PORTRAIT D'ADRIENNE LE COUJVREUR
Dessin d' ANTOINE COYPEL,
NOTICE SUR CE PEINTRE
Nous sommes arrivés au dix-huitième siècle, et nous allons voir l'art décliner en France
avec une affligeante rapidité. Le peintre auquel nous consacrons cette Notice ne contribua pas peu à cette décadence.
Fils de Noël Coypel, autre peintre, mais dont les ouvrages sont bien plus estimés des véritables connaisseurs, Antoine Coypel ne fut point fidèle aux leçons de son père, grand admirateur et imitateur de Le Sueur et de Poussin. Bien qu'il eùt joui de l'avantage de faire ses études à Rome, où l'avait conduit, tout jeune encore, son père, directeur de l'Académie
de France, nouvellement établie en cette capitale des arts, il ne sut point profiter des grands
modèles qu'il avait sous les yeux. Au contraire, il adopta le goût, l'afféterie de Ber nin, qui était
alors en grande réputation, et transporta en France les faux principes de son école. «Il a été
funeste à l'école française, dit un biographe, précisément parce qu'à ses vices il a joint des
qualités assez séduisantes pour se faire re
F rder comme’le premier peintre de son temps, et surtout parce que ses vices étaient précisément ceux qui fascinent les yeux du vulgaire. Parce qu'il savait agencer d'une manière théâtrale ce qu'on appelle une grande machine, parce qu'il répandait dans ses tableaux des traits de bel esprit, on crut qu'il possédait la véritable poétique de l'art: parce qu'il donnait à ses femmes des physionomies purement françaises, on crut qu'il les faisait belles; parce qu'il leur prétait des minauderies, on crut qu'il leur donnait de la grace: il leur donnait en effet toute celle qu'elles pouvaient apprendre des maitres de danse, toute celle par conséquent que rejette la nature. Il consultait le comédien Baron sur les attitudes qu'il devait donner à ses figures, et travestissait les héros de l'antiquité en héros de théâtre. Il adopta, il tâcha d'éterniser par son pinceau toutes les afféteries qui étaient alors à la mode, et il plut à la cour, parce que la cour se reconnut dans ses ouvrages, et voyait avec plaisir que l'art prenait exemple d'elle pour s'écarter de la nature. A tout cela
il joignait un coloris d'éventail, que les gens du monde appelaient une belle couleur (1). »
(1) Levesque, Dictionnaire des Beaux-Arts, & IV, p. 554
EXPLICATION DE LA PLANCHE
Cest à tort que l'on attribue à Noël Coypel le portrait que nous donnons d'Adrienne Le Couvreur. Noël Coypel était mort depuis dix ans, lorsque cette célèbre actrice débuta, en 1717, à la Comédie-Française, dans le rôle d'Électre.
Cest donc son fils Æntoine qui la dessinée ici dans tout son costume de théâtre, et probablement dans le role par lequel elle avait débuté avec tant
d'éclat, déja âgée de vingt-sept ans; cest à peu près l'âge qu'elle paraît avoir
dans notre dessin, et on ly trouvera sans doute aussi mal partagée de la nature qu'elle l'était en etlet, d'après les traditions contemporaines. Mais son immense talent faisait oublier sa laideur, et elle n’en eut pas moins pour amant le plus grand guerrier de l'époque, le comte de Saxe, qui depuis devint maréchal de France.
Ce dessin donnera une idée de la manière d'Antoine Coypel, si bien caractérisée dans le passage que nous citons dans la Notice précédente.
Antoine Coypel fit plus que dessiner, il peignit Adrienne Le Couvreur, et il faut bien que ce portrait ait eu alors un grand succès, puisqu'on inscrivit audessous ces quatre vers, également honorables pour le peintre et son modèle.
C'est elle qui est censée parler à l'artiste :
Ton art, par un effort heureux, Cransmet mon air, mes traits, ma gloire à nos neveux. Ne t'enorgueillis pas du talent qui honore,
Covpe! quand je jouais, je peignais mieux encore
Éd Élu 22 re