Publié par M. Barbier de Meynard
2. Le farsakh représente la valeur d’une bonne heure de marche à cheval.
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de cette épreuve. Les voyageurs européens, toujours très-rares dans cette partie de la Perse, n’ont rien pu préciser, du moins que nous sachions, à cet égard.
Comme tous les fleuves & les rivières de cette partie de l'Asie, le Zendéroud n’a pas un grand volume d’eau, & ce volume, qui varie selon les saisons, qui grossit considérablement après les pluies & diminue tout autant pendant l'été, est encore amoindri par les innombrables dérivations & les saignées que les Persans, très-entendus dans ce genre de travaux, pratiquent pour les besoins de leurs récoltes & de leurs nombreux jardins, bassins, canaux & jets d’eau, dans la ville & dans les campagnes.
Aux époques de grandes pluies, le Zendéroud est aussi large que la Seine à Paris. Quoique la ville d'Ispahan trouve dans ses puits, creusés au milieu même des rues & dans l’intérieur des maisons, de l'eau excellente à boire, on vante généralement celle du Zendéroud : eau légère, salubre & possédant, à ce qu’on assure, la propriété de rendre le fil le plus dur aussi souple & aussi lisse que la soie. Un poëte arabe, aïigri sans doute contre les habitants de la ville, « ne regrettait en quittant Ispahan que cette eau douce, limpide & abondante qui coule au pied de la Grande Mosquée. » Un autre poëte, s'éloignant, probablement par les mêmes motifs, d'Ispahan, lui adressait ces adieux : « Je ne regrette d’Ispahan que son eau douce & limpide, le souffle de ses zéphyrs, les rafales de ses vents & son ciel toujours exempt de nuages. » Le témoignage flatteur, qui ressort de cette expression des regrets des poëtes, n’est point infirmé par les relations des voyageurs modernes.
L'air &, en général, le climat d'Ispahan sont, encore plus que l’eau du Zendéroud, l'objet d’unanimes éloges. Les saisons y sont bien tranchées; l'hiver, sans être excessivement rigoureux, s'y fait assez vivement sentir; il commence en janvier & dure jusqu’à la fin de mars, avec des intermittences de neiges, de glaces & de vents : ces derniers règnent surtout en mars. Dès le mois d'avril, malgré les matinées très-fraiches, le printemps amène un soleil chaud & étend sur les rues, sur les jardins, sur les parterres un tapis de verdure & de fleurs. Mai & juin sont assez chauds, cependant chaque jour, dans laprès-midi, un vent léger empêche la chaleur d’être accablante. Les fortes chaleurs n’y viennent qu’en juillet & en août; néanmoins, même à cette époque de l’année, on en tempère l’action à l’aide des arrangements convenables pris dans toutes les maisons pour les aérer, les abriter contre les rayons du soleil ou les rafraîchir au moyen de jets d’eau. Les Persans racontent que Balkis, la reine de Saba, dont il est question dans le Koran (chap. xxvir, la Fourmi), se trouvant atteinte d’une maladie rebelle à tous les traitements, faisait rechercher, mais en vain, dans toutes les contrées du monde un climat favorable; heureusement le Livre de Sagesse de Salomon lui révéla qu’elle ne guérirait que dans un pays où toutes les saisons seraient bien tranchées, où les chaleurs & les froids, le beau temps & les pluies se succéderaient presque à jour fixe. On lui indiqua Ispahan comme étant ce pays heureux, & c’est dans le voisinage de cette ville que recouvra la santé cette reine éprise de la sagesse de Salomon.
Les pluies ne commencent à Ispahan qu’au mois de novembre; les orages & les commotions des éléments, ainsi que les tremblements de terre, y sont rares. Un fait remarqué par tous les voyageurs & que les auteurs de cette publication ont pu constater eux-mêmes, c’est la grande sécheresse de l'air à Ispahan. On n’y connaît ni brouillards ni rosées, & un morceau de flanelle, laissé à l'air pendant toute la nuit, est retiré au jour aussi sec qu'il l'était la veille. Chardin, qui a habité Ispahan pendant dix ans, dit expressément que le fer n’y connait pas la rouille. Le blé, que lon conserve dans les silos, n'y contracte aucune humidité & n’est pas attaqué par les charançons; les pommes sy conservent bonnes toute l'année, & la viande cuite peut être gardée pendant plusieurs jours sans se gâter. On entend souvent dire aux Persans que l'air d’Ispahan est tellement sec que les cadavres s'y dessèchent plutôt qu'ils ne tombent en putréfaction. Ceci n’est pas tout à fait une métaphore, ce dicton paraît s'appuyer sur un certain nombre d'observations; car Yakout, géographe du x siècle, après avoir vanté l'air sec d'Ispahan, ajoute que, ayant questionné à ce sujet des personnes dignes de confiance, on lui a répondu : qu'en effet, dans un cimetière d'Ispahan, situé au Mocçella, près de Takhu-Poulad, les corps des morts se conservaient intacts, depuis des siècles peut-être; mais que cette observation ne s’appliquait pas également à toutes les localités de la ville. Cette remarque de Yakout mérite d’être notée. La conservation des corps morts serait, dans ce cas, due à quelque propriété particulière du terrain, & Ispahan ne serait pas le seul lieu où ce phénomène ait été observé. Une autre circonstance qui confirmerait assez l'opinion qu'on a généralement de la salubrité de l'air d’Ispahan, c’est que des cimetières ont toujours existé dans l’intérieur de la ville sans que l'air en füt vicié.
La ville d'Ispahan & le territoire qui l'entoure sont extrêmement favorisés sous le rapport des produits végétaux de toutes sortes. Les jardins, les vergers, les champs, fournissent avec une abondance constante
des fleurs, des fruits, des légumes, des céréales, fait qui paraîtrait au premier abord incompatible avec la rareté
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des pluies & le peu d'humidité du terroir, si lon ne savait pas que les Persans en général & les habitants d'Ispahan en particulier y suppléent par des irrigations pratiquées sans cesse avec soin & intelligence, & qu'ils ont grand soin de fumer leurs terres avec toutes sortes d'engrais. Chaque jour, dès le matin, au printemps & en été, les jardins & les parterres d’une maison sont inondés & couverts d’une nappe d'eau qui descend dans le sol, y active la végétation des arbres, des plantes & des fleurs, & les fait grandir dans l’espace de quelques jours. Quant aux engrais, indépendamment de ceux des bestiaux & des matières que fournit la ville & que les habitants n'ont jamais manqué d'utiliser, on y tire grand parti de nombreux colombiers entretenus dans ce but aux environs. Kinneir (Geografical Memoir of Persia) assure que dans le canton de Lindjan on a vu tel colombier rapporter à son propriétaire 7$,000 francs par an. Il ajoute que c’est sur les terrains fumés avec de la fiente de pigeons que vient cette espèce de melons d'Ispahan si renommée pour son parfum exquis. La liste des produits végétaux d’Ispahan est assez longue; à l'exception du seigle & de l’avoine qui sont inconnus en Perse, presque tout y réussit à merveille; les champs produisent le blé, le riz, le tabac (moins bon cependant que celui de Chiraz), le sésame, la garance, le coton, toutes sortes de légumes & une grande variété de fruits. Les melons & les melons d’eau, tous les deux à chair verte, blanche ou rose, parfumés & sucrés, n’ont pas leurs pareils; les figues, les cerises, les prunes, les poires, les amandes, les pistaches, les châtaignes, les noix, y sont très-communes; les pommes, dont une variété a dix côtes alternées, cinq plus hautes que les cinq autres; les pêches & les abricots, d’une espèce particulière, y sont très-vantés, & les coings sont, de laveu d'Olivier, préférables à ceux du midi de la France. En effet, les coings d’Ispahan peuvent se manger au couteau comme les poires. Les citrons & les oranges ne viennent pas à Ispahan, le froid en hiver y étant trop vif pour ces deux fruits, & les grenades n’y sont pas aussi bonnes qu'à Sava, ville plus rapprochée de Téhéran; mais cette particularité même, comme le font observer les auteurs persans, est une preuve à l'appui de la bonté de l'air d'Ispahan; car Sava, où ce fruit réussit le mieux, est connu pour son air malsain. Le raisin compte à Ispahan plusieurs variétés très-estimées. Parmi les végétaux d’Ispahan, n'oublions pas de nommer le platane (rchenar), arbre magnifique, orgueil de la ville, & dont on voit encore des avenues entières plantées du temps d’Abbas le Grand, au commencement du xvii siècle. Le règne animal n’y offre rien de remarquable, bien que le gros bétail y réussisse mieux que sur d’autres points de la Perse. La plaine autour d’Ispahan, comme celle de Sultanieh, abonde en gerboises que les Persans appellent mouchi sahhraü, rat de plaines. Les environs d’Ispahan sont riches en gibier de toute espèce; les bêtes féroces y sont assez rares, sauf les chacals qui ne manquent jamais aux alentours des grandes villes. Si vous habitez la lisière de la ville, à la tombée de la nuit, des cris pareils aux vagissements des enfants nouveau-nés vous arrivent de tous les côtés à la fois & se prolongent pendant un certain temps: ce sont les cris des chacals qui hantent les cimetières. Les insectes & les reptiles sont assez rares à Ispahan.
