Monuments en bois sculpté de l'intérieur de la Norwège
Depuis que l'archéologie s’est élevée à la dignité de science, elle est devenue l’un des auxiliaires les plus puissants de l’histoire; on a compris que si la trace des grands événements politiques, des transformations religieuses des peuples, pouvait exister dans les rares manuscrits échappés aux vicissitudes des siècles , les monuments érigés par la piété ou l’admiration des masses, devaient contenir sur leurs parois des enseignements non moins dignes d'exercer la sagacité de nos paléographes.
A cet égard, tous les doutes avaient été détruits par le résultat fructueux des travaux archéologiques entamés au sujet de l’antiquité grecque et romaine; il ne restait donc qu’à étendre les recherches à des époques, à des civilisations peu connues et dignes de l’être. Le moyen âge, par son contact presque immédiat avec l'état de choses actuel, devait naturellement exciter le premier la noble émulation de nos savants; les chartes furent exhumées, les temples furent soumis à une analyse minutieuse et patiente ; plus d’une statuette en bois, plus d’un bas-relief en calcaire fragile, donnèrent la clef de passages incompris des vieux légendaires ; les tapisseries vinrent combler des lacunes dans l’histoire écrite ; celle-ci donna une signification aux meubles les plus modestes,
aux ornements les plus négligés des observateurs; en sorte qu'il ne fut pas un objet recueilli dans la poussière des cloitres, sous les décombres des vieux édifices, qui ne se dressât devant l’historien comme un témoin à consulter à propos des grandes commotions qui ont précédé la civilisation moderne.
Prophètes de cette ère nouvelle, de simples amateurs, MM. Labarthe, Sauvageot, Dusommerard, avaient réuni en collections nombreuses les admirables produits d’un art repoussé jusqu'alors denos musées publics à cause de sa prétendue barbarie; les curieux, étonnés de tant de richesses jusqu'alors ignorées, manifestaient une tendance passionnée pour les reliques du moyen âge; peintres, architectes, statuaires, tentaient d'introduire dans leurs productions cette naïveté suave d'une époque de régénération sociale; les philosophes eux-mêmes cherchaient dans la sphère des idées la force génératrice d’où avaient pu émaner, tout d’un bond, et presque simultanément dans toutes les parties de l’Europe, les conditions nouvelles qui avaient modifié l’art et la civilisation.
Il fallut bien alors reconnaître l'importance d’un mouvement aussi général, et lui donner une direction utile; le gouvernement, en instituant le comité historique des monuments, imposa un mode régulier de recherches à tous les hommes de bonne volonté qu'une sympathie bien naturelle pour la grande œuvre à accomplir fit surgir immédiatement sur tous les points de la France. On sait quels intéressants travaux sortirent de cette institution; aussi le pouvoir, rendu plus ambitieux par le succès, désira bientôt étendre aux nations voisines de la nôtre le nouveau système d’'investigations ; des commissions scientifiques furent envoyées vers les parties les plus intéressantes du contiment européen, avec la mission de restituer, en s’aidant des matériaux de la science et de l’art, l’histoire des peuples contemporains des Gaulois et des Francs, et notamment celle des nations dont les invasions avaient, à différentes époques, menacé notre civilisation naissante. |
A ce point de vue, les Normands ne pouvaient manquer d’appeler les premiers l’intérêt des historiens et des philosophes. Pourquoi ces hommes du Nord, à la trempe de fer, aux mœurs sauvages, tendaient-ils incessamment vers les délices des contrées
DE L AMATEUR. 19 tempérées? Ces Normands étaient-ils des barbares dépourvus d’autres lois que celle de leur brutalité, d'autre intelligence que le besoin de la destruction ? Ces fléaux de Dieu que le guerrier repoussait par le glaive, dont le prêtre demandait l'anéantissement dans ses prières, différaient-ils véritablement, au point de vue moral, des habitants belliqueux, mais encore incultes de notre France? Telles étaient les questions à résoudre; questions délicates sans doute, mais pour ainsi dire jugées d'avance dans un sens contraire à l'avis de la plupart des historiens, le jour où l’on avait su que les Normands avaient une langue , une littérature, une théogonie, remplies d'images ingénieuses, de conceptions poétiques. 5
On se mit donc à l’œuvre; la mission, dirigée vers la Scandinavie, par M. Paul Gaimard, avait pour devoir de visiter les musées spéciaux formés à Copenhague et ailleurs, de relever avec soin les inscriptions runiques , les fragments de monuments nationaux, de visiter le trésor des églises pour dessiner les châsses, meubles et autres objets qui pourraient s’y trouver. La dernière partie de ce programme, il faut le reconnaître, n’était pas de nature à donner aux expéditions chargées d’en remplir les conditions, une bien grande importance scientifique, et le résultat l’a, d’ailleurs, prouvé surabondamment. Malgré le talent des artistes, etlezèledont pouvaient faire preuve les investigateurs officiels, que pouvait-on rencontrer de vraiment intéressant dans des églises de fondation récente et parmi les produits d'un art importé? Aussi les belles planches de ce voyage ne contiennent-elles rien de neuf ni de caractéristique.
