DE L'AMATEUR. S
M. Edmond Le Blant, amateur distingué des beaux-arts, qui n'a pas craint de consacrer ses loisirs à la pratique de la gravure sur bois, a bien voulu nous prêter le concours de son burin pour faire mieux comprendre au lecteur l’importanceartistique des monuments dontnous nous occupons. Le premier dessin représente
un des chapiteaux dont nous venons de parler, l'ornementationqui S y trouve sculptée présente la plus frappante analogie avec les figures d’un manuscrit carlovingien. Assez fréquemment ces chapiteaux ne supportent pas immédiatement l'édifice; au dessus d'eux se profilent des découpures singulières , où surgissent des animaux fantastiques qui vont joindre les poutres ou les lambris.
On le voit donc, rien d'abord ne saisit l'esprit dans l’ensemble
52 LE CABINET de ces modestes monuments , et ce n’est qu'après un examen attentif et scrupuleux que l'observateur retrouve, parmi les restaurations malencontreuses dont on a déshonoré ces édifices, les précieux spécimens sur lesquels nous appelons plus particulièrement l'attention des archéologues. |
Les poteaux principaux, destinés à soutenir toute la charpente, laissent entre eux un espace qui se trouve garni par des membrures posées verticalement entre les deux sablières; ces membrures et les poteaux eux-mêmes ont été dans le principe entièrement couverts d’arabesques du goût le plus pur et de la plus évidente originalité; des entre-lacs nombreux, formés de végétaux ou de serpents qui s’entremordent, des rinceaux élégants supportés par des griffes puissamment crispées, annoncent un art arrivé déjà à cette période où l’imaginationsent le besoin de combiner des éléments divers pour arriver à la perfection , à l'harmonie d’un tout. Les portes des églises norvégiennes abondent surtout en détails de ce genre délicieusement exécutés. Nous donnons ici l’un des jambages de la porte occidentale du temple d'Hitterdal ; rien de plus large, de mieux compris que
ces rinceaux sortant des griffes d’une chimère pour aller s’épanouir en feuilles élégamment repliées sur elles-mêmes.
Dans la porte de l’église de Tind, les motifs sont encore plus savamment variés; un oiseau monstrueux, aux griffes acérées, au Cou replié sur lui-même , plane au dessus du cintre du portail, de l’intrication ornementée duquel il semble chercher à se débarrasser ; latéralement deux chimères assises sur les cha- Piteaux des chambranles surveillent d’un œil éternellement ouvert le mouvement qui s’opère au dessous d’elles ; les colonnes disparaissent dans l'épaisseur du chambranle sur lequel l'artiste
avait l’air de craindre d’être trop à l’étroit pour donner carrière à son génie ; en effet, mille rinceaux parsemés d'ailes éployées , de têtes grimaçantes , de griffes crispées , serpentent et s’enroulent
sans confusion , mais avec une richesse, un imprévu dont l’es-
prit reste émerveillé, jusqu'au bord même du linteau de la
porte. ;
A Hitterdal , parmi des serpents étroitement enlacés, on voit s'élever une sorte d'hippogriphe héraldique dont la gueule béante grimace à deux ours combattant qui, devant lui, se tiennent étroitement embrassés.
L'église d’Ornès présente un intérêt d’un autre genre, Pun de ses poteaux cormiers est couvert d’entrelacs fortement sculptés et d’une grande richesse ; les parois, ornementées dans le même genre , laissent voir une délicatesse de pensée assez rare dans les monuments primitifs des arts ; l’espace est divisé par compartiments dont les plus étroits, cintrés par le haut, ne portent qu’une sculpture de bas-relief qui leur donne l’aspect niellé à côté des vigoureuses productions dont ils sont entourés.
Nous le répétons, quand l'œil étonné s’est suffisamment arrêté sur toutes ces merveilles, l'esprit se recueillant en lui-même cherche la signification de ce que l'artiste scandinave a écrit sur ces planches antiques : sont-ce là des temples chrétiens? L'origine de ces temples remonte-t-elle à une époque reculée? Leur construction est-elle due à l’imitation ? Le génie qui leur a donné naissance, a-t-il obéi à ses seules ressources? Est-ce là, en un mot, une création spontanée, originale ?
