‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 66 sur 100 · UNE FEUILLE DE DIPTYQUE EN IVOIRE · texte numérisé non relu

UNE FEUILLE DE DIPTYQUE EN IVOIRE

On sait que les diptyques tirent leur nom des deux planches ou feuilles dont ils étaient formés, et qui se pliaient l'une sur l'autre. C'étaient évidemment de longues tablettes, dans l'intérieur desquelles on pouvait écrire ou renfermer des manuscrits sur papyrus ou parchemin.

Dans l'origine, les consuls, à Rome, dès qu'ils avaient été élevés à cette magistrature tutélaire , s'empressaient de témoigner leur reconnaissance aux partisans dont ils avaient obtenu les suffrages , par l'envoi qu'ils leur faisaient (du moins à ceux qui jouissaient d'une grande considération) de diptyques, sur lesquels on les voyait représentés, ainsi que les jeux quils avaient donnés au peuple pour célébrer leur installation. Ils y faisaient inscrire, le plus souvent, leurs noms, leurs titres, les magistratures quils avaient exercées.

Après la chute de la république, les consuls, quoiqu'ils eussent perdu les prérogatives et la plupart des fonctions de leur magistrature , conservèrent tout le faste qui y était attaché. Comme leurs prédécesseurs , ils donnaient des fêtes au peuple; et, comme eux, ils en tiraient gloire, en faisant parvenir dans tout l'empire des diptyques qui contenaient leur image et leur nom, ainsi qu'un tableau sculpté des jeux dont ils avaient fait les frais.

C'est là ce que l'on appelait des diptyques consulaires; et ces sortes de monuments sont devenus assez rares dans les collections des amateurs d'antiquités.

Ce ne sont pas toujours des jeux que l'on trouve représentés sur les diptyques exécutés sous le Bas-Empire, mais des traits puisés dans la Bible ou dans quelque vie de saints; et ceux-ci datent incontestablement des temps où la religion chrétienne dominait exclusivement, ou à peu près exclusivement, dans l'empire.

De ce genre est le diptyque consulaire dont on voit un des feuillets représentés sur cette planche.

Les trois tableaux ou scènes qui y sont sculptés en relief, ont été très-diversement, et, selon nous, très-inexactement interprétés par plusieurs antiquaires et érudits. Nous croyons pouvoir en donner une explication plus satisfaisante.

Dans la scène supérieure on voit trois personnages, tous vêtus de la toge. Celui qui est au milieu , assis sur une chaire curule , les pieds posés sur un marche-pied, est le consul qui a ordonné des fêtes. D'une main, il tient roulée la mappa circencis, ou nappe qu'on déployait pour signal du commencement des jeux; de l'autre, il semble donner des ordres. Les deux autres personnages sont sans doute les officiers ordonnateurs des jeux : l'un tient un rouleau, l'autre des tablettes. — Cette première scène se retrouve sur la plupart des diptyques; mais ici on ne lit point gravés, comme ils le sont en plusieurs autres, le nom,

ni les titres du consul , ce qui ne permet pas de fixer lepoque certaine du monument. Tout ce qu'on peut dire, d'après les sujets des tableaux que l'on y voit, c'est qu'il date d'un temps où les magistrats de Rome eux-mêmes se glorifiaient d'être chrétiens.

En effet, au lieu d'un amphithéâtre, et d'un combat de gladiateurs ou de courses de chars , c'est un trait de la vie de saint Paul que nous offre la scène du milieu. Ce vieillard à tête chauve, que l'on voit à la droite du tableau, est bien ce saint, tel que le représente le satirique Lucien, qui nous en a laissé le signalement dans un de ses dialogues (i). On sait que saint Paul, ayant fait naufrage près des cotes de l'Illyrie, se sauva sur l'île de Méléda; qu'il y fut piqué par une vipère, lorsqu'il ramassait des sarments pour alimenter le feu que les habitants avaient allumé pour sécher les habits des naufragés; que le saint se contenta de secouer la vipère sur le feu, et qu'il n'éprouva de cette morsure aucune suite fâcheuse, ce qui parut un miracle. Dans notre tableau, la vipère qui l'a piqué tient encore à l'une de ses mains, et l'on voit à ses pieds le feu dans lequel il va la faire tomber. Le personnage qui paraît émerveillé du prodige est probablement ce Publius que les Actes des Apôtres désignent comme prince de l'île, principem insulœ (2), et dont saint Paul guérit ensuite le père, attaqué de la dyssenterie, seulement en imposant les mains sur lui; cum imposuisset ei manus salvavit eum (3). — L'autre personnage armé qui témoigne aussi sa surprise , est un habitant du pays , comme l'indique la grossièreté de ses habits. Il n'est pas vêtu d'un long manteau comme Publius, qui gouvernait sans doute dans l'île, au nom des Romains.

Ces prodiges frappèrent tellement les habitants de Méléda , qu'ils prirent saint Paul pour un dieu : Dicebant eum esse Deum (4)- Aussi tous ceux qui souffraient de quelques maladies s'empressèrent de venir en foule lui demander la guérison de leurs maux, et ils l'obtenaient toujours : Omnes qui in insulâ habebant infirmitat.es , accedebant et curabantur (5). C'est là le sujet du troisième et dernier tableau de notre diptyque. On voit des habitants de l'île, qu'on distingue trèsbien à leur costume barbare, qui amènent vers le saint, qui est dans le tableau supérieur, et qu'ils montrent du doigt, un paralytique et un phthysique.

Sur l'autre feuillet du diptyque , dont nous ne donnons point ici le dessin , est représenté Adam, assis entre les branches d'un arbre, dans le paradis terrestre. Il y est entouré d'un très-grand nombre d'animaux. Au bas du tableau on voit sortir de terre quatre sources qui suivent un même cours sans mêler leurs eaux.

Le travail de ce diptyque annonce sans doute la décadence de l'art; mais on y retrouve encore de beaux souvenirs de l'ancienne manière.

(1) Dans le dialogue intitulé : Philopatris , ou le Catéchumène.

(2) Actus Apostolorum , cap. 28, v. 7.

(3) Ibid., v. S.

(4) Ibid., v. 6.

(5) Ibid., v.'<j.

• % r Jh If"'*/ - S"

Page 1