‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 75 sur 100 · L'ASSOMPTION DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

L'ASSOMPTION DE LA VIERGE

THÉS- ANCIENNE ESTAMPE TIRÉE D'UNE GRAVURE SUR PLANCHE d' ARGENT.

Cette estampe mérite de fixer l'attention des amateurs des arts : il n'existe probablement aucune gravure en taille-douce plus ancienne, et dont la date soit mieux constatée. Elle fut découverte à Paris, en 1797, dans le cabinet d'estampes de la Bibliothèque du Roi , par l'abbé Zani , savant Italien qui a publié un ouvrage intéressant où il traite de l'origine et des progrès cle la gravure sur bois et sur cuivre (1).

C'est pour conserver la mémoire de cette découverte que M. Denon crut devoir dessiner et graver lui-même le portrait de l'abbé Zani, que l'on voit sur notre planche, au-dessous de la gravure de Y Assomption de la Vierge.

L'auteur de cette gravure , qui aura bientôt quatre siècles d'existence , fut l'orfèvre florentin Maso Finiguerra , dont nous allons bientôt nous occuper.

On a fait de nombreuses et longues dissertations, non sur l'origine cle la gravure proprement dite, car de temps immémorial on a gravé, soit en relief, soit en creux, sur le bois, la pierre, les métaux, mais sur l'origine de Fart de tirer des empreintes ou épreuves d'un dessin gravé en creux sur une planche de métal. L'Allemagne disputait la gloire de l'invention à l'Italie. L'estampe que nous donnons ici doit, à ce qu'il nous semble, terminer toutes les discussions. En effet, si l'on peut citer quelques estampes qui lui soient antérieures, ce sont des estampes tirées de gravures en relief sur bois. Il existe en ce genre de trèsvieilles estampes, et, entre autres, un Saint- Christophe , qui porte la date de i423 (2); et peut-être quelques cabinets de curieux en possèdent-ils d'une date encore plus ancienne. Mais on n'a pu jusqu'à présent produire aucune estampe, tirée de planches gravées en creux sur métal, qui soit antérieure à l'an 1452; or c'est précisément la date qu'il faut donner à notre gravure de Y Assomption de la Vierge.

Les premières productions de l'imprimerie en caractères mobiles sont à peu près du même temps (entre 1449 et 1 4 5 5 ) ; mais cette invention, dont l'Allemagne se glorifie ajuste titre, n'a pu avoir aucune influence sur l'art d'imprimer des gravures en taille-douce, art dont les procédés sont différents en plusieurs points essentiels, et qui fut découvert en Italie à la même époque , comme le prouve la gravure de Maso Finiguerra.

(1) Materiali per servire alla Storia delf Origine e Progrès si delf incisione in rame e in leguo , etc.; da Piet.ro Zani. l'arma , 1802.

(2) Voyez Essai sur l'Origine de la Gravure en bois et en taille-douce; par Jansen. Paris, 1808, t. I, p. to6.

Au quinzième siècle, les orfèvres étaient de tous les artistes les plus employés. Ils modelaient, ciselaient, gravaient, et quelquefois aussi peignaient. Mais c'était surtout dans l'exécution des nielles qu'ils cherchaient à déployer leurs talents. Nous concevons qu'il faut expliquer ce terme de Nielle, qui n'est guère connu que des artistes et des amateurs; et toutefois nous ne nous arrêterons pas longtemps sur ce sujet , qui a été fort bien traité dans un ouvrage qui vient de paraître , et auquel nous renvoyons les lecteurs qui voudraient plus de détails sur un procédé alors fort usité, et maintenant oublié ou plutôt négligé (i).

L'art du niello , en latin nigellum (cet art était connu des anciens), avait pour but de rendre plus distincts, plus apparents, les dessins gravés en creux sur des métaux quelconques, mais principalement sur For et l'argent. Pour y parvenir, il fallait remplir d'une substance qui contrastât avec la couleur du métal, les tailles , même les plus déliées , de la gravure. L'argent , le cuivre et le plomb , mêlés avec du soufre et du borax, et fondus ensemble, formaient une substance noirâtre, qui, incrustée dans ces tailles par un procédé qu'il serait trop long de décrire, faisait ressortir fortement le dessin tracé, surtout sur l'argent. C'est là ce qu'on appelait nieller (en latin nigrescere, noircir).

On sent bien que dans tout cela le principal mérite de l'artiste était d'abord de bien graver son sujet. Il ne songeait à le nieller que lorsqu'il était content de son travail; aussi à mesure qu'il gravait remplissait-il de noir de fumée les tailles déjà faites, et, pour juger de leur plus ou moins de vigueur, prenait-il l'empreinte du dessin sur de la terre glaise qui emportait le noir introduit dans les tailles et représentait en relief tout le dessin. S'il voulait conserver plus long-temps une épreuve de son dessin, l'artiste coulait du soufre fondu sur la terre glaise, et il avait alors, en creux, tout son travail ? tel qu'il était sur le métal. On conserve dans les cabinets de curiosités plusieurs de ces épreuves sur soufre d'ouvrages destinés à recevoir le niello; et, comme elles sont assez rares, on les regarde comme des objets d'un très-grand prix.