Ispahan a compté de tout temps parmi les villes renommées pour la fabrication de certains articles de commerce qui trouvent un débouché dans les contrées limitrophes. Les sabres d'Ispahan ont passé longtemps pour les meilleurs, le cuivre y est encore bien travaillé & en grande quantité; les étoffes de soie : damas, satins, brocarts, velours, taffetas, étoffes rayées, s'y fabriquent encore, malgré la concurrence de Kachan dans tout ce qui concerne les soieries; les mousselines, les étoffes grossières & fines de coton, les perses (kalemkari) bon teint & à dessins variés; les cosmétiques & les articles de toilette; les voiles & voilettes pour femmes; les draps, le papier, le verre de couleur pour vitrages, le sucre, les tuyaux de pipes, les kalians ou pipes à la persane; les ustensiles de ménage, &c., y emploient bien des bras, car l’usage des machines à vapeur n’y a pas encore pénétré, & l'outillage reste encore ce qu'il était il y a des siècles. Tous ces articles constituent l'industrie d’Ispahan & des environs. On y fabrique aussi avec beaucoup de goût les écritoires (kalemdans), les boîtes, les étuis & les couvertures de livres, ouvrages particuliers aux Persans, ornés de peintures ou de fleurs, & connus sous le nom de djuyy-kéchi. Ce genre de travail, dans lequel les Persans excellent, n’a jamais pu être imité avec succès en Europe.
De tous temps, Ispahan a été célèbre par ses calligraphes. On cite les plus beaux manuscrits arabes & persans comme exécutés dans cette ville. N'oublions pas les faïences d'Ispahan, industrie aujourd'hui ruinée, mais qui à fourni, il y a deux siècles, toutes ces briques émaillées de diverses couleurs qui donnent tant d'éclat aux édifices de ces temps.
Tous ces avantages de la position & du climat, toutes ces ressources qui paraissent, depuis un temps immémorial, avoir attiré l'attention des contrées d’alentour, ont donné à Ispahan une renommée & une
. . . : z . ns . À À pese Qrex supériorité incontestables; &, l'exagération habituelle aux Orientaux se mêlant à un amour-propre local justifié
en quelque sorte par l'adhésion des étrangers, les Ispahanais se sont crus autorisés à dire: Esfahan nesfi djehan, « Ispahan est la moitié du! monde, » & à affirmer que « l'on trouve tout à Ispahan, même les choses introuvables dans le reste de l’univers, même du lait d'oiseau, & l'âme humaine (l’immatérielle, l'insaisissable). » Der Esfahan chiri morgho djani adem peida michèvèd; ce sont les mots dans lesquels on leur entend souvent résumer les éloges de leur ville. A côté de ces dictons, si expressifs dans leur exagération même, on trouvera bien modestes & bien froids les éloges que prodigue à lIspahan du xn° siècle un des célèbres poëtes persans, Khakani, qui s’'écrie : « Le Nil est moins que le Zendéroud, & la capitale de l'Égypte ne vaut pas Djeï (nom antique d’Ispahan); le Caire n’est qu'une brebis amenée en offrande au souverain d’Ispahan. »
Bien avant la plus brillante période de son existence, celle du xvi° & du xvu° siècles, Ispahan était déjà considérée comme une ville très-considérable & jouissait d’une grande renommée. Benjamin de Tudèle, qui la visitée au xn° siècle, en parle comme d’une grande capitale de douze milles d’étendue, & Ebn-Batouta, voyageur arabe africain du xiv° (1), qui a parcouru le monde depuis les extrémités de l'Afrique jusqu'aux confins de la Chine, la considère comme une des plus grandes & des plus belles villes. Mais il fait observer que la majeure partie est déjà en ruines par suite des discordes qui régnaient entre les deux sectes des sunnites (les orthodoxes) & des rafézis (les hétérodoxes), se combattant sans cesse avec acharnement, comme le faisaient un siècle auparavant, du temps de Yakout, les chaféites & les hanéfites, deux rites de la même secte.
Ces querelles continuelles ne parlent pas beaucoup en faveur du caractère des habitants d'Ispahan, & si tous les voyageurs & les écrivains orientaux & européens s'accordent dans l'éloge qu'ils font de la position, du climat, des ressources & des agréments de la ville, les opinions varient sur le caractère de ceux qui l'habitent (2). D'après la croyance des musulmans du moyen äge, l'antechrist (Dedjdjal) doit paraître à Ispahan, & c’est sans doute à cette légende que le panégyriste déjà cité d’Ispahan, le poëte Khakani, fait allusion lorsqu'il s'écrie : « L'antechrist est relégué au fond du puits, c’est Jésus le Messie qui se promène dans les rues d'Ispahan (3). » Ce qui est certain, c’est que de tout temps les Ispahanais ont été turbulents, mutins, portés au désordre & aux rixes, & nous verrons, dans le résumé historique qui va suivre, qu'ils ont plus d’une fois expié ces défauts par de sanglants sacrifices ou par de cruels châtiments.
En dehors de tout motif politique, Ispahan a vu d’abord aux prises, les uns avec les autres, les partisans du rite chaféite & ceux du rite hanéfite, tous deux, comme nous venons de le dire, orthodoxes; plus tard, c'étaient les sunnites & les chiites qui se combattaient avec acharnement, & lorsque, après l’avénement de la dynastie de Sefis, presque toute la Perse fut convertie à la croyance chiite, on a vu surgir à Ispahan des querelles & même des luttes sanglantes entre deux partis appelés, lun Name ou Na’mer-Oullahi, l'autre Heideri, partis qui existent encore aujourd’hui.
Les Na’meri & les Heïderi sont deux sectes de derviches : les premiers appelés ainsi du nom d’un santon, Naœmert-Oullah, dont le tombeau est un objet de vénération dans le Kerman; les seconds probablement aussi du nom d'un autre ascète appelé AHeïder. Il a sufh sans doute que, dans une circonstance quelconque & à propos d’un sujet futile, une partie de la population prit le parti des derviches Na’meti, pour que la partie opposée se prononcçàt en faveur des Heideri, Il ne se passait presque aucune fête ou réjouissance publique sans que le concours du peuple, mettant en présence les deux partis, donnûât lieu à une rixe qui dégénérait bientôt en bataille réglée. Telle de ces querelles a coûté la vie à des centaines de personnes. La plupart du temps ces combats se livraient à la fronde, arme que les gens du peuple, en Perse, savent, même de nos jours, manier avec une dextérité étonnante. L'auteur de l'Histoire des révolutions de Perse, qui a résumé dans son ouvrage les récits du père Krusinski, appelle les deux factions opposées à Ispahan du nom de Peleng & Feleng, & dit (4) qu'en 1714 il s’éleva entre elles une rixe tellement violente, qu'on fut obligé d'employer la troupe pour les séparer, & que trois cents personnes succombèrent avant qu'on eüt pu rétablir la tranquillité.
Le nom d’Ispahan s'écrit & se prononce en persan, d'après une orthographe arabisée, Esfahan, sauf que les Ispahanais, qui donnent invariablement à la syllabe an la prononciation de oun, le prononcent Esfahoun. L'étymologie du nom est loin d'être certaine. Yakout, que nous avons eu déjà l'occasion de citer, rapporte plusieurs opinions à ce sujet. Maïs si l'on se décidait à expliquer ce nom d’après les formes du persan moderne,
l'explication la plus plausible serait que sepahan signifiait soldats, armée, & que la grande ville a été bâtie sur
(x) Vol. IT, p. 43, édit. Défrémery & Sanguinetti. (2) Il y en a même qui la signalent comme une ville où le relâchement de mœurs a été porté au dernier degré. (3) V. le texte dans Spicegel, Chrestomathia persica.
(4) Vol. I, p. 53-56.
l'emplacement d'un camp. Le livre le plus ancien où il soit fait mention d'Ispahan est le Bundeïech, livre sacré en langue pehlevie du temps des Sassanides; il y est dit : « La montagne Bakhran est dans Sepahan, & le Khreiroud (ancien nom du Zendéroud) est dans Sepahan. » Ce qui prouverait non-seulement que le nom de la ville est ancien, mais encore que, comme plus tard, ce nom s'étendait aussi à tout un territoire. Les auteurs de l'antiquité classique, dans lesquels on retrouve les noms de plusieurs villes de la Médie, de la Parthie & de la Perse, ne font aucune mention d’Ispahan; seul Ptolémée, dans ses Tables, cite Aspadana, en la plaçant par 33° 38’ latitude nord (1). Cette latitude diffère de celle que nous avons indiquée plus haut, ia véritable (32°24 34"); mais, ainsi que le fait observer Karl Ritter (2), la différence est trop petite entre les deux pour qu'il ne soit pas permis de considérer la latitude de Ptolémée comme s’appliquant à Ispahan. Ptolémée écrivait au n° siècle de notre ère, & ce serait, en effet, au début du règne des Sassanides qu'Ispahan commencerait à compter parmi les principales villes de la Perse.
