XIII. — Hypothèse sur l’objet des labyrinthes
Je n’ai prétendu par cette interprétation critique et graphique du monument de Porsenna, que faire disparoître l’espèce d’impossibilité de construction, qui paroît avoir frappé tous les commentateurs, dans le texte de Varron, faute d’avoir donné à quelques mots de ce texte, tels que supra , le sens qu’ils comportent, et qu’indique la nature seule des choses, et faute encore de s’être refusé à en interpréter quelques autres, tels que pyramides , par une signification qui peut également leur convenir, et que les ouvrages mêmes de l’art autorisent.
On voit donc que j’ai dû me borner aux masses architecturales, et à l’ensemble de ce monument. Il y avoit toutefois une autre partie qui ne dut pas être moins dispendieuse, c’est celle du labyrinthe pratiqué dans le soubassement. Je n’en dirai ici que deux mots, beaucoup moins pour faire connoitre ce qu’étoit dans la réalité l’espèce d’ouvrage appelé labyrinthe, que pour hasarder une hypothèse sur son emploi, ou sur l’objet principal auquel il auroit pu être appliqué.
Le mot labyrinthe ne sauroit nous donner de lumières à cet égard. S’il vient de la langue égyptienne, comme on pourroit le supposer, nous n’avons aucune induction à tirer d’un terme dont nous ignorons les éléments et la formation, et qui, ne disant rien a l’esprit, n’offre que des sons à l’oreille.
Pline fait mention de quatre labyrinthes^, apparemment les plus célèbres : celui de l’Égypte, celui de Crète, celui de Lemnos et celui de Clusium. Il donne quelques détails sur le premier, qui comprenoit une multitude infinie d’édifices, dont le vaste ensemble portoit, à ce qu’il paroît, le nom de labyrinthe; mais d’après les propres paroles de l’écrivain, cet ensemble paroît avoir été tout-a-lait
(0 Pline, liv. XXXVI, chap. i3.
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indépendant du labyrinthe proprement dit, ou de ce que nous appelons ainsi. Car, c’est après avoir fait un chemin considérable, fessi jam eundo , qu’on parvenoit à cet inexplicabilem vîàrum errorem. Or, c’est de ce labyrinthe-là que nous ne savons pas l’emploi.
Rien à apprendre dans le reste des notions de Pline, sur le labyrinthe de Crète, si ce n’est qu’il ne comprenoit, dans limitation du labyrinthe égyptien, que la centième partie de ce monument, centesimam tantum portionem. Et quelle étoit cette centième partie ? C étoit, dit-il, ces replis, ces tours et détours inextricables. Preuve nouvelle que ce qu’on appelloit labyrinthe en Egypte, se composoit de deux choses fort différentes. Du reste, il nous apprend encore, qu’il ne faut pas se figurer le labyrinthe, j’entends celui où l’on pouvoit s’égarer, sous l’idée de ceux qu’on pratiquoit sur les pavés et dans les jardins, amusement des enfants, dit-il, qui dans un étroit espace font plusieurs milliers de pas; mais, ajoute Pline, il faut entendre un local, où se rencontre une infinité de portes et de fausses issues, qui vous ramènent toujours au même point, et vous font tomber dans le même égarement.
Ce local est celui qui étoit renfermé et creusé dans l’intérieur du soubassement du tombeau de Porsenna. Voy\ la pl. ci-jointe, n° 2.
Si l’on considère que la partie extérieure de ce tombeau ne présentoit que des pyramides, monuments où il ne paroit point qu’on ait fait de portes, ni d’entrées extérieurement placées et visibles, nous serons induits à présumer que le labyrinthe souterrain devoit receler les issues, par où l’on pouvoit pénétrer dans les chambres sépulcrales des pyramides.
Mais puisque, ainsi que Pline le dit, il ne faut pas croire que les labyrinthes aient été un jeu, et puisqu’il est improbable que l’on ait jamais entrepris d’aussi grands travaux, pour le plaisir d’y faire égarer ceux qui s’engageoient dans ces inextricables détours, il dut y avoir une raison, un objet d’utilité, un besoin quelconque, qui en suggérèrent l’idée et en multiplièrent la pratique. Quel but, enfin,
DU TOMBEAU DE PORSENNA. i59
avoit cette complication de portes et d’issues ? Le but matériel étoit, sans doute, que celui qui s’y engageoit, ne pût s’y retrouver. Mais je parle du but politique. Ce devoit être à ce qu’il semble de détourner d’y entrer, par la crainte d’y périr.
Donc, l’objet en définitive des labyrinthes étoit, en éloignant par l’idée d’un grand danger toute tentative d’agression, de mettre quelque chose à l’abri des recherches et hors de toute atteinte.
Entre les divers soins que nous savons avoir été, de tout temps, propres à suggérer aux hommes de semblables précautions, il nous semble que les plus naturels et les plus impérieux, ont toujours été ceux qui tendent à la conservation des trésors et à l’inviolabilité des morts.
Quant à la garde des trésors, il ne paroit pas qu’on ait jamais pris à cet égard des précautions aussi dispendieuses, et les passages où il est question d’édifices appelés trésors , ne font nulle mention de labyrinthe.
Mais entre les quatre labyrinthes dont Pline parle, les deux seuls dont il a fait une mention détaillée, savoir celui d’Egypte, et celui d’Etrurie, nous voyons qu’ils avoient des pyramides. Il est dit de celui d’Egypte qu’il comprenoit pyramides complures : et l’on a vu qu’on en comptoit un assez grand nombre au-dessus de celui de Clusium, sépulture de Porsenna.
Si donc, il est reconnu que, chez le& anciens, aucun soin ne fut plus ingénieux, et n’inspira plus de précautions dispendieuses, que celui qui tendit à préserver les corps morts de la violation, et à dérober le secret du lieu qu’ils occupoient, pourquoi ne mettrait-on pas la construction des labyrinthes, au nombre des moyens les plus sûrs qu’on ait pu imaginer, non-seulement pour cacher l’entrée de la sépulture proprement dite, mais pour ôter par la crainte d’un grand péril, jusqu’à la pensée ou l’espérance d’en découvrir le secret?
Il n’est pas même nécessaire de supposer que ce péril fut connu. Ce pouvoit être un secret, excepté pour un très-petit nombre, il dut
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suffire à ceux qui employèrent ce moyen d’être assurés qu'une mort certaine seroit réservée aux ennemis surtout, qui dans des temps de trouble, de guerre ou d’invasion, formeroient le projet de violer ces asyles de la mort.
Sans doute, et on en convient sans peine, cette opinion auroit besoin de s’appuyer sur quelque chose de plus qu’une simple conjecture. Est-il permis d’espérer à cet égard des renseignements décisifs, sur les raisons qui firent autrefois construire ces monuments mystérieux dans plus d’un pays ? Jusqu’ici aucun voyageur n’y a rien découvert qui puisse mettre sur la voie d’en reconnoitre les vestiges. Les écrivains qui en ont fait mention, se sont bornés à des notions fort superficielles de leurs détails, ou de leurs ouvrages extérieurs; et l’on diroit que le but réel de leur destination seroit toujours resté inconnu. Le mot même qui les désigne ne peut, comme on fa déjà dit, jeter aucune lumière sur l’emploi de la chose qu’il exprime.
Il résulte de là, que le critique doit craindre également de chercher à pénétrer trop avant dans un sujet, ou tout l’avertit, que trèsprobablement il courroit aussi le risque de s’égarer.
C’est pourquoi nous bornerons à ce peu de mots l’opinion conjecturale que nous avons hasardée, sur ce qui a pu être le véritable objet de la construction des labyrinthes.
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