SUR LA FORMATION ET LA COMPOSITION DE SON CABINET
Voulant donner au public mon cabinet par des gravures lithographiques , j'ai pensé que, pour justifier cette présomptueuse entreprise, je devrais en faire l'histoire, et joindre une digression , qui puisse augmenter l'intérêt, aux détails sur la composition de l'ensemble. Et pour cela, il n'est peut-être pas inutile de retracer les hasards qui en ont amené la formation.
Né avec un goût décidé pour les arts, dès mon enfance, je leur ai voué un culte plutôt qu'une admiration. J'avais vu le jour dans une ville de province, qui n'offrait aucune espèce de ressource pour cultiver un talent. Un particulier qui avait rassemblé une cinquantaine de dessins me parut l'homme le plus libéral et le plus utile à l'Etat. Mon respect pour lui m'attira sa confiance et son intérêt : il me confia une tête dessinée par le Carra che; je crus qu'il me donnait une marque de confiance , telle , que ma reconnaissance ne pouvait avoir de bornes; et la sensation que j'éprouvai fut si vive, que, cinquante ans après, je ne pouvais voir de sang-froid la maison qu'il avait habitée.
Sorti de ma province, Paris , la jeunesse qui avait succédé à l'enfance, les idées d'ambition , les voyages apportèrent une distraction presque totale à mon goût dominant; une mission en Italie le réveilla. Naples ne me fournissant pas assez de matériaux en dessins et peintures , toutes mes recherches se portèrent sur l'antiquité. Un voyage dans la Calabre et dans la Sicile ralluma toute ma passion pour les arts , me fit reprendre des crayons , et entreprendre des fouilles dans la Terre de Labour et dans la Pouille. La découverte d'un vase grec, ou d'un vase quelconque d'une forme nouvelle, me paraissait un service signalé que je rendais au bon goût. Je revins en France, si chargé de poteries, que je ne savais où les placer. Au moment de retourner en Italie, pour l'Italie toute seule, je vendis au roi ma collection de vases (i). Dèslors, je consacrai tous mes soins et le fruit de mes économies à faire des acquisitions d'objets
(i) Elle est passée à Sèvres et à la Bibliothèque.
aa FRAGMENT D'UN ÉCRIT
d'arts. Je ne me proposai d'autre but que celui de satisfaire mon goût, d'autre plan deconomie que de n'acheter que de belles choses. J'ai toujours pensé que c'était l'acquisition des choses médiocres qui ruinait l'acquéreur.
J'arrivai à Venise. Le célèbre cabinet de Zanetti (i) était resté indivis; et, dans tous ses successeurs, il n'avait laissé aucun héritier de ses talents et de ses goûts. Je ne pouvais tout acheter à la fois; mais quarante dessins du Parmesan, soixante du Guerchin, me parurent un trésor. J'offris une somme déterminante de la moitié de tous ces objets : je fus regardé comme un fou ; et dès-lors , tout ce qui restait à Venise de trésors partiels en ce genre me fut proposé et apporté. Je me sauvai de Venise pour ne pas épuiser plus que mes moyens.
Après un an d'absence , je revins à Venise , rapportant de nouveaux objets d'arts, très-précieux. Les héritiers de Zanetti me reprochèrent d'avoir défloré leur cabinet : pour leur prouver le contraire, je leur offris une telle somme du reste, qu'il me fut abandonné. Il avait été composé par l'homme le plus instruit, le plus soigneux et le plus véritablement amateur. Auteur d'un ouvrage très-reeommandable sur l'histoire de l'école de Venise, et qu'il faut citer toutes les fois qu'il est question cle cette école, il était tout à la fois graveur et banquier; ce qui le mettait dans le cas de faire acheter dans toute l'Europe tout ce qui était annoncé en vente de plus curieux, de garder ce qui lui convenait et de vendre le reste. C'est ainsi qu'il avait rassemblé, et que je me trouve posséder la collection la plus choisie des Marc-Antoine, des Rembrandt , des Lucas de Leyde, des Callot, etc.
Possesseur de grandes beautés, les curiosités, qui sont le luxe des arts et les richesses de leurs annales, vinrent ensuite. Guidé par mon instinct, ce que je ne possédais pas et qui me plaisait , me parut important. Des jalons posés me firent voir les lacunes; et je cherchai à les remplir, autant que mes moyens et les circonstances me le permettaient.
Quelques boîtes de laque dont la perfection du travail avait excité mon admiration, m'inspirèrent le désir de posséder quelques morceaux de la merveilleuse industrie des Chinois, de ce peuple patient et délicat. Je mis bientôt une différence , dans mon admiration , entre le Japon et la Chine; et aussitôt après, je me procurai des antiques de ce genre, apportés de ces deux pays par nos premiers jésuites missionnaires. Ce fut ainsi que je rassemblai des vases, des bronzes, des figures, des portraits, des dessins et des étoffes. Il en résulta que, la dispersion des cabinets de MM. de Chaulnes, Bertin et Saint-Foix ayant eu lieu, je me trouvai avoir la seule et la plus variée des collections de ce genre.