Les Persans, qui aiment à faire remonter la fondation de leurs villes à des souverains de la plus haute antiquité, donnent pour fondateur à Ispahan Djemchid, lun des Pichdadiens; mais il est presque inutile de dire que leurs assertions ne reposent sur aucune autorité. Ferdowci, auteur du Chahnameh, qui vivait au xi° siècle de notre ère, & que l’on doit citer quand on ne peut produire sur lancienne histoire de Perse aucune autorité plus positive, raconte que, lorsque la tyrannie de Zohac exaspéra tous ses peuples, ce fut un forgeron d'Ispahan nommé Kaveh qui, arborant son tablier en guise d'étendard, rallia autour de lui les insurgés, chassa l’oppresseur & fraya le chemin du trône à Fereïdoun, rejeton des anciens rois (3). C'est en souvenir de cet acte patriotique, dit Yakout, que le tablier de Kaveh fut conservé pendant des siècles comme une relique, & que, sous les Sassanides (depuis le n° jusqu'au vn° siècle), le droit de le déployer à la guerre appartint au contingent fourni par la ville d’Ispahan.
Ces données sur l'antiquité du nom d’Ispahan s'accordent peu avec d’autres dont il est nécessaire de tenir compte, & que nous allons reproduire d’après Yakout : « Ispahan, dit-il, était anciennement la ville connue sous le nom de Djei, sur l'emplacement de laquelle s'élève maintenant le Chehristan, l’un des faubourgs. Bakht-Nasz (c'est ainsi que Nabuchodonosor est nommé par les Arabes), après la prise de Jérusalem, transporta en ce lieu tous les prisonniers juifs, & ceux-ci construisirent auprès de l'antique ville de Djei un quartier qu'ils habitèrent, & qui reçut, pour cette raison, le nom de Yehoudiièh, la Juiverie. Après un nombre considérable d'années, Djei fut ruinée, & il n’en resta qu'une petite portion, tandis que Yehoudiièh s'agrandit & devint la ville moderne d'Ispahan. » Voilà tout ce que les auteurs arabes & persans nous apprennent sur les origines d'Ispahan. Djei a été effectivement le nom d'Ispahan ou d'une partie d'Ispahan, à tel point que les deux noms s'employaient indistinctement chez les poëtes persans pour désigner lspahan plus moderne, comme nous lavons vu par un vers de Khakani, cité plus haut. À notre avis, on peut admettre presque avec certitude que le nom d'Ispahan est ancien, qu'il date du temps des Sassanides ou même d'avant cette dynastie; que les noms de Djei & d’Yehoudiièh désignaient deux grandes divisions d'Ispahan, & que le premier, s'appliquant à un quartier composé plus exclusivement de Perses, s'employait aussi pour dénommer toute la ville.
Les écrivains arabes les plus anciens, en parlant de la conquête de la Perse par les musulmans, nomment expressément Djei & Yehoudiièh; mais cette distinction paraît se perdre bientôt pour faire place au seul nom d'Ispahan. Sir W. Ouseley nous fait connaître un détail qui se rapporte à l'époque de cette conquête, & qu'il a puisé dans un ouvrage arabe fort rare, intitulé : « Livre des conquêtes, » composé par Ebn A’cim de Koufa. Cet auteur, qui a vécu au vin* siècle de notre ère, dit que, lorsque le dernier souverain des Sassanides eut à combattre l'invasion des Arabes à Nehavend, son armée, sur ce champ de bataille, se montait à cent cinquante mille hommes, et qu'Ispahan, probablement y compris son territoire, lui avait fourni un contingent de vingt mille combattants.
La conquête d'Ispahan eut lieu, sous le khaliphe Omar, selon les uns en 19 (641 de J.-C.), selon d'autres en 23 de l’hégire (645 de J.-C.). Après la bataille de Nehavend, racontent les historiens arabes de Koufa (4), Abed-Oullah-ben-Otbah, lun des généraux arabes, se dirigea vers Djeï, où s'était renfermé le gouverneur de cette ville nommé Kadouskan. Après plusieurs combats, ce prince proposa, dit-on, au chef arabe un combat singulier qui devait décider du sort de la ville. Abed-Oullah accepta ce duel, fut désarçonné,
1) Ptolémée, VI, cap. vi.
(2) Asie, vol. IX.
(3) Chahnameh où Livre des Rois. publié & traduit par M. J. Mohl. Vol. I. (4) Yakout, p. 46.
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mais se releva aussitôt & proposa de recommencer la lutte; mais Kadouskan, reconnaissant probablement combien il était inutile d’opposer une plus longue résistance à une invasion déjà victorieuse à Kadeciah & à Nehavend, offrit de se soumettre moyennant certaines conditions. Elles furent plus douces que celles que les conquérants imposaient ordinairement aux villes emportées de vive force. Ispahan consentit à payer dorénavant, au trésor des khaliphes, le kharadj ou impôt foncier, au lieu d’une capitation (djexüeh), &, de plus, tous ceux qui désiraient émigrer pour ne pas embrasser l’islamisme, en obtinrent la permission.
À partir de cette époque, lirak persan & sa capitale Ispahan étaient administrés par des gouverneurslieutenants des khaliphes, d’abord Ommiades, ensuite Abassides. Lorsqu'en 186 de l'hégire (803 de J.-C.), Haroun-er-Rechid résolut de partager son empire entre ses deux fils Amin & Mamoun, Ispahan devait échoir à ce dernier avec tout le Fars, le Kerman & toutes les provinces situées au nord & à l’est de l'Irak persan. Mamoun ayant succédé ensuite à son frère comme khaliphe, Ispahan & tout lIrak furent de nouveau administrés par des gouverneurs envoyés de Bagdad, & cet état de choses dura jusqu'à la moitié du mm° siècle de Fhégire (vers 860 de J.-C.), époque à laquelle, par suite de l’affaiblissement de l'autorité des khaliphes, commencèrent à s'élever de tous côtés des dynasties éphémères plus ou moins puissantes, se succédant les unes aux autres jusqu’à la grande invasion des Tartares.
La première de ces souverainetés, qui reconnaissaient toutes cependant la suprémaie des khaliphes, fut celle des Soffarides. Le second prince de cette dynastie, Amr, fils de Leïs, s’empara d'abord d’Ispahan, comme il l'avait fait du Fars & du Khorassan; mais jugeant ensuite à propos de légitimer son autorité, il se réconcilia avec le khaliphe Mo’temed-billah, & obtint de lui un diplôme qui la lui conférait régulièrement; maïs Ispahan ne paraît pas avoir été la capitale des Soffarides : le centre & le pivot de leur puissance se trouvaient dans le Seistan, d'où ils tiraient leur origine. Ceci se passait en 267 de l'hégire (880 de J.-C.). Ce même Amr, fils de Leis, attaqué par Ismaïl, premier prince de la dynastie des Samanides, qui venait de sélever dans le Maverannahr (la Transoxiane), fut fait prisonnier & envoyé à Bagdad au Kkhaliphe Mo’tazed-billah, qui s'empressa de donner à Ismail l'investiture d’Ispahan en 279 de lhégire (892 de J.-C.), exactement comme Mo’temed lavait accordée aux Soffarides.
Les Samanides, occupés constamment dans les pays voisins du Djeïhoun (lOxus), ne paraissent pas avoir retenu longtemps l'autorité dans lIrak persan; car dans l'année 292 de l’hégire (008 de J.-C.), nous trouvons à Ispahan Mozaffer, fils de Yakout, gouverneur de cette ville pour le compte du khaliphe Moktedir-billah, & ce gouverneur en est bientôt chassé par un chef alors très-entreprenant du Tabarestan, nommé Merdavidj, lequel, à son tour, cède la place à Aboul-Hassan-Ali, fils de Boweih (ou Bouia), premier prince de la dynastie des Bouides. Aboul-Hassan-Ali, décoré par le khaliphe du titre de Émad-oud-Dowleh (colonne de l'empire), fut donc, en 324 de l’hégire (036 de J.-C.), en possession d’Ispahan, ainsi que du Fars; & sa famille, partagée en trois branches issues des trois fils d’Abou-Choudja”-Boweih (Bouia), gouverna avec éclat pendant cent ans toutes les provinces persanes, depuis la mer Caspienne jusqu’au golfe Persique, sans parler des territoires conquis dans l’ouest. Cette dynastie s'appelle aussi Deïlemite, du pays montagneux de Deïlem, voisin de Kazwin Émad-oud-Dowleh, s'étant établi à Reï, envoya son frère Rocn-oud-Dowleh à Ispahan. C’est ce dernier prince, mort en 366 de lhégire (076 de J.-C.), qui entoura Ispahan d’un mur d'enceinte, probablement le même qu'on voit encore autour de cette ville. Son fils Azad-oud-Dowleh-Fenakhosrow ayant succédé à toute son autorité, la ville d’Ispahan, avec son territoire, fut plus spécialement la résidence de Moueïid-oud-Dowleh, le plus jeune des fils de Rocn-oud-Dowleh, mais elle n'était pas la capitale des États des Bouïdes, Reï, Chiraz & Hamadan se partageant tour à tour cet honneur.
