne ressemble tant à la trame de la toile que le tissu cellulaire. Ce n'est qu'après le plus scrupuleux examen que nous avons pu discerner les violations antiques faites à l'individu avant l'embaumement; parce que les tampons que l'on y faisait succéder étaient devenus tellement durs et colorés, qu'ils ne semblaient faire qu'un avec les muscles. Nous avons découvert, avec quelque peine aussi, que les parties secrètes delà génération avaient été évidées; pour procéder à l'embaumement des entrailles on avait retiré la matrice et la vessie, et on les avait remplacées par un tampon excessivement imbu de baume. Lorsque le tampon a été ôté, nous avons vu les entrailles contenues dans un petit sac de toile.

Nous avons remarqué dans les cuisses des scarifications longitudinales, destinées sans doute à laisser échapper les parties grasses des gros muscles des cuisses. Nous n'avons pu trouver l'indice de la même opération pour le dessèchement des muscles des jumeaux et des mollets.

La poitrine pourrait être jugée étroite , si ce rétrécissement ne tenait à l'attitude pudique qu'on avait donnée à l'individu.

Aussitôt après le dessèchement, les deux seins avaient été repoussés dessous les bras et rabattus par des plis très-fins : nous y avons vainement cherché des traces de scarifications , nous n'en avons trouvé aucune. Il est donc à croire que les plis minces de cette partie grasse et glanduleuse ne sont produits que par la délicatesse de toutes- les parties qui la composent. Dans l'opération, le bout du sein gauche avait cédé à quelques efforts; on avait eu soin de l'envelopper à part, et de le poser près de l'endroit qu'il avait occupé.

Nous avons observé qu'il y avait épilation sous l'aisselle, ou du moins que cette partie n'offrait aucune trace de poils. Était-ce par cause de jeunesse? Était-ce par suite de l'usage où l'on était, à cette époque, de s'épiler en Égypte? Les muscles du col avaient été très-comprimés par l'enveloppement, ce qui exagère la grosseur du derrière

(i) Lorsque ces opérations difficiles ont amené quelques lésions , et que des corps anguleux ont enlevé quelques parties de la peau, j'ai pu remarquer qu'entre l'épiderme et la chair se trouvent les aiguilles nitreuses que j'avais précédemment remarquées entre l'épiderme et la dernière toile; et lorsqu'une parue de la chair a sauté , j'ai trouvé clans la chair les mêmes petits points blancs.

de la tête et la prédominance sur la nuque. Les oreilles sont bien faites, d'une belle proportion et bien conservées dans leur forme , sans cloute à cause de leur essence cartilagineuse. On en voit la preuve par la seule partie qui n'a point de cartilage, et qui se trouve rabaissée et rabattue en arrière. Du reste, on peut remarquer qu'on leur avait conservé leur forme habituelle en les soutenant par derrière, par de petits tampons qui leur donnent le mouvement que l'on peut remarquer dans les oreilles des statues égyptiennes. Cet usage négligé en Europe avait des résultats avantageux en Egypte : c'est qu'en leur donnant cette forme, c'était ajouter à l'usage de cet organe , et le faire entrer dans la composition de la physionomie, c'était enfin suppléer, en quelque sorte, à son manque de mouvement, ce qui donne un si grand avantage aux animaux sur nous, pour l'expression de leurs sensations. En effet, chez les chevaux, les chiens, et autres animaux, c'est au mouvement de cet organe que nous préjugeons les passions qui les agitent et les mouvements qui en résulteront.

Les côtes et fausses côtes sont d'une symétrie parfaite ; le bréchet qui unit les premières est d'un beau mouvement, ce qui est le signe d'une des perfections de la conformation. Le ventre n'offre que des plis flasques et boursouflés, ce qui est une conséquence de sa nature molle et du retrait des entrailles.

Une autre perfection anatomique qu'on peut encore remarquer dans cet individu , c'est la symétrie de l'os du bassin.