Quelques médailles que j'avais trouvées moi-même dans la Pouille et en Calabre , m'en firent acheter en Sicile. Je n'osai me proposer de faire une grande collection dans ce genre; mais bientôt j'en possédai une qui du moins pouvait indiquer en partie les diverses périodes de l'art numismatique. Paris et le temps ont rempli les lacunes; et il m'a été possible de rassembler, dans cet art, tous les monuments propres à en constater la naissance, croissance, décadence, renaissance et extension chez tous les peuples.
Le XV e siècle, non moins intéressant en numismatique qu'en toute autre partie des arts, me parut avoir été négligé par les dissertateurs et les compilateurs. Je voyais pourtant que
(i) Peu après, M. Denon fera connaître quel était ce Zanetti, amateur éclairé et écrivain estimé.
DE M. DE NON. a3 l'art de la gravure, à cette époque, se mêlait à celui de la peinture; que les productions de ces deux arts étaient exécutées par les mêmes artistes; qu'ils y avaient attaché tant d'importance, qu'après leurs noms sur leurs tableaux ils signaient graveurs , et sur leurs médailles peintres (i).
Cet art se répandit par toute l'Europe dans le XVI e siècle ; mais il faut toujours en rendre grâces aux Italiens qui vinrent à Paris sous François I er , en Allemagne sous Charles V, et en Angleterre sous Marie; ils firent, en France surtout, une école qui dégénéra de style, mais se perfectionna par la finesse du travail (2).
Les vases doivent paraître, à leur tour, dans l'histoire du goût chez les peuples. Un ustensile de première nécessité, non-seulement chez les nations policées, mais même parmi les sauvages, peut servir à indiquer la tendance de chacune d'elles vers le beau ou le gracieux; et en cela , il semble tenir à l'architecture et participer à ses différents genres comme à la perfection de ses principes. Une anse chez les Grecs était l'ouvrage d'un sculpteur, et s a belle exécution était récompensée par une espèce d'illustration : des pierres gravées en font foi ; et des nations entières, telles que les Étrusques, ont poussé l'art de la fabrication des vases jusqu'à la perfection.
J'ai donc cru devoir réunir une suite des vases égyptiens, dont j'ai pris moi-même les dessins partout où j'en ai trouvé les formes dans les bas-reliefs; des vases étrusques et des vases grecs, dont il est bien difficile de faire la part relativement aux formes, et qu'on ne peut distinguer que lorsque les sujets, le style des peintures et les inscriptions ôtent toute espèce de doute à l'observateur.
Viennent ensuite les vases chinois et japonais, qui ont ou donné le goût aux autres nations, ou l'ont pris chez elles, en joignant quelques bizarreries de leur style à la perfection industrielle qui les caractérise.
La bizarrerie des vases indiens ne parait être qu'une corruption qui n'a point de caractère primitif.
J'ajouterai aux productions de ce genre quelques vases du Pérou, pour former opposition, contraste entre les produits des nations barbares et ceux des nations policées. Mais je renvoie à l'illustre et savant voyageur Humboldt , pour se faire une idée juste de l'état des arts chez un peuple nombreux, opulent, et privé, pendant nombre de siècles, de communication avec les nations éclairées. Quoique les époques de l'histoire de ces peuples soient absolument ignorées , les manuscrits hiéroglyphiques et les monuments , tout informes qu'ils sont, indiquent incontestablement une très-haute antiquité.
J'avais trouvé en Egypte, et j'en avais rapporté des maiolica ; et ce genre d'industrie, que nous croyions être des temps moyens, est dû, ainsi que tant d'autres découvertes dont se parent les siècles modernes , à des temps bien plus anciens. Plus les recherches dans l'antiquité se multiplient, plus l'ère moderne paraît perdre du génie qu'on lui supposait trop libéralement. Dans un voyage en Toscane, je joignis à mes poteries antiques des morceaux de Lucca délia Rubia, le restaurateur de ce genre, ou, pour mieux dire , le nouvel inventeur de ce que
(1) Fitiore Pizani , le restaurateur de la médaille en Italie, signait ses médailles Pizanus Pictor.
(2) On peut citer, à l'appui de cette opinion, en France, Warin sous Louis XIII. C'est le véritable graveur national.
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l'on avait fait trente siècles auparavant. Cette couverte métallique était employée par cet artiste pour conserver les bas-reliefs en terre qui, par ce moyen, sont devenus plus impérissables que les bas-reliefs du plus beau marbre.