Pendant que les voyageurs français s’égaraient dans cette fausse voie, un Norwégien, M. Dahl, trouvait la véritable route qui pouvait conduire aux découvertes ; réfléchissant à la nature remuante et agressive des Scandinaves, nature qui avait dû diriger toutes leurs facultés vers Les constructions navales et leur faire négliger l'érection de monuments solides et durables, M. Dahl se souvint d’avoir vu enfouies dans les solitudes les plus profondes de son agreste patrie, de fragiles constructions religieuses dont l'aspect antique, les détails originaux, devaient se représenter souvent à son imagination d'artiste. Quittant donc l’Académie de Dresde,
où il professe, M. Dahl vient explorer en peintre et en poète ces vallées profondes et riantes où de si beaux objets l’attendaïent.
C’est sous le titre modeste d’Essar sur les constructions en charpente et en bois de la Norvége, que M. Dahl a fait connaître au monde savant le résultat de ses.découvertes; un texte étendu , quelques planches lithographiées composent ce curieux ouvrage que tout homme de goût voudra posséder, que nul artiste ou archéologue ne peut se dispenser de consulter.
Rien de plus extraordinaire, en effet, que les monuments qu'on y voit réunis; entassement étrange de pignons superposés, on les prendrait d’abord pour la création bizarre de limagination chinoise ; ce n’est qu'en descendant aux détails qu’on y retrouve tout un art sérieux qui à bien pu, peut-être, donner naissance à cette ornementation luxuriante et originale du moyen-âge.
Toutefois un doute étrange saisit l’observateur à la vue de ces monuments : quelle est l’époque de leur fondation? A quelle marque rattacher la preuve que leur destination actuelle fut celle de leur origine? A l’intérieur, nul plan régulier, nulle orientation ne manifeste la pensée religieuse ; presque toutes ces églises sont composées de deux salles, la plus grande placée près du seuil, l’autre formant sanctuaire. La porté principale est sur la façade, mais deux autres s’ouvrent latéralement, et, quelquefois, pour faciliter la circulation , l'édifice est entouré d’une galerie couverte. Une sorte de jubé ou tribune est située à l'entrée du sanctuaire et communique avec la chaire du prédicateur ; l'autel st isolé au milieu du chœur qui, parfois, se formule en abside. Quant à la partie que l’on peut appeler nef, elle est coupée latéralement par des stalles occupant, de chaque côté, un tiers du plan pour ne laisser entre elles qu’un passage suffisamment praticable. Des colonnes minces et élevées soutiennent, de distance en distance, des sablières qui traversent tout l'édifice. Ordinaiïrement le toit est apparent de l’intérieur, et les colonnes, prolongées en pilastres, vont étayer ses pentes rapides.
Ces colonnes n’ont rien de bien remarquable dans leur forme générale; les chapiteaux en sont lourds, mais leur forme générale et le cube dont ils sont parfois surmontés les rapprochent évidemment des créations byzantines.