L'extrémité du fémur se rapproche d'une manière cagneuse. Est-ce l'effet du parallélisme des pieds et de l'acte pudibond qu'on a voulu donner à l'individu? Il esta remarquer que ce défaut est fort rare dans l'Orient. Ne serait-ce pas plutôt la compression de l'enveloppe qui a produit cette difformité? Ce qu'il y a de certain, c'est que ce défaut de proportion est le seul que j'aie remarqué dans toute la conformation de l'individu. Les genoux paraissent gros ; mais cette apparence provient de l'affaissement des peaux et des plis qu' elles font dans cette partie. Les jambes sont bien égales et droites ; l'attache des pieds est très-fine. Les coude-pieds sont relevés et dans un beau mouvement; la plante est d'une concavité élégante dans sa partie antérieure; les talons sont très-fins et ne portent aucune empreinte de fatigue , ce qui offre autant d'indices de jeunesse. Les doigts sont très-droits , le pouce relevé et très-écarté ; le premier doigt est allongé, les autres sont d'une belle conformation qui offriraient le modèle de perfection qui s'est déjà présenté dans un pied de momie que j'ai trouvé moi-même dans les tombeaux des rois à Thèbes. Il est vrai de dire que ce dernier pied était dans un autre genre d'enveloppes , qui n'en avait point dérangé le mouvement naturel , au lieu que les doigts de ceux-ci ont été enveloppés chacun à part.

La beauté, l'égalité et l'intégrité des ongles attestent également, dans les deux embaumements, que si la chaussure égyptienne couvrait les orteils, ce n'était que par un corps flexible et point comprimant.

En examinant les parties du dos, on ne peut qu'ajouter encore des éloges à tout ce que j'ai dit précédemment de la symétrie des membres; les omoplates sont d'une similitude parfaite, l'épine du dos est si droite dans sa direction, et d'une telle perfection pour le mouvement, depuis la nuque jusqu'au sacrum , qu'aucune statue n'offre rien de plus beau. Cette belle ligne n'est interrompue que par quelques plis de la peau à la courbure des hanches. La multiplicité des plis aux endroits charnus des fesses ont absolument altéré les formes de cette partie et dénaturé leur contour. On ne découvre aucune apparence de scarification, ce qui paraîtrait si nécessaire pour le dessèchement de cette partie , composée des plus gros muscles et de la peau la plus épaisse de tout le corps : la même absence se fait remarquer sous l'attache du jarret.

On peut conclure de l'examen de la conformation de l'individu, que sa personne était généralement élégante, et qu'elle n'avait de défaut dans ses formes que la protubérance des pommettes qui sont trop fortes relativement à la largeur de l'os frontal. Le front est aussi trop peu élevé au-dessus des arcades sourcilières ; il en résultait pour le visage un ovale presque aussi étroit à la partie supérieure qu'à la partie inférieure : l'autre défaut est, comme on l'a dit plus haut , celui de ses genoux qui ont une forme cagneuse.

Il reste à présenter quelques conjectures sur la marche de l'embaumement, d'après les observations que le dépouillement nous a mis à même de faire.

On bouchait les deux narines avec deux tampons de toile , afin que la matière liquide et malléable ne retombât pas par les voies qui lui avaient servi d'introduction. Ensuite on ouvrait le flanc par une incision longitudinale qui , comme je l'ai déjà observé , s'étendait des fausses côtes jusqu'à la moitié de l'os du bassin. On tirait par cette ouverture, les entrailles, le cœur, le foie, les poumons , la vessie, et la matrice, si c'était une femme. Les boyaux étaient vidés, et le tout était embaumé dans la même liqueur qui avait servi pour la cervelle. Les viscères et les autres organes était mis ensemble dans une espèce de sac de toile , et replacés par l'ouverture faite latéralement. Il est à croire qu'à cet instant de l'opération on versait dans l'intérieur tout le reste de la liqueur qui avait servi à ce premier embaumement ; on est autorisé à le penser : i° en voyant le soin qu'on mettait à tamponner la voie par laquelle ce fluide aurait pu s'échapper ; i° en observant que les reins se trouvent toujours être le récipient de cette même matière, soit dans les grands embaumements, soit dans les simples dessèchements du reste du corps. A cet instant de l'opération, il était fait des scarifications longitudinales dans les gros muscles , tels que ceux des cuisses et

