‹ Monuments modernes de la PerseChapitre 22 sur 54 · TÉHÉRAN · texte numérisé non relu

TÉHÉRAN

La ville de Téhéran ou Tehran, la capitale de la Perse, est située par 35° 40° 47° de la latitude Nord & 5° $o de la longitude Est, dans une vaste plaine bordée au Nord & au Nord-Est par la chaîne de l'Elborz, au milieu de laquelle le Demavend, inaccessible aux voyageurs, dresse un sommet couvert de neiges éternelles. Cette plaine est arrosée par de nombreux cours d’eau, parmi lesquels on distingue surtout le Karedj & le Djadjeroud. C'est même à cette abondance d’eau que Téhéran & ses environs doivent la fertilité de leur sol coupé par des jardins & des vergers remplis de fruits de toute espèce. En été, les chaleurs à Téhéran sont insupportables & l'air y est réputé malsain. Aussi la cour, les grands & tous ceux que des affaires indispensables ne retiennent pas à la ville, s'empressent-ils, dès le mois de mai, de se transporter dans les montagnes voisines du Chemiran ou Chimran, où la température est fraiche, le ciel pur & l'air salubre. L'hiver n’y est pas rigoureux, mais le printemps & l'automne sont pluvieux & humides. Les tremblements de terre s'y font ressentir assez fréquemment, mais rarement avec intensité. Les produits naturels de Téhéran consistent particulièrement en légumes & en fruits : parmi ces derniers, les oranges, les grenades, les pèches jouissent d’une certaine renommée. Téhéran, éloigné de deux lieues environ des ruines de Reï, formait probablement un des faubourgs de cette immense cité; mais c'est en vain qu'on y chercherait soit des ruines d’une antiquité reculée, soit des édifices remarquables des époques plus modernes. Le nom de Téhéran est bien connu des géographes musulmans des xm°, xiv° & xv° siècles, mais ils n’en parlent que très-brièvement. « Téhéran, disent-ils en substance, est un gros bourg à une demi-heure de marche de Reï, bourg rempli de jardins & de vergers & abondant en fruits de toute espèce. Les habitants n’ÿ construisent pas de maisons, mais vivent sous terre comme les gerboises dans leurs trous, & sy cachent à l'approche de l'ennemi, qui est obligé de faire le siége de chaque habitation; mais dès qu'il s’est retiré, les habitants sortent de leurs retraites & se répandent dans les environs, où ils commettent des rapines & des brigandages. Ils ne labourent pas leurs terres avec des bœufs, mais remuent le sol avec des pelles & des bèches; ils n’élèvent ni bestiaux ni troupeaux, pour ne donner à l’ennemi aucune prise sur eux. Ce bourg est partagé en douze quartiers, qui vivent en hostilité permanente les uns avec les autres. Ils ne reconnaissent l'autorité d’aucun souverain; aussi les gouverneurs de la province sont-ils obligés de se contenter d'un payement simulé d'impôts, de taxes ou de tribut. » Voilà ce qu'était Téhéran jusqu’au xv° siècle de notre ère. Cet état primitif & sauvage a changé depuis longtemps.

Au xvi° siècle, Chah Tahmasp, deuxième prince Séfi, a fait entourer ce gros bourg d'un mur, & au commencement du xvn° siècle, les jardins & les vergers de Téhéran faisaient l'admiration de quelques voyageurs européens comme Thomas Herbert & Pietro della Valle. Ce dernier appelle Téhéran Ville des platanes, en disant quil y a vu des platanes souvent si gros, que deux ou trois hommes pouvaient à peine en embrasser le tronc. Il ajoute que Chah Abbas, qui traversait souvent Téhéran pour se rendre dans le Mazenderan, avait pour ce bourg une si grande aversion qu'il ne s’y arrêtait jamais, qu'il n'y avait point de palais & que, du reste, il n'existait pas à Téhéran un seul édifice digne d’être mentionné. L'existence de Téhéran comme ville ne date donc que d'environ cent ans. Les magnifiques platanes dont parle Pietro della Valle ne s'y voient plus; ils ont probablement été détruits à mesure que la ville se remplissait d'habitations. Elle devint d’abord la résidence passagère de quelques chefs Kadjars; plus tard, le premier prince de la dynastie des Kadjars, actuellement régnante, Aga Mohammed-Khan, en fit sa capitale, dans les dernières années du siècle passé. Sous son neveu & successeur Feth-Ali Chah, sous Mohammed-Chah, le petit-fils de celui-ci, sous le règne enfin de Nacir-oud-din-Chah, - Ja ville non-seulement s’accrut considérablement en population & en ressources de tout genre, mais encore en édifices publics & privés, où le luxe particulier aux habitations des Persans à l’intérieur remplace, en quelque sorte, la magnificence architecturale si recherchée dans les temps anciens. Les particuliers riches font construire leurs demeures en briques cuites au feu, mais la généralité des maisons sont construites en terre; aussi, il n'est

pas rare de voir, à la suite de pluies torrentielles d'un ou de deux jours, les terrasses plates qui servent de toiture aux habitations s'effondrer & des maisons entières s’écrouler. Les rues de Téhéran sont étroites; elles ne sont pas pavées, malgré les ordres donnés plus d'une fois verbalement par le Chah actuel. Les maisons n'ont pas de façade sur la rue; une simple porte assez basse donne accès dans l'intérieur, où il y a plusieurs cours séparant, comme c’est l'habitude en Orient, l'habitation des hommes, accessible aux visiteurs, de celle des anderouns où harems.