Lorsque, au commencement du v°siècle de l’hégire, Mahmoud le Ghaznevide, un des célèbres conquérants de lAsie, s'empara successivement de tout le Khorassan & de l'Irak persan, Ispahan se soumit à son autorité & fut donnée pour résidence à son fils Masoud en 421: de l'hégire (1030 de J.-C.). C'est de là que ce dernier se rendit en toute hâte à Ghazna pour disputer le trône à son frère après la mort de Mahmoud. C'était en 424 de lhégire (1033 de J.-C.). Mas’oud, en s’éloignant d'Ispahan, confia le gouvernement de ce pays à Ala-oud-Dowleh, fils de Kakou & oncle maternel du Bouide Medjd-oud-Dowleh, à l'autorité duquel Mahmoud venait de mettre fin trois ans auparavant. Mais les Deïlemites avaient trop d'influence dans toutes ces contrées pour que Ala-oud-Dowleh se contentât d’un rôle subalterne. Aussi, pendant que Masoud est occupé du côté de Ghazna, les Deïlemites s'emparent d'Ispahan, & nous trouvons cette ville sous l'autorité d'Abou-Mansour, fils d’Ala-oud-Dowleh, au moment où le puissant monarque seldjoukide
Toghroul-beg (le Tangrolipix des chroniqueurs byzantins) se présenta sous ses murs en 422 de l'hégire (1050
de J.-C.). Après un siége qui dura toute une année, Toghroul-beg y entra le premier jour de l'an 443 de lhégire (roçi de J.-C.), & ïl fut tellement ravi de l'aspect d'Ispahan, qu'il y établit sa capitale. Elle continua à jouir de cette prérogative sous les quatre premiers Seldjoukides, Toghroul, Ouloup-Arslan (1), Melek-Chah & Barkiarok.
Le cinquième prince seldjoukide Mohammed, mort en $11 de lhégire (1117 de J.-C.), résidait aussi à Ispahan. Sultan Sandjar, sixième prince seldjoukide, fils de Melek-Chah, succédant au trône, trouva dans son neveu Mahmoud un compétiteur & le défit; quand, cependant, Mahmoud reconnut l’autorité suprême de son oncle, le magnanime Sandjar lui laissa l'Irak persan avec Ispahan, à condition seulement que dans les prières publiques son nom füt prononcé avant celui de Mahmoud. A cette époque, Ispahan ne fut plus la capitale du prince suzerain, Sultan Sandjar étant forcé, à cause de ses fréquents démêlés avec des tribus turcomanes, de résider tantôt à Balkh, tantôt à Merv. Sandjar meurt en $$2 de l’hégire (1157 de J.-C), & c’est de cette époque que date le déclin de la puissance des Seldjoukides de l'Asie orientale. Mas’oud & ses successeurs ne sont plus que des princes de lIrak persan, & résident tantôt à Ispahan, tantôt à Reï, & tantôt à Hamadan.
Cette branche des Seldjoukides finit de nom à Toghroul, $oo de lhégire (1194 de J.-C.); mais son autorité avait été déjà depuis longtemps éclipsée par celle des Atabeks, tuteurs des derniers Seldjoukides, qui appelaient même à leur aide contre leur maître les Chahs du Kharezm. Un de ces princes, Tekech-Khan, cinquième prince de Kharezm, envahit en ç90 de l'hégire l'Irak persan, & confia le gouvernement d’Ispahan à un des Atabeks, Koutlouk-Inanedj, & plus tard à un de ses propres petits-filss On peut donc regarder Ispahan comme relevant à cette époque de la souveraineté des Chahs du Kharezm, souveraineté bien éphémère dans cette partie de la Perse, car ces princes commençaient déjà à lutter, pour leur propre existence, contre le torrent de l'invasion de Djenguiz-Khan.
Elle finit bientôt, en effet, dans la personne du plus héroïque de ses princes, Djelad-oud-din Monogbourni (2). Infatigable dans la lutte, ne se laissant pas abattre par des revers mélés, il est vrai, de succès, ce prince, à peine refoulé au delà de l’Indus, revient bientôt en Perse, y réunit un corps de troupes & la conquiert en grande partie. En 622 de lhégire (122$ de J.-C.), Ispahan est sa capitale, & lorsque, à la suite d’une bataille livrée dans l'Azerbaïdjan aux Tartares, en 62$ de l'hégire (1228 deNeC)Eil est mis en fuite, il se rend avec précipitation à Ispahan & y punit quelques officiers qui avaient manqué à leur devoir, en les faisant promener à travers la ville en habits de femme. Mais les Tartares envahissent successivement toutes les contrées de la Perse; la lutte devient impossible : Monogbourni disparait de la scène, sans qu'on sache exactement où & de quelle manière il a terminé son étonnante carrière.
L'invasion des Tartares, qui laissa partout sur son passage des ruines & des flots de sang, n'épargna pas Ispahan. Cette ville subit, en 637 de lhégire, un affreux massacre où périt un poëte renommé alors, Kemal Ismaïl. Les contrées du Fars & de l'Irak persan, par conséquent Ispahan & Chiraz, restèrent encore pendant plus de quarante ans sous lautorité des Atabeks de la famille de Solghour; mais ces princes n'étaient en réalité que des vassaux de Houlakou & de ses descendants. À l'extinction de la lignée des Atabeks Solghour, en 686 de l'hégire (1287 de J.-C.), Ispahan n'était qu'une ville de province administrée par des gouverneurs qu'y envoyaient les Djenguizkhanides, dont la capitale était Bagdad ou Meragha, Tebriz ou Sultanieh.
Lorsque la dynastie de Houlakou, petit-fils de Djenguiz-Khan, fit place, de fait, à celle des Ilkaanis, Melek- Achraf, successeur de Cheikh-Hassan le Grand, porta ses vues sur les provinces de l'Irak persan, &, en 748 de lhégire (1347 de J.-C.), à la tête de cinquante mille chevaux, se dirigea vers Ispahan pour s'en emparer. A cette époque, cette ville reconnaissait l’autorité d'un Djenguizkhanide, Cheikh-Abou-Ishak, maître de Chiraz. Deux de ses généraux ayant réussi à tenir encore pendant quinze jours contre les forces de Melek-Achraf, ce dernier traite avec la ville aux conditions suivantes : le nom du souverain légitime Nouchirvan, au nom duquel Melek-Achraf était censé stipuler, devait être toujours prononcé le premier dans les prières publiques ; en outre, les Ispahanais consentaient à donner à l'ilkaani Melek-Achraf la somme de dix mille dinars d’or, ainsi que des produits les plus précieux de leur industrie pour la valeur d’une somme de dix mille dinars, ce qui, pour une ville aussi considérable, pouvait être regardé comme une contribution très-modérée. Melek- Achraf s'éloigna alors du côté de l'Azerbaïidjan.
Le second prince ilkaani, Aveis, neveu de Melek- Achraf, qui succéda à son père, Cheïkh Hassan le
(1) L'orchographe Alp-Arslan est depuis longtemps adoptée en Europe, mais elle est incorrecte, c’est Ouloup-Arslan qu’on dit toujours en Perse.
(2) L'orchographe Mangberni, adoptée ordinairement dans les ouvrages européens, est également incorrecte. Il faut prononcer ce nom Monogbourni, mot turc qui signifie
un homme qui a une loupe au nez.
Grand, en 757 de lhégire (1357 de J.-C.), établit bientôt son autorité dans une grande partie de llrak persan, & ly conserva jusqu'à sa mort, en 776 de l'hégire (1374 de J.-C.); mais ce ne fut pas sans avoir à combattre les princes de la dynastie des Mozafférides qui, s'étant rendus maîtres du Fars vers l'an 754 de lhégire (1353 de J.-C.), cherchaient à étendre leurs conquêtes dans l'Irak & dans lAzerbaïdjan. Le premier prince de cette dynastie, l’'émir Mohammed, s’empara d’Ispahan avec l’aide de son fils Chah-Choudjà en 758 de lhégire (1356 de J.-C.). Il en fit sa capitale; il termina même sa vie dans la citadelle, nommée Taberek, où l'avaient jeté ses fils & un de ses cousins, aigris par ses procédés durs & blessants. Chah-Choudjà, son fils aîné, qui lui succéda, choisit Chiraz pour sa capitale. Il mourut après vingt-cinq ans de règne, en 786 de Fhégire (1384 de J.-C.).
À cette époque le fameux Timour-Beg, plus connu en Europe sous le nom de Tamerlan, avait déjà conquis la plus grande partie de lAsie orientale; & comme il était évident qu'il ne manquerait pas, en marchant sur les traces de Djenguiz-Khan, d'envahir toute la Perse, Chah-Choudjà, se sentant au déclin de la vie, lui adressa une lettre touchante dans laquelle il lui recommandait sa postérité menacée dans ses États par les Ikaniens. Timour se montra très-sensible à cette démarche, & aurait sans doute étendu sa protection sur les Mozafférides, si ceux-ci n'avaient pas eux-mêmes accéléré leur ruine par leur hostilité envers le conquérant du monde. Aussi la dynastie des Mozafférides cessa-t-elle d'exister en 790$ de l’hégire (1393 de J.-C.). À cette hostilité se rattache un événement mémorable dans l’histoire de la ville d'Ispahan. Lorsque Timour s’approcha de l'Irak persan, il envoya auprès de Chah Zein-oul-A’bedin un agent chargé de rappeler à ce prince certaines conditions convenues avec son père Chah Choudjà, en y joignant l'invitation de se rendre à une entrevue. Mais Zein-oul-A bedin non-seulement chercha sous différents prétextes à éluder cette invitation, mais encore il emprisonna l’envoyé de Timour.