( fi )

des mollets, ainsi que nous l'avons fait observer plus haut. Selon toute apparence, le corps entier était ensuite baigné dans une liqueur astringente et bouillante , qui ôtait tout moyen de fermentation et réduisait les muscles à ce point de dépression que nous avons remarqué dans le développement: nous sommes dans le cas d'affirmer que cette dépression n'était point une opération du temps , puisque partout nous avons trouvé les bandelettes immédiatement appliquées jusqu'à la pression, ce qui n'aurait pas existé si le dessèchement eût été fait par le temps. Le nitre que nous avons trouvé entre l'épiderme et la peau, entre la peau et les tendons, et entre les tendons mêmes, est encore un indice de ce bain de liqueur astringente. Il doit faire penser aussi que la composition en était nitreuse, puisque nous avons remarqué partout la cristallisation de ce sel ; nous avons en outre pu observer que la poussière qui s'envolait au vergétement de cette matière, et qui était aspirée par ceux qui faisaient l'opération du développement, produisait sur eux une irritation diurétique très -sensible. Il est à croire qu'après cette opération astringente, tout le corps était de nouveau trempé dans une liqueur chaude et balsamique, qui lui donnait cette consistance résineuse et cassante que l'on ne retrouve pas dans les momies simplement desséchées , et dans quelques parties des autres momies qui n'ont pas éprouvé également cette immersion.

Alors commençait l'enveloppement. Nous avons pu observer qu'à cette époque de l'opération , les linges destinés à ensevelir étaient plongés dans la liqueur balsamique pour en être empreints ; que l'on commençait par couvrir le corps des linges qui avaient été à l'usage du personnage, et de ceux qui avaient servi pour l'étanchement du sang; en effet, nous avons trouvé, immédiatement sur la peau, du linge très-fin, placé longitudinalement , tout le long du corps , et nous avons pu voir, d'une manière très-sensible , les taches de sang sur les premières bandelettes posées.

Plus tard venait une opération d'un autre genre et qui demandait une autre intelligence : c'était celle de remplacer la dépression des muscles par un nombre de bandelettes transversales, qui rendaient aux bras, aux cuisses et aux jambes leur forme primitive (i).

Relativement aux mains et aux pieds, on ne procédait pas toujours de la même manière. Dans certaines momies, on a pu observer que les doigts étaient revêtus chacun d'une enveloppe particulière, ce qui leur ôtait leur forme et leur grâce primitive; dans d'autres, ces extrémités étaient simplement embaumées, et conservées dans leur état naturel, comme dans le pied que je possède et dont j'ai parlé précédemment. Dans ce dernier cas, on donnait à la main une pose élégante, lorsqu'elle tenait quelque chose; tel était le mouvement de la main de la momie que je me suis procurée à Thèbes , et dans laquelle je trouvai le premier manuscrit égyptien que l'on ait connu. Une preuve que l'on cherchait à reproduire la beauté des formes , c'est que j'ai trouvé sous la plante des pieds un tampon placé exprès pour donner au coude-pied une courbure gracieuse.

L'enveloppe du col composée d'une cravate volumineuse se mettait plus tard ; elle servait à remplir par une immensité de couches de bandelettes, la proéminence du menton , de l'estomac, du crâne et des épaules.

C'est pendant que les muscles étaient encore souples, et l'embaumement moite, qu'on imprimait à la momie l'attitude et le mouvement que l'on voulait qu'elle conservât. Après cela venaient de nouveau les enveloppes longitudinales , qui commencent toujours par le sommet de la tête, et en descendent successivement jusqu'aux pieds ; les bandelettes de cette sorte étaient empreintes d'un baume moins compacte. On apposait ensuite les langes transversaux , absolument semblables à ceux que l'on employait dans le siècle passé pour emmaillotter les enfants (2) , et par-dessus cet emmaillottement on en mettait un dernier très-imbu d'un bitume épais , ayant la consistance et la couleur du goudron, ce qui assurait la totalité de l'opération contre les injures des siècles.