La ville forme un carré de 6 kilomètres environ de pourtour avec un mur d’enceinte flanqué de tours rondes crénelées dans quelques parties, le tout construit en briques crues & en pisé. Ce mur est entouré d’un fossé profond. Âu centre de chaque face du carré d’enceinte se trouve une porte défendue par des tours rondes construites en briques cuites & ornées de briques de couleur émaillées.

La citadelle (4rk) est dans la partie Nord-Ouest de la ville. Elle est aussi entourée d’un mur d'enceinte & d'un fossé profond, flanquée de distance en distance de tours rondes. Sa principale porte, nommée Deri-Sea'der, « porte de la Félicité, » située sur le côté Ouest, est précédée d'une première porte avec un pont-levis. Cette enceinte, toute bâtie en briques cuites, renferme le palais du roi, avec toutes ses dépendances & pavillons. Ce sont : 1° Divan-khanehi Chah, palais d'audience (planche LXID avec un ralar ou salle ouverte sur le front, richement décorée de peintures, de dorures, de glaces, & supportée par deux colonnes que Kerim-Khan avait fait faire à Chiraz ; 2° Defter khaneh, ou archives; 3° Sandouk-khaneh, garde-meuble de la couronne; 4 Amareti-khorchid, palais du Soleil, beau pavillon où le Chah reçoit quelquefois les ambassadeurs étrangers; ce palais renferme les appartements particuliers du Chah, Khalvex Chahi, & ceux de son harem ou anderoun (gynécée), lequel, à son tour, se divise en deux parties, lune Servistan (bocage de cyprès), l’autre Gulistan, (parterre de roses). Indépendamment de ces édifices, l4rk contient encore des corps de garde & un Djebbeh khaneh ou arsenal.

On compte à Téhéran environ quarante mosquées & colléges (Medrèceh), trois cents bains publics & autant de caravansérails, parmi lesquels le plus remarquable & le mieux disposé est celui de Hadji-Mollah-Ali. Parmi les mosquées on doit citer la mosquée royale, Mesdjidi-Chah, qui a une grande cour entourée de portiques & le sanctuaire surmonté d'un dôme. Au centre de la cour est un grand bassin pour les ablutions. La porte principale de cette cour est précédée d’une place entourée de portiques avec un bassin au centre; du côté nord de cette place se trouve l'entrée du collége royal, Medrèceh-i Chah. Les guèbres (adorateurs du feu) ont un quartier particulier à Téhéran. La population de Téhéran, qui, au commencement de ce siècle, ne dépassait pas cinquante mille habitants, peut, en ce moment, être évaluée à cent mille environ.

À 6 kilomètres au nord de la ville, sur une éminence, s'élève un vaste palais, le Kasri-Kadjar (palais des kadjars), que Feth-Ali Chah fit construire pour sa résidence d’été. Ce palais (planche LVID est précédé d’un grand jardin clôturé d'un mur & flanqué aux quatre angles de tourelles en briques. Le jardin (planche LIX-LX) a $s$o mètres de long sur 370 mètres de large; il est divisé par des longues & larges allées parallèles sur la longueur & la largeur de ce rectangle, bordées d’arbres de haute futaie, de rosiers, de jasmins & d’arbres fruitiers. Une treille de vigne à raisin sans pepins formant berceau entoure toute cette vaste plantation, au centre de laquelle s'élève un élégant kiosque orné de colonnes en marbre, de bassins & de jets d'eau, & d’une coupole richement décorée de petites voussures superposées. Le jardin se termine par une grande terrasse & un vaste bassin assez élevé pour fournir de l’eau à l’arrosement de toutes les plantations & des gazons. On sort du jardin par un élégant pavillon, pour monter à la terrasse du château par quatre rampes d’escaliers séparés par de larges paliers & ornés, sur leur largeur, de plates-bandes de fleurs de diverses espèces. On arrive sur la principale terrasse par deux grands perrons de trente-six marches chaque. Une grande porte donne accès à un corridor voüté & à une rampe d’escalier qui conduisent à une cour de soixante mètres de long sur cinquante de large. Cette cour est entourée de bâtiments qui contiennent des salles richement décorées, avec leurs antichambres. Ce corps de bâtiment porte, à ses quatre angles, des tours octogones ornées de briques de couleur émaillées. La cour est plantée de hauts platanes & de plates-bandes de fleurs; au centre se trouve un bassin avec un jet d'eau. L’aile Sud du bâtiment est destinée à lhabitation du Chah; les salles sont richement décorées, peintes & dorées. On y remarque des portraits de Feth-Ali Chah & des princes du sang, ainsi que des tableaux représentant des personnages dans le costume européen du xvin° siècle. Vers la partie supérieure de ce bâtiment, sur la façade Sud, s'élève un pavillon (planche LXI) qui domine tout le corps de l'édifice & qui est très-richement décoré de peintures & de glaces. Des fenêtres de ce pavillon on aperçoit tout le vaste jardin que nous avons décrit plus haut, & dans le lointain, au milieu de la plaine parsemée de villages, la ville de Téhéran, beau panorama qui s'étend vers le

Sud-Ouest. Du côté Nord-Est se dresse le pic du Demavend couvert de neige.

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