Le conquérant de l'Asie n'eut pas plutôt été informé d’un procédé aussi étrange, qu’il résolut la conquête du Fars & se mit aussitôt lui-même, en automne de 789 de l’hégire (1387 de J.-C.), en marche vers Ispahan. Dès qu'il parut devant cette ville, le gouverneur Seiid-Mozaffer Cachi (de Cachan), oncle maternel de Zeinoul-A’bedin, accompagné de notables, s’empressa de lui offrir ses hommages & fut accueilli avec bonté. En même temps la citadelle Taberek fut remise à Timour, qui y plaça une garnison, & retourna dans son camp établi dans le voisinage de la ville. Là, il ordonna que tous les chevaux & toutes les armes qui se trouvaient à Ispahan fussent livrés à ses officiers, & que les portes de la ville fussent occupées par ses troupes. Les autorités municipales se rendirent bientôt après au camp afin de convenir de la somme que la ville aurait à payer. Les conditions ayant été acceptées de part & d'autre, les Ispahanais demandèrent qu'on désignât aussitôt les ofliciers chargés de percevoir la somme convenue. Timour retint les notables dans son camp & envoya quatre de ses généraux, pour surveiller la perception de la contribution. Mais il arriva que les agents subalternes chargés dans les différents quartiers de la ville de faire rentrer les sommes, mettant une rigueur excessive dans l'exécution des ordres reçus & y ajoutant encore des injures & des insultes, la population exaspérée de ces excès courut aux armes, &, sous la conduite d’un de ses concitoyens, Ali Koutchehpa, résolut de châtier les oppresseurs. Un certain nombre des agents de Timour furent victimes de la fureur populaire; quelques-uns trouvèrent cependant protection auprès des habitants plus réfléchis. Ce ne fut pas tout : bon nombre de soldats & d’autres individus du camp de Timour s'étant, sur ces entrefaites & sans se douter de ce qui se passait, aventurés dans la ville, se trouvèrent cernés par les insurgés, coupés du reste de l’armée & mis en pièces; leur nombre se montait à trois mille, parmi lesquels un général. Les postes que Timour avait fait placer aux portes de la ville furent chassés & la population se mit en mesure de les fortifier.
Le lendemain, dès que Timour apprit ces événements, son indignation ne connut plus de bornes; il fit marcher aussitôt ses troupes contre la ville pour la châtier. Les habitants de leur côté résolurent de se défendre & déployèrent dans cette circonstance une grande énergie, beaucoup de courage & de dévouement. Ils tuèrent un grand nombre de soldats de Timour &, entre autres, deux chefs d’un rang élevé. À la fin, toutefois, la ville fut prise, & Timour, ayant admis seulement une exception en faveur des mollahs & des quartiers de la ville où ses agents avaient trouvé protection contre la fureur du peuple, ordonna le massacre général. Et pour que ses ordres ne fussent pas éludés, chaque détachement de l'armée, depuis celui de dix mille hommes jusqu'à celui de cent, devait produire sa part proportionnelle de têtes coupées, ce dont les contrôleurs & autres officiers du commissariat devaient tenir une note exacte. C'est en s'appuyant sans doute sur des documents officiels de ce genre, qu'on a évalué le nombre des habitants massacrés dans cette journée
(le 6 de Zilkàdeh 789 de lhégire — 16 nov. 1387 de J.-C.), à soixante-dix mille. Le lendemain, selon lusage
datant probablement de l'invasion de Djenguiz-Khan, mais qui s’est conservé en Perse jusqu’à ce jour, on dressa, en vue d'Ispahan, des pyramides avec les crânes des victimes de la veille. Un certain nombre d'habitants étaient parvenus dans la nuit à s'échapper de la ville pour se réfugier dans les ravins des alentours, mais la neige qui tombait précisément cette nuit, laissant deviner par l'empreinte de leurs pas la direction qu'ils avaient prise, les Timouriens les poursuivirent jusque dans leurs retraites & les immolèrent tous à leur vengeance. Après avoir ainsi apaisé sa colère, Timour s'éloigna en laissant à Ispahan, comme gouverneurs, deux de ses généraux. Il est presque inutile d'ajouter que la dynastie des Mozafférides ne rentra plus en possession d'Ispahan; bien plus Timour résolut de la détruire dans le Fars, comme il venait de la détruire dans l'Irak; mais ce ne fut que six ans plus tard que cette dynastie finit dans la personne de Chah Mansour, 790$ de l'hégire (1393 de J.-C.), tué dans une bataille qu'il avait témérairement livrée à Timour. Ispahan fut alors gouvernée par des généraux de Timour ou donnée avec le reste de l'Irak persan à l’un de ses fils, entre autres à Omar Cheikh.
Lors de la mort de Timour, arrivée en 807 de l’hégire (140$ de J.-C.), Chahrokh lui ayant succédé dans la souveraineté de toute la Perse, il n’y eut dans l'Irak persan & dans le Fars aucune opposition ouverte à son autorité. Les trois frères, Pir Mohammed à Chiraz, Roustem à Ispahan, Iskender à Hamadan, vivaient d’abord en bonne harmonie entre eux; mais cette bonne harmonie fut troublée en 809 de l’hégire (1408 de J.-C.). À la suite d’une longue contestation entre les trois frères, contestation où Ispahan subit tour à tour l'autorité de chacun d'eux, Chahrokh remit le gouvernement de cette ville à Roustem Mirza, qui gouverna le pays d'Ispahan avec habileté & modération jusqu'à la fin de sa vie, qui eut lieu vers 845 de l’hégire (1441 de J.-C.).
Vers cette époque nous trouvons le gouvernement d’Ispahan donné à l'émir Saadet, fils de Khavend-Chah, neveu de Firouz-Chah, premier ministre de Chahrokh. Mais dans cette mème année, Sultan Mohammed Mirza, fils de Baisangar Mirza, fils de Chahrokh, qui n'avait été investi que du gouvernement d’une partie de lIrak persan, marcha contre Ispahan & jeta en prison l’'émir Saadet. Comme cette prise de possession, contraire aux dispositions de Chahrokh, indiquait de la part de Sultan Mohammed Mirza quelque velléité d'indépendance attentatoire aux droits souverains de son grand-père, Chahrokh marcha aussitôt contre Ispahan, & n’y trouvant plus le prince réfractaire, qui s'était enfui vers Chiraz, fit mettre à mort les émirs qui s'étaient rendus complices de l’usurpation momentanée de Sultan Mohammed, en 8$o de l’hégire (1446 de J.-C.). Cette même année fut la dernière du règne & de la vie de Chahrokh.
Par le résumé succinct qui précède, on voit que, depuis l’invasion de la Perse par Timour, Ispahan n’a joué qu'un rôle secondaire dans l'empire des Timourides. Chahrokh, qui avait établi sa capitale dans la splendide & riche Hérat, n’a fait qu'un séjour passager dans Ispahan.
Nous entrons maintenant dans une période de troubles & de guerres continuels dont l'Asie, & en particulier la Perse, ont été le théâtre pendant la seconde moitié du xv° siècle de notre ère. Les descendants de Timour, tout comme les Djenguizkhanides avant eux, se disputaient sans cesse le pouvoir suprème, cherchaient à s’'évincer réciproquement des provinces qui leur avaient été assignées par les dernières volontés de Chahrokh, & se liaient même avec les ennemis de leur famille, les Turcomans du Mouton-Blanc & du Mouton-Noir. Cet état de choses dura en Perse jusqu’à l’avénement de la dynastie des Séfis, dans la personne de Chah Ismaïl, en 883 de l’hégire (1478 de J.-C.), & quoique ce prince & ses successeurs eussent à se défendre contre des ennemis du dehors, les Turcomans, les Uzbecks & les Turcs Ottomans, & à combattre quelques tentatives de rébellion à l’intérieur, on peut dire que, pendant le xvi° siècle de notre ère, la Perse, ayant enfin obtenu des princes vers lesquels la portaient ses sympathies religieuses, a joui d'une tranquillité relative qui lui était inconnue depuis longtemps.