C'est ainsi que se pratiquaient les beaux embaumements ; c'est dans cet état qu'ont été apportées d'Afrique en Europe la majeure partie des momies que l'on trouve dans quelques cabinets curieux. Pour rendre cette opération parfaite, et lorsqu'on embaumait les grands personnages et les chefs de famille , on ajoutait un masque coulé dans un moule, et composé d'une espèce de carton fait avec de la toile collée à plusieurs épaisseurs, puis on y mettait un enduit général préparé pour recevoir une peinture en détrempe, qui consistait ordinairement en images du culte, en inscriptions hiéroglyphiques , et en ornements connus sous le nom d'enroulements et méandres. Ces masques étaient décorés de la coiffure ordinaire , dorée d'or en feuilles , comme la dorure se pratique de notre temps ; j'en possède un de ce genre (3).

Il y avait d'autres enveloppes , c'étaient des espèces de bières , où la momie se trouvait ensevelie. La partie qui renfermait la tête avait la forme d'un masque tel que celui que nous venons de décrire ; le reste était lisse et formait une espèce de gaine. Cette boîte était couverte, ainsi que le masque dont nous venons de parler, d'un enduit peint à la gouache , rehaussé de peintures tracées dans une espèce de tableau qui, généralement, avait la forme d'un tablier.

(1) C'est ce qu'on peut voir au N° 4 de notre planche.

(2) V. le N° 4.

(3) On peut le voir dessiné, N° 8 de la planche IV, qui suit immédiatement.

D'autres fois, dans des embaumements plus parfaits, tout ce que nous venons de décrire était contenu dans une double caisse ou bière en bois de sycomore, cle la forme du corps, avec les représentations du visage et les deux mains fermées qui paraissaient sortir de l'embaumement. On a trouvé aussi des caisses qui n'avaient que la forme de nos bières, et sur lesquelles étaient fixées , par des chevilles de bois, des divinités égyptiennes peintes et dorées.

La dernière magnificence de ces sarcophages a été connue par les vasques ou tombeaux , trouvés à ïhèbes dans la sépulture des rois , tels que l'on en voit encore plusieurs, et plus particulièrement celui que nous avions trouvé à Alexandrie, dans la mosquée des mille colonnes, et qui est à présent au musée britannique. Il y en avait encore «n autre au Caire, qui n'était pas d'un aussi beau travail, et que l'on m'a dit avoir été acheté par les Anglais et envoyé au même muséum. Il manque à ces deux tombes, les pierres qui les recouvraient , et dont on voit encore des modèles sur les tombes conservées dans la sépulture des rois à Thèbes. Il en existe deux à Paris chez M. de Chalabre, qui ont été envoyées sous le règne de Louis XIV, au surintendant Fouquet, et qui sont restées par succession dans la famille , après la chute cle cet infortuné ministre. Ces grands et superbes monuments , témoignages incontestables du soin excessif que l'on apportait à la conservation des corps, étaient la sépulture des rois ou des chefs du collège des prêtres. Ils sont de la plus grande rareté comme antiquités , et offrent des modèles du style et de la perfection des arts chez les Égyptiens.

Je me suis trouvé dans le cas de pénétrer avec les Arabes dans les sépultures non-seulement des rois, mais des particuliers. Pendant ces excursions , j'ai trouvé dans les mêmes grottes des embaumements de tous les ordres , depuis le sarcophage en bois, jusqu'au simple dessèchement posé sur une planche de bois de palmier. J'ai pu juger par ces rassemblements et par l'ordre qu'on y avait mis , que les familles entières s'y trouvaient réunies ; depuis le chef de la famille , pour qui la grotte avait été préparée , jusqu'aux enfants morts à leur naissance, et jusqu'aux gens de la maison. Des sépultures négligées de quelques corps attestent qu'après la mort, les serviteurs fidèles n'étaient point séparés de leurs maîtres. Ainsi l'on avait grand soin de recueillir, non-seulement toutes les parties physiques de l'individu, mais l'on cherchait encore à réunir près de lui les objets de ses affections morales. N'ayant eu qu'isolément le corps de la momie dont nous venons d'achever l'entier clémaillottement , nous n'avons pu savoir si elle se trouvait placée au milieu des membres de sa famille et de ses esclaves ; mais nous avons été à même de constater que chaque portion de son corps avait été religieusement rassemblée dans l'opération de son embaumement.

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