NOTICE SUR MICHEL-ANGE
Nous n'entreprendrons point de donner ici l'histoire, même abrégée, de cet artiste si
justement célèbre, le plus grand peut-être des artistes qui, depuis la renaissance des arts, ont illustré l'Occident; de cet homme extraordinaire qui fut à la fois sculpteur, peintre, architecte
et poète, et de qui l'Arioste, jouant sur son nom, a dit: Michel, più che mortal, angiol divino (1
Sa laborieuse vie se trouve retracée dans mille ouvrages, et elle fut même écrite de son vivant
par deux de ses élèves {'asart et Ascanto Cond est là qu'on peut voir comment le père de Michel-Ange, noble Florentin, S'Opposa au penchant que son fils manifestait pour la cul-
ture des beaux-art
; comment Laurent lé Magnifique, qui aimait et protégeait les artistes et les
hommes de lettres, se mpressa, au contraire, d'aider au développement du génie d'un enfant
si précoce, en l'établissant dans son propre palais, au milieu de ses enfants: comment . pendant tout le cours de sa longue vie, Michel-Ange remplit Rome et Florence de monuments. « ans les trois principaux arts du dessin, qui seront toujours l'ornement et la gloire de ces deux
belles cités.
Dans toutes ses compositions il se montrait noble, grave, sévère : aussi fut-il appelé le Dante
des arts. I est vre
que le Dante, ce poète dont il ne cessait de lire et d'apprendre les sombres
et souvent terribles productions, semblait lui avoir transmis son génie. Ce qu'il y a de singu-
1) Orlando Furioso, chant XXXIIT, strophe 2. — L'Arioste cite dans cette strophe un assez grand nombre
e à la donner ici tout entic
dar stes ses contemporains ; ce qui nous engas
E quei che furo à nostsi di, o son'ora, Leonardo, Andrea Mantegna, Gian Bellino, Duo Dossi, e quel, che a par sculpe e colora, Michel, più che mortale, angel divino; Bastiano, Rafael, Tizian, che onora
Non men Cador, che quei Venezia e Urbino;
altri, di cui tal l'opra si vede
se e crede, etc
Qual della prisca età si le
On voit comment, dans ce beau siecle, les noms des grands artistes étaient répétés dans toute l'talie et partout
honorés. Ce fut vraiment l'âge d'or des beaux-arts,
lier, Cest qu'il était naturellement d'un caractère gai, épigrammatique, ami des plaisirs (1).
On lui reproche, peut-être avec
ison, d'avoir trop montré, dans tous
les ouvrages de
sculpture et de peinture qui sont sortis de ses mains, ses connaissances anatomiques. Personne, il est vrai, n'était plus instruit que lui dans la science de l'anatomie; il l'avait étudiée avec persévérance pendant douze années : rien de moins étonnant qu'il ait fait parade de son savoir. Ce n'est point ici le lieu d'énumérer tous les chef-d'œuvre qu'a produits Michel-Ange; nous n'en citérons que trois, mais ce sont les plus connus de tous les amateurs des arts. En sculpture, rien n'égale la fierté, la majesté de la statue de Moise, qu'on va voir encore
avec admiration dans une église de Rome. Elle devait être employée, ainsi qu'une multitude
d'autres, au tombeau de Jules IF, de l'exécution duquel Michel-Ange avait été chargé, dont il avait fait le plan, mais qu'il ne termina point, quoiqu'il y eut long-temps travaillé. Au premier coup d'oil tout parait exagération dans cette statue; on dirait que l'artiste à voulu
représenter un être sans modèle dans la nature, Mais voyons ce qu'en pensent les véritables
artistes, qui seuls peut-être ont droit de l'apprécier, d'en juger le mérite
«Ce qui nous reste de ce cénotaphe (le tombeau de Jules IF), doit faire regretter qu'il n'ait flert cette réunion de quarante statues semblables à ce
pu être achevé. Quel musée eût «
Moise, placé si loin de sa destination première, et que nous avons tous admiré à Saint-Pierre-
aux-Liens! Cette figure est surhumaine ;
Île semble étrangere à la nature mortelle : c'est un
réve, mais un rêve du Dante, de Milton; un rêve tel qu'Homére en avait lorsqu'il décrit ses
dieux ou ses héros. L'exécution est dr
vérité et d'une hardiesse admirables. Si Michel-Ange
eût pu achever cette série de statues, plus nombreuse que la famille de Niobé, nous aurions eu
en marbre le pendant des fresques sans rivales de la Chapelle Sixtine (2).