Pendant toute cette période, Ispahan n'occupe qu'un rang secondaire, les premiers Séfis ayant fixé d'abord leur résidence à Tebriz & ensuite à Kazwin; mais lorsque Chah Abbas [*, monté sur le trône en 094 de lhégire (1585 de J.-C.), fit dIspahan sa capitale, non-seulement son ancienne importance lui revint, mais elle acquit une prospérité & une splendeur qui dépassèrent celles de ses plus beaux jours sous les Bouides & sous les Seljoukides. Abbas I" passe à bon droit pour un des plus grands monarques que la Perse ait jamais eus. Ombrageux à l'excès, dès qu'il s'agissait des intérèts de son pouvoir, au point de sacrifier à ses méfiances son propre fils, il se montra, pendant toute la durée de son règne de quarante-cinq ans, aussi entreprenant à la guerre que préoccupé du bien-être de ses sujets. C'est cette sollicitude constante qui l’engageait à s’entourer d'artisans européens, à les attirer par ses largesses, à leur assurer la plus complète
liberté religieuse. C’est sous son règne que cinq couvents catholiques purent s'établir à Djulfa, & ce prince,
qui prit Ormouz aux Portugais, choisit lui-même pour les moines portugais une habitation au centre de la ville musulmane, en dépit des murmures des mollahs outrés d’un tel voisinage.
Deux siècles & demi environ se sont écoulés depuis la mort d’Abbas I* & son souvenir vit encore en Perse, non-seulement dans les annales & dans la tradition orale de ce pays, mais aussi dans de nombreux travaux & des monuments qui attestent une intelligence & un caractère rares parmi les princes orientaux, parmi ceux surtout qui ont pu succéder à une souveraineté bien établie au lieu d’avoir à la fonder euxmêmes.
La capitale de son choix, Ispahan, eut naturellement la plus grande part dans ses munificences, dans son goût pour les édifices luxueux & splendides. Pietro della Valle, qui datait ses lettres d'Ispahan en LONe assistait, pour ainsi dire, à la naissance, à l'exécution, à l'achèvement des plans & des travaux dont Ispahan était l'objet de la part de Chah Abbas, & le jugement qu'il porte sur la ville agrandie & embellie par ce prince a d'autant plus de valeur que ce voyageur se reporte toujours par la pensée vers l'Europe, & que, sur les bords du Zendéroud, il est encore sous le charme des souvenirs de Florence, de Rome, de Naples & de Constantinople. /
Voici ce qu'il dit : « Au demeurant, je resterai comme je reste encore ici pour voir & pour jouir d’Ispahan, qui est une ville grande, belle, populeuse, telle, en un mot, que je n'en ai vu de plus belle dans tout le Levant, telle qu'on peut en dire que, sauf la position exceptionnelle de Constantinople, Ispahan non-seulement égale cette dernière ville sous bien des rapports, mais la surpasse même, à mon avis. Quant à l'étendue, cette partie de la grande cité qu'on appelle proprement Ispahan ne sera pas moins grande, ou à peu près, que Naples; mais il y a d’autres parties construites par le roi actuel autour d'Ispahan. L'une est le nouveau Tebriz habité principalement par les populations transportées ici de cette dernière ville, & auquel le roi a donné le nom d’Abbas-Abad; une autre est la nouvelle Djulfa habitée exclusivement par les chrétiens arméniens transportés de Djulfa, ville de l'Arménie, tous adonnés au commerce & très-aisés… La troisième partie est habitée par les guèbres, les adorateurs du feu. L’'intention du roi, comme on peut déjà en juger dès à présent, paraît être de réunir toutes ces trois parties à Ispahan, de manière que les quatre ne forment qu’un seul tout. On y travaille avec ardeur (e ci si attende gagliardamente), & l'œuvre est tellement avancée qu'il manque peu de chose pour qu’elle soit achevée, le roi donnant lui-même, à qui en a besoin, le terrain, & fournissant de l’argent pour la bâtisse. Lorsque tout sera achevé, Ispahan sera plus grand que Constantinople & que Rome. »
L'œuvre a été effectivement achevée depuis Pietro della Valle, & Ispahan put être appelée une tétrapole, c'est-à-dire une cité formée de quatre villes : Ispahan, Abbas-Abad, Djulfa, Guebr-Abad.
Sous les successeurs d’Abbas le Grand la Perse a joui, à l'extérieur comme à l'intérieur, d’une tranquillité à peu près continuelle. À l'extérieur ses armes ont été en général victorieuses, & à l’intérieur le peuple persan, par reconnaissance, & en souvenir des trois premiers Séfis : Ismaïil, Tahmasp & Abbas I”, voua réellement à toute leur postérité un attachement mêlé de vénération. Parmi ces princes, il n'y en eut pas un seul qui füt remarquable par l'intelligence ou par le caractère. Le pouvoir absolu qu'ils exerçaient, dans toute l’acception du mot & avec tous les traits particuliers à l'Orient, préparait seulement pour lavenir des calamités & des ruines; les cruautés de Séfi, d’Abbas Il, de Soleiman n'’atteignaient, la plupart du temps, que les compagnons de leurs déréglements; mais, au total, la masse du peuple, qui se trouvait en dehors de la sphère où s’accomplissaient ces excès passagers & individuels, puisait dans la tranquillité générale du royaume une somme suffisante de bien-être. Le règne éminemment pacifique d’Abbas I], celui de Soleiman, celui de Chah Sultan Hussein, le penchant commun à tous ces princes pour des relations avec l’Europe, leur tolérance religieuse, leurs habitudes raffinées, l'amour de la magnificence & du luxe, tout cela contribuait beaucoup à développer la richesse du pays. Leur capitale Ispahan fut la première à recueillir le fruit de ces dispositions favorables au bien-être de toute société, & il n'est pas étonnant que, comme nous l’assurent tous les voyageurs européens du xvi* siècle, cette ville, comptant environ six cent mille habitants, fût une des plus magnifiques & des plus agréables. Soleiman Chah construisit à l'ouest d’Ispahan, dans un interstice séparant deux montagnes, un pavillon de plaisance pour sa résidence d'été, appelée Takhti Soleiman (Trône de Soleïman), & son successeur, Chah Sultan Hussein, bâtit derrière Djulfa une magnifique résidence qu’il nomma Farah-Abad (Séjour de la joie), & qu'il affectionna particulièrement.
Ainsi, pendant cent ans, Ispahan ne cessa de s’agrandir, de s’embellir, de s'enrichir sous les auspices de
ses souverains, & grâce à l’activité, à l'industrie de ses habitants musulmans & juifs, chrétiens & guèbres;
mais le moment vint où cette ville devait perdre sans retour cette prospérité & expier cruellement l’apathie de ses princes, l’avilissement de ses chefs, la mollesse engendrée par une longue période de paix.
rour nous renfermer dans les limites étroites que nous trace notre cadre, nous nous bornerons à dire ici que la province de Kandahar, aujourd’hui l’un des trois États de l'Afghanistan & peuplé en grande partie par les Afghans, appartenait, au xvi siècle, à la Perse, & était administrée par des gouverneurs envoyés d'Ispahan. La faiblesse bien connue du gouvernement persan sous Chah Sultan Hussein fit concevoir à un chef habile de cette peuplade guerrière, Mir Veïss, le projet de se rendre indépendant, & il n'eut pas beaucoup de peine à y réussir, ayant appris pendant son séjour à Ispahan, où il avait été envoyé comme prisonnier, qu'il pouvait tout tenter contre un souverain, jouet des plus basses intrigues des mollahs, des eunuques & des grands, jaloux les uns des autres.
Mir Veiss obtint plusieurs succès sur les Persans, mais c’est à son fils Mahmoud que fut réservé l'honneur, non-seulement de venger toutes les humiliations dont ses compatriotes étaient l’objet de la part des Persans comme sujets & comme sunnites, mais encore de conquérir à son tour la Perse & de s'élever au trône des Séfis. Il tenta cette entreprise à la tête d’une armée peu nombreuse, & quoiqu'il füt battu dans la première campagne, celle qu'il entreprit en 1721, il revint à la charge l’année suivante, tant il était persuadé, par tout ce qu'il avait appris de son père Mir Veïss, que les efforts des plus habiles généraux qu'eüt alors la Perse se briseraient contre l’apathie ou les intrigues de la cour. Au mois de janvier 1722 donc, Mir Mahmoud quitta pour la seconde fois Kandahar, traversa le désert du Kerman, prit la ville de ce nom, & bien que repoussé de Yezd, il n’en continua pas moins sa marche vers Ispahan. Son armée ne se montait pas tout à fait à vingt mille hommes, en majeure partie cavalerie, & son artillerie ne se composait que de zembourek ou couleuvrines montées sur des chameaux & se chargeant de boulets pesant environ deux livres.
Avec cette force, Mir Mahmoud défit l'armée persane à Golnabat, village situé à cinq lieues d’Ispahan, & parut devant la capitale dont il n’était plus séparé que par le Zendéroud & les murailles qui pouvaient offrir une résistance sérieuse à une artillerie d’un calibre tel que celui que nous venons de dire. La défaite de Golnabat répandit dans Ispahan une consternation d'autant plus grande, qu'on sy était habitué à parler avec dédain d’une poignée de barbares & de rebelles. La cour se mit à délibérer sur les mesures à prendre.
