M DCCC XXIX
De tous les ouvrages d’art et d’architecture, dont les écrivains de l’antiquité nous ont laissé des descriptions, il n’en est aucun qui se prête à une recomposition en dessin plus certaine et plus complète, que le char funéraire qui transporta de Babylone en Égypte le corps d’Alexandre. Diodore de Sicile, qui nous l’a transmise, en avoit puisé l’ensemble et les détails, dans l’ouvrage même qu’avoit publié sur cette merveille de l’art l’écrivain Hieronymus , qui probablement l’avoit décrite, ou sur l’original, ou d’après des notions contemporaines (*).
On ne sauroit guère en douter, d’après la facilité qu’on retrouve à replacer en leur lieu, toutes les parties décrites, et à redonner un ensemble tout-à-fait régulier aux objets que le discours fut obligé de décomposer, pour les énumérer. Or, très certainement une semblable facilité ne pourroit pas résulter d’un récit qui n’auroit été inspiré ni par la présence ni par la vue du monument. En admettant donc que l’écrivain qui le premier s’occupa de transmettre aux âges suivants la forme et les détails d’un aussi rare ouvrage, aura pu, s’il en retraça l’image en dessin, l’accompagner d une explication beaucoup plus étendue que n’est celle de Diodore de Sicile, il paroîtra probable que ce dernier aura abrégé le texte de son prédécesseur. Sans doute il se sera contenté d’en copier seulement les points principaux, un tel sujet ne devant trouver place, dans le grand corps d’histoire universelle qu’il composoit, que comme un ornement accessoire.
Quoi qu’il en soit, j’espère prouver que rien d’essentiel ne manque à l’abrégé de Diodore de Sicile, et je me flatte de convaincre le lecteur, que pour remettre en dessin le texte de la description , il n’y a rien à y ajouter, rien à y changer. On verra même, je pense, que cette opération n’exige qu’une intelligence
(*) Athénée , l. F, p. 206. — Dans ce passage d’Athénée, il est dit que Moschion, l’auteur de la description du célèbre navire d’Hiéron II , roi de Syracuse, construit par Archimède , pour justifier le soin qu’il avoit pris de décrire cet ouvrage, s’étoit autorisé de l'exemple des célèbres historiens Dioclide d’Abdère, Timée, Polyclète, qui avoient publié les descriptions de divers ouvrages d’art et de monuments fameux. A cette liste Moschion ajoutoit le nom A' Hieronymus , qui avoit, dit-il, fait une description de X Armamaxe , ou chariot qui transporta le corps d’Alexandre.
Moschion vivoit très probablement au temps d’Hiéron et d’Archimède, c’est-à-dire environ deux siècles avant l’ère chrétienne, et les auteurs de descriptions qu’il cite lui étoient de beaucoup antérieurs. Tel fut Timée, qui décrivit le bûcher funéraire de Denis le tyran, ouvrage qui dut avoir été fait l’an 368 avant J.-C. Il en fut de même du char funéraire d’Alexandre, mort l’an 324 avant J.-C. Or les chronologistes placent l’historien Hieronymus (de Cardie) dans le troisième siècle avant l’ère. Cet historien contemporain avoit donc pu faire, d’après l’ouvrage même, la description détaillée de X Armamaxe, dont Diodore se sera contenté de donner une notice abrégée.
assez ordinaire de la langue grecque, et une connaissance fort simple, soit des pratiques de l’architecture , soit des usages de l’art des ornements.
M. de Caylus, qui entreprit, vers le milieu du dernier siècle, de reproduire par la critique et le dessin, la description de Diodore de Sicile, nous paroît avoir tout-à-fait manqué de l’une et de l’autre des conditions dont on vient de parler. Peu versé dans l’intelligence des textes, il fut obligé de s’en rapporter aux traductions, c’est-à-dire au secours de quelques interprètes qui, étrangers à la nature et aux particularités du sujet décrit, auront pu se contenter de la simple version des mots, sans bien concevoir l’image de la chose à laquelle ils s’appliquent. Il paroît aussi que le célèbre antiquaire, ayant fait peu d’étude de l’architecture des anciens, de leurs monuments, de leur goût et de leur manière, n’a voit jamais entièrement cessé de juger certaines parties des arts de l’antiquité, d’après les habitudes qui régnoient de son temps.
Rien sans doute, et l’on peut s’en convaincre sur ses dessins [voyez pl. III), ne respire moins le goût de l’antiquité, ou dans la conception de l’ensemble, ou pour le choix des parties et des détails, que l’image qu’il a fait sortir de la description du char funéraire d’Alexandre : certes on peut croire que si 1 ouvrage se fût borné à une aussi pauvre composition , et d’un aspect aussi maussade, ni la renommée ne lui auroit donné place dans les annales de l’histoire,
ni la mention ne nous en seroit parvenue.
A supposer que le crayon du dessinateur de M. de Caylus eût mal répondu a ses intentions, du moins auroit- on pu s’attendre que le commentaire suppléeroit ce qui manque à l’image , dans un sujet où une critique éclairée par la connaissance des choses étoit à même de rectifier les défauts, ou de remplir les omissions du dessin ; mais et l’image et le commentaire s’accordent à prouver qu aucun des deux auteurs n’étoit entré dans l’esprit d’une restitution, quon doit regarder comme un travestissement de l’art et du goût de 1 antiquité.
Cependant, comme on s’en convaincra, le texte de la description de Diodore de Sicile ne semble offrir ni difficulté ni obscurité. Pour peu qu’on veuille appliquer a son interprétation les notions élémentaires de l’architecture grecque, de ses types usuels, du style habituel de ses ornements ou de sa décoration, on s étonné de la facilité avec laquelle les phrases de l’écrivain grec se laissent traduire dans la langue du dessin.