Il serait fort difficile, sans doute, de répondre complétement
à ces questions ; mais l'induction semble devoir conduire à des
résultats très voisins de la vérité. Si les églises scandinaves avaient une origine chrétienne, on s’étonnerait, à juste titre, de n’y rencontrer aucun symbole significatif; il y a plus, si nous devons en croire l'expérience d’un homme qui a consacré sa vie à l'étude des peuples du nord , M. Pierre Victor, des traces évidentes d’odinisme viendraient caractériser l’ornementation qui nous occupe : ces intrications végétales, dont certaines parois sont couvertes, représenteraient le frêne Yggradill qui, disent les
= DE L'AMATEUR. 85 Sagas, couvrait toute la terre de ses nombreux rameaux. Le serpent et le dragon, manifestation de l'esprit du mal, divinités redoutées, et conséquemment adorées par les peuples primitifs , se retrouvent aussi de toutes parts dans les églises norvégiennes; ne serait-ce pas là encore une allusion au grand serpent Midgard, lun des trois redoutables enfants de Loke? Si cette supposition est vraie, l’antiquité de nos sculptures devient évidente ; elle se trouverait, d’ailleurs, établie au besoin d’une manière à peu près positive par une inscription runique gravée à côté de la porte de l’église de Tind, dans le haut Tellemarken ; cette inscription fait connaître que l’église a été consacrée au culte chrétien par l’évêque Rainar; or, ce haut fonctionnaire ecclésiastique occupait le siége épiscopal de 1180 à 1490 ; voilà donc un édifice dont l'existence remonte à plus de 650 ans, puisque rien ne dit que l’évêque consécrateur en ait été le fondateur. Des monnaies recueillies sous les autels d’autres temples leur donnent une origine non moins ancienne.
Peut-on croire maintenant à l'importation de l’art scandinave? Non certes, et le premier aperçu, les connaissances les moins étendues en archéologie, suffiront pour le prouver; si les Normands eussent été chercher en Orient le type de leur architecture religieuse, ils n’eussent pas manqué de manifester limitation , non pas dans les détails, mais dans l’ensemble des constructions ; le plein cintre, les coupoles, les absides , se retrouveraient partout ; dans les églises norvégiennes , les pentes rapides et multipliées des toits annoncent une architecture née sur le sol, créée en vue des accidents physiques du climat ; toutes les pentes , imitées des voûtes ténébreuses des bois de sapins, sont, comme elles, destinées à laisser s’écouler les avalanches neigeuses ou les pluies torrentielles ; les portes, excessivement étroites comparativement à la hauteur, annoncent le besoin de laisser pénétrer le moins d'air possible dans le lieu de la réunion.
Si nous passons maintenant aux détails de l'ornementation, nous verrons aussi que les analogies signalées par nous entre leur disposition et celle des ouvrages byzantins, sont assez éloignées pour repousser toute idée decopie servile et même d'imitation. fer,
parmi des enroulements de forme élégante, nous retrouvons des masses dont l'épaisseur est telle qu'il en résulte une certaine lourdeur totale ; le serpent typique abonde où dans l’ornementation byzantiné,, l'artiste aurait emprunté ses modèles au règne végétal. Nous devons donc dire ici toute notre pensée ; les monuments figurés par M. Dahl nous ont paru tout d’abord devoir être considérés comme le spécimen d’un art original, né de luimême, perfectionné par les seuls efforts de l'imagination de ses premiers adeptes; plus nous avons comparé depuis les églises: norvégiennes avec les monuments de tous les peuples, et plus cette conviction s’est enracinée dans notre esprit. De là à croire que l’art scandinave, bien loin d’avoir été emprunté, a dû influer sur Les productions des peuples mis en contact continuel avec les Normands, il n'y a qu’un pas; mais nous laisserons à d’autres le soin de rechercher les preuves dont cette théorie pourrait s’étayer. Nous nous bornerons à faire observer queles Normands étaient navigateurs, que leurs constructions mavales étaient. un objet d'épouvante et d’admiration partout où ils abordaient ; que , d’après l’habileté avec laquelle ils sculptaient le bois, ces vaisseaux devaient être richement ornementés , supposition dont l'histoire nous conserve ne sorte de témoignage.
Quoi qu’il en soit, en représentant les monuments en bois sculpté de la Norvége, M. Dahl a rendu aux arts un éminent service, il a sauvé d’une destruction complète des productions ignorées jusqu à lui, et qui semblent destinées à disparaître bientôt du sol où elles sont nées; les églises en bois sont enfouies, en effet, loin du mouvement de la vie animée des villes , dans des endroits où le respect seul des populations les a maintenues jusqu’à ce jour ; mais le temps, cet ennemi des chefs-d’œuvre de l’homme, ruine de jour en jour les derniers vestiges de ces vieilles constructions : le bois, quelque bien enduit de goudron qu'il soit, ne saurait durer éternellement, et, planche à planche, charpente à charpente, chaque édifice tend à perdre ce qui lui reste de précieux débris ; que les archéologues, les architectes, se hâtent donc de tourner leurs investigations sur les restes encore existants de cet art merveilleux ; M. Dahl n’a pas dit le dernier mot touchant les églises norvégiennes : artiste, il les a représen-