Tandis qu'à l'approche des Afghans, les ministres & les généraux discutaient sur ‘à gravité de la situation, Chah Sultan Hussein répondit à leurs instances par ces étranges paroles : « C'est votre affaire, vous avez des armées, pourvoyez-y; quant à moi, pourvu que ma maison de Farah-Abad me reste, je serai content. » On décida que la cour ne quitterait pas la capitale & que celle-ci se défendrait. À cette époque, Ispahan comptait, dit-on, six cent mille habitants, & ses murailles étaient hérissées de quatre cents canons. Le premier point que Mir Mahmoud eut à occuper pour attaquer la ville fut cette même résidence de Farah- Abad dont nous venons de parler, car elle offrait un abri, une place d'armes & au besoin une position forte dans ses murailles, flanquées de distance en distance de tours. De Farah-Abad, les Afghans s’étendirent à Djulfa & de là cherchèrent à traverser les ponts du Zendéroud; mais ces premières attaque. furent infructueuses, grâce à l’habileté avec laquelle un Arménien, Yakoub, dirigea le feu sur les assicgeants. Les échecs réitérés éprouvés par Mir Mahmoud lengagèrent à changer de tactique. Instruit par les intelligences qu'il avait dans la place, il aima mieux ménager ses hommes & prendre la ville par la famine.
En exécution de ce plan, après un succès obtenu sur le pont d'Abbas-Abad appelé aussi pont de Marnoun, il passa le Zendéroud & cerna toutes les issues de la capitale, de telle manière que l'entrée des vivres y devint tout à fait impossible. Le siége régulier commença à la fin de mars 1722 & continua jusqu’au mois d'octobre.
Après deux mois de ce blocus hermétique, en juin, la cherté était encore tolérable; en juillet & en août, on en vint à manger les chameaux, les mulets, les ânes & les chevaux; en septembre, on fut réduit à manger des chiens & des chats. Le blé étant déjà très-rare en septembre, la livre de pain se vendait vingt-cinq francs pendant ce mois & cinquante francs en octobre. Les feuilles & l'écorce des arbres se vendaient à la livre, & on les mélait, ainsi que les herbes & les racines sèches, à du son pour en faire du pain. Il n'y eut pas jusqu'aux cuirs des chaussures dont on ne fit usage en les ramollissant dans l’eau bouillante. On en vint à la fin à manger de la chair humaine. Il est vrai que ceux que l’on surprenait à le faire étaient aussitôt assommés À coups de massue par la police, mais la sévérité déployée à cet égard n’empècha pas, dit-on, quelques mères dénaturées de manger de la chair de leurs propres enfants. Une grande mortalité s’ensuivit & le nombre de
. . , Eu f 4 14 Le cadavres qui, après avoir séjourné quelque temps dans les rues, furent enfin jetés dans le Zendéroud, était
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tel que, pendant un an entier après le siége, on s’abstint de boire de l'eau de cette rivière & d’y pêcher du poisson; & si cette agglomération de corps morts, privés de sépulture, n’engendra aucune maladie pestilentielle, c'est, dit-on, à l'air excellent d'Ispahan qu’on doit l’attribuer.
Les horribles détails que nous venons de retracer sont puisés dans les récits des témoins oculaires, en partie dans ceux du père Krusinski, qui ne quitta Ispahan qu’en 1725, & en partie dans les mémoires du cheikh Mohammed-Ali-Hazin (1).
Ce n’est pas que, pendant ce temps-là, des négociations entre la cour & Mir Mahmoud n'eussent eu lieu; mais celui-ci trainait ces négociations en longueur jusqu'à ce que Chah Sultan Hussein, voyant l'enceinte de son palais même atteinte par le manque de vivres, consentit enfin à abdiquer & à installer pour ainsi dire lui-même son ennemi sur le trône, sans lui rien faire perdre de ses trésors, ce qui aurait infailliblement eu lieu si la ville avait été prise d'assaut & livrée au pillage des troupes assiégeantes. Le 23 octobre, Chah Sultan Hussein sortit de son palais au milieu d’un morne silence & s’achemina, sur un cheval envoyé par Mir Mahmoud (1 n’en restait plus à Ispahan), vers cette même résidence de Farah-Abad qui faisait ses délices un an auparavant. Le 24, Mir Mahmoud entra dans la ville & prit tranquillement possession de lautorité souveraine. La manière dont le siége avait été conduit & dont le changement de dynastie s'était opéré, épargna à la ville les calamités qui accompagnent souvent l'occupation ennemie. Il y eut des dégâts & des actes de vandalisme, mais il n'y eut pas de ruines, & la discipline sévère qui régnait dans l’armée afghane préserva la population de nouvelles calamités; le siége cessant, les vivres ne tardèrent pas à abonder, mais Ispahan eut bientôt à supporter une nouvelle & terrible épreuve.
Furieux de la défaite que la vaillante population d’un petit bourg du voisinage, Isfahanek (2), avait fait subir à un détachement des Afghans, & du massacre d'un autre corps afghan qu'il avait envoyé en garnison à Kazwin, Mir Mahmoud résolut de se venger sur la population de la capitale, & dans ce but il invita, le 2$ janvier 1723, à un festin royal trois cents personnes choisies tant parmi les grands de la Perse que parmi les notables d'Ispahan. Tous ces invités furent cruellement massacrés à leur arrivée & leurs cadavres jetés sur la grande place Meïdani-Chahi. Mir Mahmoud fit égorger ensuite tous leurs enfants, puis, se portant vers les medrecèhs ou colléges, il en fit tirer les jeunes élèves, les fit conduire hors de la ville, & là, les poussant vers la campagne, il leur fit donner la chasse comme à des bêtes fauves, avec des flèches & des javelots. Peu après, les gardes de Chah Sultan Hussein furent égorgés à un repas auquel on les avait conviés dans une des cours du palais. Les jours suivants furent marqués par d’autres massacres. Sous prétexte que le complot de Kazwin pouvait avoir des ramifications dans Ispahan, les Afghans firent des perquisitions dans les maisons & y mirent à mort un grand nombre d'habitants.
La famine de 1722 & les massacres de janvier 1723 dépeuplèrent tellement Ispahan que Mir Mahmoud, pour combler les vides faits par ces deux calamités dans sa capitale, y fit venir, d’un bourg voisin de Hamadan, une peuplade nombreuse appelée Derguezin, dont la fidélité ne devait pas lui être suspecte, soit qu’elle füt de la secte sunnite, comme le dit le P. Krusinski, soit qu’elle püt encore passer, comme au x1n1° siècle de notre ère (V. Yakout), pour professer les doctrines communistes de Mazdak, fameux sectaire persan d’avant l’islamisme : elle était dans tous les cas hostile à la religion & à la société persanes.
L'histoire de Mir Mahmoud & de son cousin & successeur Achraf & le sort de la famille des Séfis ne nous intéressent ici qu'autant qu'ils se rattachent à la ville d’Ispahan; nous nous bornerons donc à dire que Chah Sultan Hussein rentra, après son abdication, dans le palais de ses aïeux & y mena, sous la surveillance du roi afghan, une vie de reclus dont il parut du reste se contenter. Son fils Tahmasp, qui avait réussi pendant le siége à s'échapper d'Ispahan, se maintenait tantôt dans le Mazenderan, tantôt dans le Khorassan, où grandissait déjà en renommée & en autorité son général Tahmasp-Kouli-Khan, plus tard Nadir-Chah. L'existence seule de Tahmasp rendait la souveraineté de Mir Mahmoud précaire, & l'irritation maladive qu'il en ressentait fut telle qu’un jour il fit égorger à Ispahan trente-neuf princes du sang, &, voulant immoler à sa fureur les deux plus jeunes enfants du vieux Chah Sultan Hussein qui les couvrait de ses bras, frappa d’un coup de poignard le monarque détrôné. On dit que le remords qu'il ressentit à la suite de cet acte de violence, aggrava sa maladie, donna plus dintensité à ses paroxysmes de folie furieuse autorisa son cousin Achraf à mettre fin, du consentement de sa propre
mère, à ses souffrances & à sa vie (en 172$). Achraf lui succéda comme roi de Perse. Il fit construire à Ispahan
(1) Voyez l’autobiographie de ce cheikh publiée en persan & en anglais par Balfour.
(2) Krusinski l’appelle Ben-[spahan.
un fort qui porte son nom. Son règne eut même quelques instants de gloire (en 1729); mais il ne fut pas de longue durée. Tahmasp-Kouli-Khan défit les Afghans dans une bataille mémorable livrée à Mourtcheh-Khar, à quinze lieues d’Ispahan. Achraf ne s'arrêta dans sa capitale que pour commettre un nouvel acte d’atrocité sur la personne de Chah Sultan Hussein qu'il tua de sa propre main, & s'enfuit vers Chiraz où il fut bientôt tué à son tour.
Tahmasp, ramené à Ispahan par son triomphant général Nadir, fut accueilli par la population, si longtemps dévouée aux Séfis, avec des transports de joie. Quel ne fut pas son étonnement lorsque, en rentrant dans ses appartements, il vit se jeter dans ses bras sa propre mère qui, depuis quelques années, sous le règne des Afghans, y vivait déguisée en esclave! Tahmasp remonta donc sur Île trône de ses aïeux; mais l’ascendant que donnaient à Nadir ses talents, son énergie & le prestige de ses victoires, ne laissait au roi qu'une souveraineté nominale; & cette ombre même. s'évanouit lorsque le puissant général, indigné des conditions défavorables d’un traité conclu par Tahmasp avec les Turcs, détrôna son souverain, se fit déclarer tuteur de son jeune fils Abbas IT & relégua Tahmasp dans une ville du Khorassan où il fut plus tard assassiné. En 1736, Nadir fut proclamé lui-même roi dans la plaine de Tchowal-Moghan, située dans la province de Chirvan, & entra, quelque temps après, à Ispahan comme souverain de toute la Perse, rétablie bientôt, grâce à ce même Nadir-Chah, dans ses limites depuis Bagdad jusqu'à l’Indus.