C'est dans cette Chapelle Sixti
* que Michel-Ange a prouvé qu'il aurait pu être aussi bon peintre qu'excellent sculpteur. La se voit son fameux Jugement dernier, a plus grande et la
plus étonnante fresque qui existe au monde: mais, comme le Moïse, un tel tableau ne saurait
ètre apprécié par les demi-connaisseurs, par ceux qui ne demandent aux artistes que de plaire par le charme du coloris, par la sagesse de la composition. Ce n'est done point aux
gens du monde, aux amateurs ordinaires des arts, qu'il appartient de juger une production
de ce genre; mais voyons ce qu'en pensait le véritable, le profond et savant artiste que nous venons de citer : «Quel effrayant travail, s'écrie-t4l, n'a pas exigé un si vaste ouvrage où la
moindre partie de la figure la moins importante, est rendue avec une science, une rectitude, une vérité qui décèle pour chaque chose l'étude du modèle vivant! Pas une attitude qui ne soit dans la nature, pas un muscle qui ne soit à sa place, pas un raccourci qui ne soit rendu
d'une manière irréprochable: et cette perfection de détails est répandue sur une immense
1) C'est ainsi que nous le représente, dans ses Mémoires, Jenvenuto Cellini, qui vécut familiérement avec lui, à
Rome, pendant quelques années. Suivant Benvenuto, Michel-A présidait à toutes les réunions joyeuses des jeunes
artistes qui habitaient Rome de son temps; et quelles étaient ces réunions? de véritables orgies, dans lesquelles il était défendu de paraître sans amener avec soi sa maîtresse, ou, à défaut de maitresse, une courtisane : et à cette époque Michel-Ange était déja d'un âge mûr, touchait presque à la vicillesse
2) Nous tirons cette citation d'une Je de Michel-Ange, inédite, et dont nous possédons le manuscrit, qui forme
un assez gros volume in-4°. C'est le dernier ouvrage de feu Hazoiës, célébre architecte, auteur de la Description de
vompéi, de la Maison de Scaurus, ete. Enlevé à l'âge de quarante ans, en 1827, aux arts qu'il honorait, aux lettres qu'il cultivait, il n’a pu entiérement achever cette Jie de Michel-Ange, à laquelle il travaillait avec intérêt; car Michel-Ange était pour lui un être presque divin, auquel il aurait voulu que les artistes rendissent une espèce de
culte, I ne se dissimulait pas qu'eux seuls peuvent bien sentir et apprécier le mérite d'un tel maitre
(Oe) composition! et cet homme fécond, inépuisable, a représenté avec une profusion étourdissante la foule des morts qui doivent sortir des entrailles de la terre au jour du jugement pour peu-
pler les cieux et les enfers! Rien n'égale en peinture cette production gigantesque, qui est la
lus haute expression du possible dans cet art, le nec plus ultrà de la science, du génie, du l ( [ 1 5 ;
courage et de la persévérance (x
En architecture, Michel-Ange occupera aussi le premier rang, si l'on veut lui attribuer
int-Pierre à Rome. N
l'honneur d'avoir élevé la superbe église de is, avant lui, le Bramante
Le] avait fait le plan de ce monument, et même en avait commencé l'exécution. San-Gallo, autre architecte, l'avait continué, mais en modifiant le plan primitif. Michel-Ange vint ensuite,
réforma tous les plans de ses devanciers, et c'est bien d'après ses dessins qu'a été achevé l'édifice
qui existe aujourd'hui. Sans doute il dut conserver quelques idées et d'assez grandes parties
du travail de ses devancie
s, Ce qui certainement mit son génie à la torture; et c’est pourtant ce qui fait qu'il ne peut jouir exclusivement de la gloire d'avoir élevé le plus vaste et le plus
s à l'Eternel.
