APPELÉE AUSSI MOSQUÉE DE LA CONGRÉGATION ET LA VIEILLE-MOSQUÉE
Tout lieu consacré à l'adoration & à la prière est appelé par les musulmans du nom générique Ma’bed; ils distinguent ensuite, par des dénominations spéciales plus précises, les temples des ignicoles ou des idolâtres, les synagogues des juifs, les églises des chrétiens. Un endroit consacré exclusivement au culte musulman s'appelle Mesdjid, lieu où l’on se prosterne devant Dieu, & c’est de ce mot écrit par les Italiens Meschira, & parsles Espagnols Mexquira, que vient le mot français Mosquée. On sait que le vendredi est chez les musulmans, comme le dimanche chez les chrétiens & le samedi chez les juifs, le jour férié de la semaine. Ce jour-là les mosquées se remplissent de fidèles qui font la prière en commun sous la direction d'un iman, & toute mosquée assez vaste pour contenir un certain nombre de peuple réuni dans ce but devient alors une mosquée de la Réunion ou du Vendredi, Mesdjid-i-djun’a; le mot djum'a signifiant à la fois réunion & jour de réunion, lequel est vendredi. C'est dans ce sens que Chardin, & après lui d’autres voyageurs, emploient le mot de la Congrégation, pour désigner la mosquée dont nous nous occupons. Cette mosquée n’est pas & n'a pas toujours été la seule où sesoit faite la prière du vendredi; mais ce nom lui est resté peut-être depuis l'époque où elle fut le plus considérable &, sans aucun doute, le plus splendide temple musulman d'Ispahan. Elle est appelée aussi la Vieille-Mosquée, pour la distinguer des grandes & belles mosquées plus modernes.
La longueur totale de cette mosquée est de 141 mètres sur 124 mètres de largeur; la cour intérieure a 6$ mètres de long sur $$ mètres de large; elle n'a qu'un dôme : c’est celui du sanctuaire principal, de 14 mètres de diamètre; il est flanqué de deux hauts minarets. Les portiques sur la cour sont formés de gros piliers carrés, & les voûtes de l'intérieur des portiques sont soutenues les unes par des colonnes & d’autres par des piliers. : |
Neuf portes facilitent lentrée & la sortie de cette vaste mosquée. Le sanctuaire principal est précédé d'un porche à grande arcade qui se répète aux quatre axes de la cour, mais chaque fois avec des dimensions différentes.
La construction est toute de bonnes briques cuites au four; quelques parties des parements sont recouvertes
à l'extérieur de briques émaillées de diverses couleurs & de stuc à l'intérieur. On y voit un grand nombre
d'inscriptions, dont quelques-unes en caractères employés ordinairement pour la décoration des monuments, & appelés souvent improprement cufiques.
Toute la surface du sol est pavée de fortes dalles de pierre dure, & le socle pourtournant la cour & les grandes arcades est en beau marbre de Tebriz.
Cette mosquée est très-fréquentée, indépendamment du jour de la prière en commun, par les professeurs & les étudiants de théologie musulmane, qui y passent la journée sous les galeries fermées par des grilles en bois, pour n'être pas troublés dans leurs études ou leurs méditations.
Au centre de la cour se trouve un grand bassin destiné aux ablutions; au-dessus de ce bassin se dresse, soutenu par des piliers, un oratoire pour faire la prière. Il y a dans cette même cour plusieurs autres bassins & une vasque en marbre contenant de l’eau à boire pour ceux qui viennent sy désaltérer pendant l'été. On entretient cette eau très-fraîche, en y jetant de temps en temps de la glace ou de la neige.
