PEINTURES D'UN MANUSCRIT GREC DE LA BIBLIOTHÈQUE DE CONSTANTINOPLE
Les sujets des deux peintures dont on voit les dessins sur cette planche ont si peu d'analogie entre eux, que l'on a peine à croire que ces miniatures ou vignettes se trouvent dans le même manuscrit. Le sujet de l'une est pris dans les fables grecques; le sujet de l'autre dans F Ancien-Testament.
Dans le tableau à gauche, Orphée, assis sous un arbre, touche d'une main sa lyre qui repose sur ses genoux. Derrière lui, une grande et belle femme, pompeusement vêtue, appuie une de ses mains sur ses épaules, et semble l'écouter attentivement, ou plutôt l'inspirer. Pour qu'on pût la reconnaître plus facilement, l'artiste a pris soin d'écrire perpendiculairement son nom tout près d'elle : mhaoaia. C'est donc bien la mélodie personnifiée. On remarque de plus, dans un coin du tableau, une nymphe qui, cachée par une petite colonne surmontée d'un vase , ne montre que la tête , et une de ses mains ; plus bas , une autre figure couchée, qui nous paraît être un fleuve. Tout le reste du tableau est occupé par des animaux de diverses espèces , et moins bien dessinés que les figures humaines. Tous paraissent attentifs aux accents d'Orphée. Dans le haut du tableau et dans un coin, on remarque sur le penchant d'une montagne, une porte de ville, une tour et une partie de remparts. Nous ignorons quel rapport tout cela peut avoir avec le sujet principal; et le mot qu'on lit inscrit au-dessous de cette fabrique, bh0Aeom, ne nous fournit à cet égard aucune lumière. Serait-ce Bethléem que l'artiste a voulu représenter? et aurait-il voulu exprimer, en rappelant cette ville , que l'Homme-Dieu qui y était né avait fait cesser les chants des Orphées , et détruit ces fables du paganisme qu'il venait lui-même de retracer dans son tableau? Tout cela est conjectural et peu vraisemblable. Que des savants, doués d'une plus grande sagacité, donnent, s'ils le veulent, une autre explication de cette partie du tableau.
Le sujet de l'autre tableau est une fuite d'Egypte. Les Hébreux (ils sont désignés par le mot grec icpahaitai, et leur chef, Moïse, est indiqué un peu plus loin par celui de moychc) marchent, conduisant leurs enfants, emportant leurs bagages. Ils sont obligés de laisser en arrière un de leurs compatriotes qui ne peut les suivre, et qui leur tend les bras. La compassion est peinte sur le front de quelques Hébreux qui se détournent pour voir une dernière fois le pauvre abandonné, désigné dans le tableau par le mot ephmoc.
La nuit, qui est personnifiée dans le haut du tableau, et même nommée nye, paraît étendant son voile : ainsi 5 la scène se passe de nuit, ce qui est encore
mieux prouvé par la colonne de feu qui précède les fugitifs. On sait que le jour elle devenait une colonne de nuées, et passait alors derrière les Hébreux pour dérober leur marche aux Égyptiens qui les poursuivaient : Nunquam défait columna nabis per diem, nec columna ignis per noctem (i).
Au-dessous de cette scène on en voit une autre qui en est comme la suite : c'est l'engloutissement de l'armée égyptienne dans les eaux de la mer Rouge ; grande catastrophe exprimée sans doute par le mot byooc. Déjà sont submergés un grand nombre d'hommes dont on voit les corps flotter sur les eaux : le reste des guerriers est près de tomber dans le gouffre. Une figure allégorique , qui s'élève au-dessus de la mer, les y entraîne , et tient déjà par les cheveux le roi , *apaû. La mer Rouge elle-même ( epyopa oaaach ) , sous la figure d'une jeune femme, tenant d'une main un gouvernail, les appelle de l'autre main.
On a pensé que ces miniatures dataient du dixième siècle, parce que le manuscrit auquel elles appartiennent est, dit-on, de cet âge. Nous avons peine à croire qu'à cette époque on conservât encore en Grèce d'aussi exacts souvenirs de ce qu'était la peinture dans ses beaux temps. La pose des personnages, leur expression, les draperies, les figures allégoriques, tout nous semble indiquer que ces tableaux doivent être reportés à une époque antérieure au dixième siècle; peut-être au quatrième. C'est la date que l'on assigne au Virgile du Vatican, orné aussi de vignettes qui ont beaucoup de rapport avec celles que nous venons de décrire, mais qui leur sont cependant inférieures pour l'exécution. Au reste , nous ne pourrions décider la question qu'en ayant sous les yeux le manuscrit d'où nos miniatures ont été tirées ; et c'est un examen qu'il ne nous est pas possible de faire. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'à l'époque où ces deux tableaux ont été exécutés, la nouvelle religion n'avait point encore éteint dans la Grèce tout souvenir de l'ancien art; que le génie allégorique et poétique avait encore de l'influence en peinture.
(i) Exode, ch. i3, v. 21.