Quoique le papier de chiffon eût commencé à être d'un usage assez commun dès le treizième siècle, on n'avait point songé, même au milieu du quinzième, à l'employer, en le mouillant, à un tirage d'épreuves d'un dessin gravé, et à le substituer ainsi à la terre glaise et au soufre fondu. Le hasard, dit-on, fit connaître ce facile procédé : un lourd paquet de linge mouillé fut déposé inconsidérément sur une planche d'argent que gravait l'orfèvre Maso Finiguerra, afin de la nieller ensuite. L'artiste, en retirant le paquet de linge, vit avec étonnement que le drap qui l'enveloppait retenait l'empreinte parfaite du dessin qu'il avait commencé. Il ne lui fallut pas un grand effort de génie pour imaginer qu'un papier

(i) Voyez Essai sur les Nielles, gravures des orfèvres florentins du quinzième siècle, par Duchesne ainé. — Paris, 1826, 1 vol. in-8°.

mouillé , et forcé par une forte pression de remplir toutes les cavités d'une planche gravée, conserverait l'empreinte fidèle du dessin qui y était tracé. Dèslors les orfèvres nielleurs ne tirèrent plus autrement des épreuves de leurs planches; et Fart d'imprimer les gravures fut trouvé.

Dès-lors aussi on songea à graver des dessins sur des planches de cuivre, non plus pour les nieller ensuite , mais uniquement pour se procurer, par le moyen de l'impression, un grand nombre d'épreuves de ces dessins. En effet, dix ans après la découverte de ce procédé, nous voyons déjà des livres ornés d'estampes; le Ptolémée, imprimé à Bologne, par exemple, qui porte la date de 1462 (1).

Revenons à notre gravure de X Assomption de la Vierge. D'après tout ce que nous venons d'exposer, on n'aura plus de peine à croire qu'elle est une des premières épreuves, et peut-être la première épreuve sur papier que Maso Finiguerra ait tirée de la planche préparée pour recevoir la composition métallique qui devait, en faire un nielle. Cette planche , qui était un de ces ustensiles d'église que l'on nomme paix (2), était en argent, et avait été demandée à l'artiste par l'église de Saint- Jean de Florence. Il la livra, niellée, en 1,4 5 2 , et en reçut le paiement, comme on le voit par les registres de cette église. Elle y a été conservée jusqu'à nos jours; mais elle est aujourd'hui dans le Musée de Florence.

Il en existe deux empreintes en soufre : l'une, que possède le comte Durazzo, à Gênes, paraît avoir été tirée avant que le travail fût achevé; l'autre, qui est à Stowe, chez le duc de Buckingham, offre le travail aussi complet qu'il l'est sur la planche originale.

L'épreuve sur papier dont nous donnons ici la copie est non - seulement précieuse parce que c'est un monument unique qui peut servir à constater l'origine d'un art utile, devenu une source de richesses pour plusieurs pays, mais aussi parce qu'elle indique d'une manière certaine les étonnants progrès qu'avaient déjà faits les arts du dessin à cette première époque de leur renaissance en Europe. En effet, la composition est simple, n'a rien de bizarre; les figures trèsnombreuses en sont bien dessinées, et ont une expression juste et naïve.

Quant au sujet, nous le trouvons décrit avec la plus grande exactitude dans l'ouvrage sur les nielles, que nous avons déjà eu occasion de citer.

ce Jésus-Christ, dit l'auteur, assis sur un très-grand trône, et coiffé d'un bonnet semblable à celui des doges, pose, à deux mains, une couronne sur la tête de la Vierge, qui est assise sur le même trône et inclinée vers lui, les bras croisés

i\) On a prétendu qu'il y avait erreur dans cette date, et qu'il fallait lire 1482. Quelques savants bibliographes , et entre autres M. Brunet, dans son Manuel du Libraire, sont de cette opinion; mais Millin, dans son Dictionnaire des Beaux-Arts (article Gravures, t. I er , p. 760), les réfute victorieusement, et prouve qu'il n'y a nulle inexactitude dans la date de cette édition du Ptolémée. — Voyez cet ouvrage, loco citato; et surtout Lanzi, Storia pittorica, t. I er , p. 1 ri.

(2) Ces Paix sont encore en usage dans les cérémonies de l'église. Ce sont de petits plats d'argent que l'on donne à baiser à ceux qui assistent au sacrifice de la messe, en prononçant ces mots : Pax tecum. C'est de là que vient leur nom.

sur la poitrine. En bas , au milieu , saint Augustin et saint Ambroise sont à genoux : à droite (1) , on voit debout un grand nombre de saintes, parmi lesquelles on distingue sainte Catherine et sainte Agnès : à gauche (2) sont tous les saints, aussi debout; à leur tête on remarque saint Jean-Baptiste. Aux deux côtés du trône plusieurs anges sonnent de la trompette, et dans le haut d'autres soutiennent une banderole sur laquelle on lit : assumpta est maria in celum ave exercitus angelorum. Cette inscription se lit à rebours (3) , ainsi que les noms agosti (^Augustinus) et apbrvs ÇAmbrosius) , qui sont écrits sur le haut du vêtement de ces deux saints (4). »

Les conservateurs du cabinet des estampes de la Bibliothèque du Roi ont retiré des cartons cette estampe si précieuse, puisque c'est probablement la première qui ait été imprimée sur papier; et, après l'avoir fait encadrer avec soin, ils l'ont placée honorablement dans le cabinet, où viennent l'admirer tous les amateurs français et étrangers.

(1) A gauche sur notre copie.

(2) A droite sur notre copie.

(3) Elle est dans le sens ordinaire, c'est-à-dire de gauche à droite, dans notre copie.

(4) Essai sur les Nielles, etc., p. 182.

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