La partie la plus ancienne de cette mosquée est une chapelle souterraine dont les voûtes sont soutenues par de gros piliers carrés : on y fait la prière publique pendant l'hiver. Chardin suppose, d’après quelques inscriptions qu'il s’est fait traduire, que cette petite mosquée a été fondée par le Khaliphe Abbasside Almansour vers 755 de Jésus-Christ, & qu’elle a été ensuite agrandie par des annexes successives construites sous différents princes, tels que Melek-Chah, prince seldjoukide, les Chahs Tahmasp & Abbas II, princes séfis. Le fait est que lon reconnait facilement dans ce vaste édifice des constructions appartenant à différentes époques : la chapelle souterraine & le sanctuaire du dôme, où se trouvent les belles inscriptions cufiques, nous ont paru les plus anciennes.
La planche V donne une vue de la cour de cette mosquée dont la planche IV représente le plan général.
MEIDANI-CHAHI, PLACE ROYALE
Pietro della Valle & Chardin parlent avec admiration de cette grande place, & avouent qu’ils ne trouvaient en Europe rien de comparable au Meïdani-Chahi d'Ispahan. Cette place (planche VI-VII) est située presque au centre de la ville : c’est un parallélogramme orienté du Nord au Sud, ayant 386 mètres de long sur 140 mètres de large. Ses quatre côtés sont ornés de deux rangs d’arcades formant un bâtiment à deux étages & double, dont l’un faisant partie du bazar. Le rez-de-chaussée contient deux boutiques, l'une sur la place & l’autre sur le bazar. Le premier étage est destiné aux logements, & l'arcade sur la place sert de balcon avec des voussures peintes par des filets de couleur qui encadrent des ornements. Le bazar voüté pourtourne ainsi le Meïdani-Chahi en dehors.
Tout autour de la place, à 15 mètres de distance des façades, régnait, du temps de Kæmpfer, de Chardin, de Le Bruyn, un canal formé de grandes dalles de pierre de 3 mètres ço centimètres de large sur 2 mètres de profondeur & rempli d'eau courante, & sur la largeur qui sépare le canal des façades était planté un rang de platanes dont l’ombrage protégeait les promeneurs contre les rayons du soleil & ajoutait considérablement, comme le remarque Chardin, à la beauté de la place. À l'époque où cette place a été dessinée, en 1840, le canal ne contenait plus d’eau & les platanes avaient complétement disparu. Olivier, voyageur du commencement de ce siècle, constate leur absence. Mais on nous assure que depuis quelques années on a planté des arbres autour de la place & réparé le canal.
Pour rompre la monotonie qui résulte de cette suite d’arcades, on a construit sur les quatre côtés de la place des édifices qui divisent, d’une manière très-agréable à l'œil, la ligne continue du bazar & des arcades.
Vers la face Nord se trouve une grande arcade qui prend la hauteur de deux étages, ayant de chaque côté deux pavillons dont le haut se termine en galeries qu'on appelle Nagareh-Khaneh, orchestre où la musique militaire royale se faisait entendre, non-seulement les jours de fète & de grandes cérémonies, mais encore, comme l'assure Chardin, chaque jour, après le coucher du soleil & à minuit. Cette musique se composait de
longues trompettes & d'énormes timbales. Pietro della Valle dit qu'une de ces galeries était réservée à la
musique persane, l’autre à la musique turque, toutes les deux favorisées également par Abbas I, qui, tout souverain éminemment national qu'il fût, parlait souvent en turc & avait de nombreux régiments turcs dans son armée. Cette arcade du côté nord s'appelle Kaïçarieh.
C'est par la grande arcade du Nagareh-Khaneh que lon entre dans le bazar des tailleurs, le plus grand des bazars de la ville.
Sur la face Est l'on voit le parvis, la porte & le dôme de la mosquée Cheikh-Lotf-Oullah, richement ornée de briques émaillées aux vives couleurs.
À la face Ouest, une vaste arcade donne entrée au bazar des chaudronniers, qui est très-grand. Vient ensuite, sur cette même face, la grande porte, la Porte élevée, Aali-Kapou. C'est encore une vaste arcade, au centre d’un fort soubassement en saillie sur la place, supportant un portique très-élevé, orné de dix-huit colonnes en bois & d’un plafond peint & doré. Ce portique se trouve adossé à la grande tour carrée dont la terrasse très-élevée domine toute la ville & offre à celui qui y monte un magnifique panorama d'Ispahan. C'est sous ce portique que les rois de la dynastie des Séfis rendaient la justice & assistaient aux fêtes qui se donnaient sur la place.