Cette découverte resta dans cette famille pendant plus d'un siècle , après lequel elle passa à une manufacture de poterie, à Faenza, au temps de Raphaël, qui fît exécuter, d'après ses dessins et ceux de Jules Romain , un service pour Charles-Quint. C'est de cette manufacture et du nom de la ville que le nom de faïence fut donné à toutes les terres vernissées qui s'en répandirent dans tout le reste de l'Europe. A ces dessins en camaïeu on ajouta quelques teintes couleur de chair; et bientôt l'émail, qui est arrivé depuis à une si haute perfection qu'il est devenu l'émule fortuné de la miniature en détrempe, en transmettra les délicatesses à la postérité par sa nature impérissable.
Cette admirable invention sortit d'Italie, et passa en Allemagne : par sa nature, elle appartenait à cette nation si soigneuse dans ses productions. En France, Bernard de Palissy imita , inventa et perfectionna la faïence d'Italie; et la superbe manufacture de Limoges fit, en émail perfectionné, tout ce qui avait été fait en faïence en Italie.
Les Petitot, sous le règne de Louis XIV, nous conservèrent les portraits de tous les personnages illustres de ce beau siècle. On aurait cru que cet art était arrivé à sa perfection, si , de nos jours, Augustin ne nous avait montré des productions plus miraculeuses encore.
On trouve dans l'industrie sauvage des points intéressants; et dans leurs ouvrages du jour, un exemple, un aperçu de la naissance des arts chez les hommes. Ce sont des enfants de la nature, qui , chaque jour, en recommencent l'histoire. A peine ont-ils produit les choses de première nécessité, que l'orgueil ou la galanterie y ajoute le luxe de la pompe et de l'agrément. A leurs étoffes, qui ne sont pas encore tissues, ils joignent les agréments d'une broderie par l'application des plantes dont ils impriment les formes, sans jamais y mêler le mauvais goût qui tient à la corruption du luxe. Leurs corbeilles sont dans de jolies formes, et sont des merveilles d'invention dans les nœuds et les tissus. Leurs chapeaux sont formés de plumes les plus harmonieusement nuancées, et ils remplacent les métaux par leur art de nouer par des cordes tout ce qui a besoin d'être fermement attaché. Leur vaisselle a la pompe de l'opale par l'emploi de la nacre; et leurs calebasses, qui sont leur verroterie, sont ornées de gravures en forme arabesque , dont l'orfèvre du meilleur goût se ferait un mérite. J'ai cru que cette branche d'industrie tenait de trop près aux arts pour ne pas l'ajouter à son histoire.
L'architecture , la partie de l'art la plus importante en ce qu'elle tient aux premières nécessités, et que l'orgueil des hommes y a ajouté toute la pompe du superflu, est bien sûrement la source où l'on pourrait puiser les documents les plus positifs sur la marche de l'esprit humain et les développements de son industrie. Ses principes sont appuyés sur des raisonnements que le besoin a dictés, et ses résultats sur des vérités mathématiques. Ce département des arts, si étendu qu'à lui seul il en ferait l'histoire, demanderait aussi, à lui seul , non-seulement l'étude de la vie entière , mais encore les voyages de toute une autre vie pour en suivre et vérifier les observations. Le projet en avait été conçu par un homme instruit , que l'esprit libéral et l'amour des arts avaient fait renoncer à des places de finance
DE M. DENON. a.5 lucratives et au séjour d'une patrie qu'il aimait; mais malheureusement cette entreprise généreuse fut commencée trop tard par M. Dagincourt, qui avait pris son courage pour des forces, et qui, cherchant dans l'obscurité des temps, crut pouvoir se faciliter l'exécution de ses grands projets en se fixant à Rome, comme le lieu qui pouvait lui fournir le plus de documents. Il fouilla les catacombes, les bibliothèques, consulta tous les monuments qu'elles possèdent, échappés h la dispersion des princes grecs et latins à Constantinople. Mais il crut pouvoir suppléer par un système à la marche de l'architecture , créa une architecture gothique pour remplir une lacune, au lieu d'aller chercher dans l'Orient et en Afrique l'influence du goûts arrasin mêlé à la dégradation du style romain dénaturé dans le mélange des religions grecques et romaines. Il aurait pu voir que les basiliques du quatrième siècle sont les moyennes proportionnelles entre les temples et les églises ; que les troubles qui suivirent arrêtèrent la pratique des beaux-arts , appauvrirent les ressources consacrées aux édifices du culte ; que les belles formes se chargèrent d'ornements pauvres et d'un mauvais travail ; que l'architecture languit par sa pauvreté, et ne participa d'aucun genre jusqu'au moment où l'architecture sarrasine, au IX e siècle, vint mêler ses formes élégantes et sveltes à la lourdeur et à la dégradation de celles des Grecs et des Romains. Mais il fallait, pour prouver cela avec évidence, voyager dans le Nord et dans l'Asie, pour s'assurer que les Barbares, qui avaient fondu sur l'Europe, n'avaient aucune architecture; que les Lombards et autres, qui s'étaient le plus tôt formés au goût des vaincus , avaient pris leur magnificence avec leur littérature et leur religion (i)
(i) Il n'est pas à croire que cet écrit se terminât ici; mais c'est tout ce que nous en avons trouvé.