‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 76 sur 100 · PLUSIEURS GRAVURES EN TAILLE-DOUCE, DU QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

PLUSIEURS GRAVURES EN TAILLE-DOUCE, DU QUINZIÈME SIÈCLE

Dans l'explication de la planche précédente, nous avons dit comment l'art d'imprimer sur papier les gravures en taille-douce fut heureusement découvert au milieu du quinzième siècle : nous voyons ici les premiers essais qu'on fit de cet art ; nous n'osons pas dire ses progrès , tant sont médiocres , même défectueuses, les gravures à l'examen desquelles nous consacrerons quelques lignes.

La plus considérable , celle qui occupe le bas de la planche , est la seconde de deux gravures qui ornent l'édition du poème du Dante, publiée à Florence, en 1 48 1 , avec un commentaire de Christophoro Landini , et qui est devenue très-rare; elles sont placées à la tête des deux premiers chants, et ont été imprimées avec le texte. On trouve des exemplaires de cette édition qui ont dix-sept autres estampes; mais elles ont été gravées postérieurement à l'impression du livre, et ajoutées ensuite à quelques exemplaires (1).

Quant aux deux anciennes gravures de cette édition, elles ont de l'intérêt en ce qu'elles sont un monument de la gravure en taille -douce à une époque si voisine de son origine. L'une, qui ne se trouve point sur notre planche, est placée au premier chant, et représente le Dante au milieu de l'obscure forêt qu'il décrit dans les premiers vers de son poème, et fuyant à l'aspect du terrible lion et de la louve qui s'offrirent à sa vue; la seconde, la seule dont nous devions une explication, puisque c'est la seule dont nous donnons ici une copie qu'on peut regarder comme un fac-similé, est à la tête du second chant, dont les trois premiers vers sont gravés au bas de l'estampe, mais très-mal orthographiés ici, comme dans l'original. Les voici tels qu'il faut les lire :

LO GIORNO SE N'ANDAVA , E L'AER BRUNO TOGLIEVA GLI ANIMAI CHE SONO'N TERRA D'ALLE FATIGUE LORO...

Cette gravure représente, à ce qu'il semble, la maîtresse du Dante, la belle Béatrice, qui apparaît à Virgile, et l'invite à servir de guide aux enfers à son poète bien -aimé, dont la mort Fa séparée. Plus bas sont les deux poètes qui déjà voyagent, en conversant, vers le pays des ombres.

C'est d'après Vasari qu'on attribue le dessin de cette estampe à Sandro Boticeïïi, et la gravure à Baldini, orfèvre de Florence, tous deux artistes célèbres à la fin

(1) Voyez Manuel du Libraire, par Brunei, article Dante.

du quinzième siècle (i), du mérite desquels cette gravure pourrait bien ne pas donner une haute idée; mais il faut se rappeler que c'est là un premier essai dans un art à peine connu, dans un art à son enfance, la chalcographie.

Dans lune des deux autres estampes que l'on voit au-dessus de celle-ci est représenté un vieillard à grande barbe, probablement un saint, qui s'appuie d'une main sur l'instrument de son supplice (une scie), et tient de l'autre main un livre ouvert.

Cette estampe est du plus ancien graveur de l'école germanique, Martin Schoenguauer , dit Martin Schoen, qui naqui t à Augsbourg (2), vers 1480, et mourut en i486, à Colmar, où il s'était établi. Il était à la fois orfèvre, peintre et graveur. La gravure que nous donnons ici porte son chiffre accoutumé.

C'est encore, à ce qu'il semble, une sainte qu'il faut voir dans l'autre estampe, à la droite du spectateur, bien que la tête de la femme qui y est représentée soit ornée de quelques rameaux qui peuvent être de myrte. Mais sa longue chevelure, très-négligée , flottante sur ses épaules, ajoute encore à sa physionomie sérieuse et mystique. D'une main elle relève un pan de sa roide et volumineuse robe; de l'autre elle tient un vase d'où s'élève une flamme; et c'est sans doute un emblème de son ardente piété.

Les lettres 1. m. que l'on voit au bas de l'estampe semblent indiquer que c'est un ouvrage à' Israël Van Mecheln , contemporain de Martin Schoen , dont nous venons de parler.

Dans ces deux vieilles estampes on peut déjà s'apercevoir de quelques progrès de la gravure. Par exemple, ici les ombres sont formées de traits qui se croisent, tandis que dans la gravure du Florentin Baldini, dont nous nous sommes d'abord occupés, elles ne sont indiquées que par des traits tracés presque tous dans le même sens.

Quant à la croix qui est au haut de notre estampe, elle a été aussi lilhographiée d'après une estampe ancienne, dont l'auteur ne nous est pas connu. On y a mis un fond en or, parce que l'on a cru que c'était là une empreinte d'un nielle (3), ouvrage de quelque orfèvre qui, profitant de la découverte de Maso Finiguerra, aura voulu tirer des épreuves de sa gravure avant de remplacer le noir de fumée qui remplissait les tailles , par une composition métallique de la même couleur. — Nous ne donnons tout ceci pourtant que comme une conjecture.

(1) Lanzi, Storia pittorica, etc., t. I, p. 107.

(2) M. Levesque {Dictionnaire de Peinture et Gravure), le fait naître à Culmbach.

(3) Voyez, à la planche précédente, l'explication de ce mot.

Page 1