À peu de distance d'Aali-Kapou se trouve la porte du sérail, c’est-à-dire du palais royal; là on voit encore aux angles des murs deux chapiteaux sassanides en beau marbre blanc placés Ià en guise de marchepied pour monter à cheval. Ces deux chapiteaux sont les seuls restes d’antiquités non musulmanes que nous ayons rencontrés à Ispahan.
Vers la face Sud s'élèvent majestueusement la porte, le dôme & les minarets de la mosquée royale, Mesdjid-i-Chah, toute resplendissante de ses briques émaillées aux mille couleurs. L'aspect de cet édifice & de toute la place, vue du côté Nord, est vraiment admirable.
Au centre de la place s'élève un mât de près de 40 mètres de hauteur, servant aujourd’hui à exécuter par la strangulation les coupables qui ont encouru cette peine. Le cadavre du supplicié reste là exposé pendant huit jours pour servir d'exemple & intimider les voleurs qui infestent les bazars & la ville. Le grand mât planté au centre de la place servait, du temps de Chardin, à tirer à la tasse, comme cela se fait, dit-il, ordinairement dans les solennités.
Deux fontaines à goulots aspirants se trouvent à l'Est & à l'Ouest de la place pour désaltérer ceux qui n'ont pas le moyen de payer le verre d'eau à la glace que des marchands offrent pour de largent aux passants plus aisés.
La partie voisine de la façade Nord de la place est occupée par des marchands ambulants qui étalent chaque jour sur des nattes ou sur de vieux tapis leurs marchandises de quincaillerie, de friperie & des denrées les plus communes & les plus nécessaires. Ces marchands s’abritent contre le soleil & la pluie à l’aide de parasols tournant sur pivots. C’est encore dans cette partie de la place que se groupent les saltimbanques, les escamoteurs, les écrivains publics, les chanteurs & même les prédicateurs derviches qui, en racontant l’histoire de la famille d'Ali & ses malheurs, exaltent & entretiennent, par des paroles chaleureuses & des gestes passionnés, l’ardeur sectaire des chiites.
Le bazar qui entoure en dehors, comme nous lavons dit, le Meidani-Chahi, est voüté & éclairé par de petites ouvertures pratiquées au haut de la voûte. L'on y voit les selliers qui vendent des harnais, les vendeurs de bâts de bêtes de somme, les marchands de bonnets fourrés & de fourrures; des ateliers de serruriers & de forgerons; des boutiques de traiteurs qui vendent du kebab rôti, du pelau ou riz, de la romaine assaisonnée au vinaigre & au miel, du mast qui est la crème caillée, du thé, & ce compagnon inséparable de tout Persan, le kalian ou pipe persane. Ensuite viennent les barbiers (dallak), les bains publics à la mode des pays orientaux, c’est-à-dire les bains à vapeur, les caravansérails ou hôtelleries, les changeurs de monnaie & les ateliers des artistes peintres & dessinateurs.
Outre ce grand bazar royal, chaque quartier de la ville a le sien, où l'on trouve ce qui est nécessaire à la consommation ou à l’usage de la population de ce quartier.
Pour ne rien omettre de ce qui peut donner une idée de l'aspect qu'offrait cette place sous les Séfis, nous ajouterons, d’après Chardin, que, contre ces magnifiques édifices de la mosquée Royale & du marché, on dressait des échafaudages de perches minces qui montaient jusqu'en haut & qui étaient destinées à porter de petites lampes en terre, au moyen desquelles on faisait des illuminations dans les réjouissances publiques. Les maisons de la place en étaient aussi couvertes sur leurs façades, depuis le premier étage jusqu'à la terrasse ;
à chaque arcade il y en avait environ cent vingt; de la sorte, la place pouvait en compter une cinquantaine