Si M. de Caylus s est mépris sur presque tous les points de sa restitution, est sans doute, parce qu au lieu d’avoir eu l’avantage d’être tout à la fois des-
sinateur et traducteur, il n’a probablement été ici ni l’un ni l’autre. Il est vraisemblable ensuite que chacun des deux qu’il aura mis en œuvre aura opéré sans accord avec l’autre. Lorsque la double opération de dessiner pour traduire, et de traduire pour dessiner, est le résultat du même entendement, la traduction et le dessin se communiquent leur secours réciproque, et s’éclairent l’une par l’autre. L’intuition claire et précise de l’objet décrit facilite singulièrement l’intelligence des mots qui le désignent; et respectivement, la forme de l’objet qu’il faut rendre sensible doit recevoir dans le dessin une plus grande justesse de la compréhension intime que le dessinateur a personnellement acquise des mots de la description. Si au contraire le dessinateur forme et trace non la figure qu’il a comprise et sentie par lui-même dans le texte de l’auteur, mais celle qu’on s’est efforcé de lui faire sentir et comprendre, comme il n’aura reçu ces impressions qu’indirectement, il rendra souvent moins l’idée originale et fidèle de l’écrivain, qu’un équivalent arbitraire du traducteur. Celui-ci en effet, ayant, de son côté, rendu les mots, sans s’être fait une image positive et véritable des objets qu’ils doivent exprimer, ne pourra transmettre au dessinateur que des motifs vagues, sujets à équivoque, et trop souvent indéterminés. C’est, je le pense, ce que nous fera voir l’examen de la traduction et du dessin adoptés par M. de Caylus, dans la confrontation que j’en présenterai.
L’intérêt seul de l’art m’a induit à faire cette confrontation , et à relever, dans le travail de M. de Caylus, des erreurs auxquelles je dois dire avec sincérité, que j’aurai eu très probablement une grande obligation, celle d’en être préservé, par cela seul qu’elles avoient été commises. Ce n’est pas ensuite un médiocre avantage, dans des matières plus ou moins soumises à l’esprit de conjecture, (pie d’avoir un point de parallèle défectueux. La connoissance certaine du faux ne laisse pas d’aider à reconnoître le vrai. Ce seul -point de vue m’auroit engagé à mettre la restitution de M. de Caylus en regard avec celle que je vais proposer, et je le ferai, moins pour combattre son opinion, que pour justifier la mienne.
Afin de procéder avec plus de méthode dans cette dissertation, j’aurois peutêtre dû commencer par l’analyse explicative du texte, appliquée à chaque partie du monument décrit, et par la confrontation de la manière dont M. de Caylus a entendu l’un, et représenté l’autre, avec celle que je lui oppose sur l’un et l’autre objet. J’ai préféré toutefois mettre en premier sous les yeux du lecteur la remise ensemble ou la recomposition du monument, laquelle par le secours des paroles et de la simple critique, concourant avec la vue du dessin ou de
l’image précise de 1 objet, mettra plus facilement a meme de juger ensuite les raisons et les autorités qui émaneront du texte de 1 écrivain giec.
Dans l’ordre de démonstration que j ai suivi, 1 analyse du texte et la discussion des manières de l’entendre serviront non pas a préparer, mais a justifîei l’ensemble, les rapports et les détails du monument restitué. 11 nous a même paru que cet ordre de démonstration pouvoit etre le meilleur dans un jugement ou les yeux sont en quelque sorte appelés a prononcer en premier î essort sur un assez grand nombre de points. Ce seroit inutilement, en effet, que les paroles textuellement traduites, mais souvent sujettes à plus d’un sens, commanderoient telle ou telle manière d’interpréter l’objet, si cette interprétation devoit être rejetée comme inadmissible ou invraisemblable dans l’exécution. Il s’agit ici d’une traduction à la fois littérale et figurée. Toutes les deux sans doute doivent s’accorder. Mais on ne sauroit nier que le possible ou l’impossible, en réalité, ne doive être une des premières raisons, pour le traducteur, de se décider dans l’interprétation de paroles qui expriment des objets plus ou moins techniques.
Du reste, il sera toujours libre au lecteur, qui voudroit une autre méthode de discussion, d’intervertir l’ordre que nous avons préféré, et de commencer par la seconde partie, qui contient l’analyse du texte et de la description, avant d’arriver à celle qui a pour objet d’en faire considérer l’ensemble.
Je dois présenter une dernière observation sur la manière dont il convient de juger les restitutions de monuments d’après les descriptions. Il ne sauroit, en effet, être ici question d’une critique rigoureuse des détails, comme à l’égard de la copie d’un monument en réalité. Sans doute, les détails seront susceptibles d’être vus ou rendus diversement, selon le goût de chacun. Mais ces diversités ne pourront affecter ce qui fait la vérité , ou la vraisemblance du tout ensemble , s’il repose évidemment sur l’ensemble même du texte. Or, c’est uniquement de cette vérité, ou de cette vraisemblance qu’il s’agit. Chacun pourroit dessiner autrement plus d’un ornement, donner d’autres espacemens à quelques objets, d’autres mesures a certains profils, etc. Là n’est point la question. Elle est toute entière dans la conformité de l’ensemble dessiné, avec les mesures et les données générales, avec les dispositions et le système d’ordonnance que renferme la description. Je dois avertir encore que quelques particularités dans le dessin que je présente sont étrangères au texte de Diodore, comme les pentes du soubassement, comme la forme du trône, qui par erreur a été figuré en hauteur, lorsqu’il est décrit comme devant être de forme carrée. ( Voy . pl. II, n° 4<)