magnifique des temples qu'on ait consac Les
ment fondée sur des productions d'un genre bien différent. Tout ce que nous en dirons ici,
Poésies de Michel-Ange auraient peut-être fait sa réputation, si elle n'eût été tout autre-
c'est qu'elles rappellént la manière de Pétrarque : comme celles du chantre de Laure, elles
sont d'une amoureuse mélancolie (2).
Nous regrettons de n'avoir à offrir ici que deux planches lithographiées d'après les dessins
de ce grand maitre; mais ces simples dessins suffiront pour donner une idée de sa manière.
EXPLICATION DES PLANCHES
PLANCHE LXXV ÉTUDES D'ANATOMIF Cette planche n'a rien d’attrayant pour les yeux. Ce sont des traits rapidement tracés à la plume par Michel-Ange, qui nous montrent une figure nue dont tous les muscles sont très-saillants, et, de plus, un bras, une tête, etc., dessinés avee la même fougue, la même hardiesse; ce sont enfin des études anatomiques, de simples souvenirs. Mais les artistes y reconnattront le caractère ferme, heurté, souvent exagéré de toutes les productions de cet artiste, qui n’a jamais sacrifié aux graces.
PLANCHE LXXVI DESSIN OU PROINT DE STATUE. — PROJET DE TABLEAU OÙ DE BAS-RELIEF. Le plus grand de ces dessins représente une femme assise, largement drapée, et dont un voile, ou plutôt une partie de son manteau, couvre la moitié du
visage. Son expression est celle de la plus vive douleur.
(1) ie manuscrite de Michel-Ange. — Voyez
la note précédente.
(2) M. Varcollier, jeune littérateur, qui a fait en Italie une étude approfondie des beaux-arts, a publié tout récem-
ment, en un volume in-8°, une traduction des Poésies de Michel-Ange, qu'il a enrichie de notes intéressantes.
Ce dessin est une étude des figures dont Michel-Ange a couvert les tombeaux des Médicis à Florence.
Le second dessin est probablement le sujet de quelque bas-relief destiné aussi à l'ornement d'un tombeau.
Que ce soit là le sujet d'un bas-relief où d’un tableau, toujours est-il vrai que la composition en est admirable.
Un homme, un vieillard, à ce quil semble, expire étendu sur son lit. Tous les nombreux personnages qui l'entourent ont une action, un rôle dans ce drame douloureux. L'un soutient alfectueusement d’une main la tête du moribond, ete pen hé sur lui, le considère avec regret et pitié; un autre personnage, le médecin sans doute, tient une main posée sur son cœur, et se tournant vers un vieillard
qui s'empressait d'apporter une potion, il semble lui dire : «Il m'est plus temps,
les mouvements du cœur ont cessé. » Les autres témoins de la scène expriment
tous, dans leurs attitudes varices, les sentiments qui les agitent. L'un, qui se
$ tient debout, parait livré au plus violent désespoir: plus loin, un enfant Sar- »
Ÿ d rache les cheveux. Aux deux bouts du lit sont des femmes dans la plus grande * désolation; Pune est à genoux et les cheveux Cpars ; l'autre est assise sur le sol, | et dans l'attitude que les anciens donnaient à leurs statues, lorsqu'ils voulaient représenter des personnages livrés à laffliction ou à de profondes rêveries. | C'est avec des traits rapidement jetés, à peine tracés visiblement sur un lambeau de papier, que le grand Michel-Ange à exprimé une scène si intéressante , a su donner à tous les personnages qu'il ÿ à introduits, du sentiment, de la vie. Cest bien là que lon peut reconnaitre le sublime auteur du Jugement Î dernier.
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PLANCHE LXXVIL