Pendant tout le règne de Nadir-Chah jusqu'en 1747, où il fut assassiné, Ispahan demeura la capitale de la Perse; mais son souverain, occupé sans cesse de guerres & d’expéditions lointaines, car il alla jusqu'à Dehli, ne séjourna que peu de temps dans Ispahan. La mort de Nadir-Chah ouvrit de nouveau en Perse une période de déchirements & de troubles occasionnés par les guerres entre plusieurs prétendants successifs, fils ou neveu ou ministres du conquérant. En 1750, nous trouvons à Ispahan, comme gouverneur de cette ville, au nom de Chah- Rokh, un certain Abou-1-Feth-Khan; mais, dans cette même année, un chef de la tribu des Bakhtiaris, Ali-Merdan- Khan, prit possession d’Ispahan, &, voulant faire agréer son usurpation par la population de cette ville, éleva au trône un représentant de la famille de Séfis, âgé de huit à neuf ans & proclamé sous le nom de Chah-Ismail. A cet effet, il groupa autour de lui plusieurs chefs puissants parmi lesquels nous remarquons Kerim Khan, chef d'une tribu persane, aussi distingué par son jugement & sa justice que par son caractère doux & honnête. Kerim Khan saperçut bientôt que son collègue, jaloux de sa popularité, préparait sa ruine; il quitta donc Ispahan, mais Ali-Merdan-Khan ayant été assassiné sur ces entrefaites, Kerim Khan resta maître de tout le midi de la Perse, les provinces du nord, de l'est & de l’ouest étant toujours sous la domination de divers chefs aspirant à l'autorité suprême sur tout l'empire iranien.
Ce n’est pas cependant à Ispahan qu'il établit sa capitale; il la fixa à Chiraz, situé plus près des demeures de la tribu Zend à laquelle il appartenait. Kerim Khan a régné vingt ans sur presque toute la Perse, mais il ne prit d'autre titre que celui de vekil (régent), comme sil reconnaissait que le trône appartenait toujours à ce fantôme de roi, 1ssu des Séfis, qu'Ali-Merdan Khan avait suscité à Ispahan, sous le nom de Chah-Ismail. |
La mort de Kerim Khan, qui eut lieu en 1779, fut le signal de nouveaux troubles & d'une guerre entre les proches parents de Kerim, qui se disputaient le trône. Ispahan a dü se ressentir de ces déchirements & payer, par la perte de son repos & de son bien-être, l'honneur d’être successivement choisie pour capitale par Zeki Khan, Sadik Khan, Ali Mourad Khan, Djafar Khan & Lotf Ali Khan, tous princes de la famille de Kerim. Mais nous touchons au moment où la dynastie Zend, qui avait pour centre de sa puissance le midi de la Perse avec les deux villes principales d'Ispahan & de Chiraz, allait faire place au fondateur de la dynastie des Kadjars, actuellement régnante. Aga Mohammed-Khan, qui s'était déjà fait connaître comme l'ennemi le plus redoutable de la famille de Kerim Khan & comme aspirant à la royauté, avait une si haute idée des talents d’Ali Mourad que, lorsque ses compagnons l'engageaient à quitter la province d’Asterabad, siége de son autorité, & à entreprendre une expédition contre Ispahan, il répondait : .« Attendons que nous ne trouvions plus sur notre chemin Al Mourad Khan.» En effet, deux mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la mort de Mourad, qu'Aga Mohammed forçait Djafar-Khan de fuir d’Ispahan & s'emparait de cette ville. Battu par Djafar-Khan quelque temps après, vainqueur de nouveau en 1786 (1200 de l'hégire), chassé encore une fois d'Ispahan par Lotf Ali Khan, fils de Djafar-Khan, en 1788, puis y rentrant définitivement en maître, Aga, Mahommed-Khan ne tarda pas établir son autorité dans toute la Perse & fonda la dynastie des Kadjars, dont le souverain actuellement régnant, Nassir-oud-din-Chah, est le quatrième prince.
Les Kadjars, qui étaient établis depuis le Chah-Tahmasp dans le Mazenderan & particulièrement à Asterabad,
devaient être, pour un prince sorti de leurs rangs, un appui naturel; aussi nous voyons Aga-Mohammed-Khan établir sa résidence à Téhéran. La ville d’Ispahan semble, du moins aussi longtemps que régnera la dynastie actuelle, devoir renoncer à l'honneur d’être la capitale de la Perse & se contenter du rang d'une ville considérable de l'Irak. Les annales de cette ville pendant les dernières soixante-dix années n'ont été marquées par aucun événement important. Dans cette période, si elle n'a pu reprendre son ancienne splendeur, elle doit à Feth- Ali-Chah, mais surtout à la munificence d'un de ses gouverneurs, Hadji Mohammed Hussein-Khan, décoré du titre d'Eremad oud dowleh (confiance de l'empire), l'entretien, la conservation ou la restauration de quelques-uns de ses plus beaux édifices. Sous le règne de Mohammed-Chah, père du roi actuel, Ispahan avait été pendant quelque temps le théâtre des excès d'une bande de voleurs qui rançonnaient la population avec une audace incroyable, à tel point que, pour y mettre fin, le Chah jugea nécessaire de s’y rendre en personne & de faire procéder à une enquête & au châtiment des coupables. Ces exécutions eurent lieu en 1840, & depuis ce temps l’ordre & la tranquillité n'ont pas été troublés sérieusement dans cette ville, qui est toujours gouvernée par un grand personnage, envoyé de Téhéran.
Tel est l'aperçu rapide des événements les plus importants dont la ville d’Ispahan a été le théâtre dans l'espace d'environ douze cents ans, c’est-à-dire depuis l'époque où l'on peut établir avec précision la date de ces événements.
Un voyageur qui approche d’Ispahan, n'importe de quel côté, s'aperçoit aussitôt qu’il a devant lui quelque vaste & belle cité. S'il y arrive en été, les jardins du dehors & de l'intérieur de la ville noient tout dans la verdure de leur feuillage & dérobent à la vue les constructions, en général peu élevées; mais les minarets des nombreuses mosquées, disséminées sur tous les points, dressant leurs élégants sommets dans les airs, lui permettent de juger, du premier coup d'œil, de l'étendue de la ville.
La vue panoramique d'Ispahan, prise du côté du sud (planche I-H), présente encore cet aspect qui a dü produire & produisait, en effet, à l'époque de la splendeur de cette ville, sur tous les voyageurs européens, une impression que tout, à l'intérieur, venait justifier & compléter. Aujourd’hui, cette première impression favorable fait place à un désappointement mêlé de tristesse, lorsque, en pénétrant dans la ville, le voyageur traverse souvent des quartiers entiers en ruine, n'offrant à l'œil que des rues désertes, bordées de maisons à moitié écroulées, de masses de terre avec des traces de portes & de fenêtres. On dirait qu'un tremblement de terre, un vaste incendie, un bombardement ou quelque autre fléau ont passé sur ces demeures. Il n’en est rien. Les Persans ont lhabitude d'attribuer ces dévastations à l'invasion des Afghans du commencement du siècle passé; elles ne sont pas, directement du moins, leur œuvre. À notre avis, ces ruines sont en grande partie la conséquence naturelle du dépeuplement graduel, arrivé à la suite de la translation de la capitale d'abord à Chiraz & ensuite à Téhéran, & des guerres continuelles entre les divers prétendants au trône dans la seconde moitié du xvin° siècle; en partie aussi, elles résultent de la nature des matériaux de construction; les murs bâtis en briques cuites au soleil ne résistent pas longtemps aux pluies violentes & à l'action du temps, surtout dans un pays où linsouciance & l'incurie publiques & privées lui viennent puissamment en aide, où la restauration des anciennes constructions n'est ni dans les goûts, ni dans les habitudes des gens du pays, où un homme aisé aime mieux bâtir à grands frais une maison à lui que de relever & d'entretenir celle où vécurent ses pères. Du reste, cet état de délabrement & de ruine n’est pas pour la première fois, de nos jours, signalé à [spahan,; il la été à plusieurs époques de son histoire; d’autres villes, considérables autrefois, offrent çà & 1à le même aspect de ruines partielles; ce qui, dans beaucoup de cas, n'exclut pas le bien-être & l’aisance des quartiers habités.
Kæmpfer, qui a visité [spahan dans la seconde moitié du xvn° siècle, nous dit qu'il lui était impossible de faire, à cheval, le tour de la ville dans l'espace d’une journée, à cause des sinuosités créées par les jardins & les fossés. Selon Chardin, Ispahan n'avait pas moins de douze lieues de tour. La population, selon les uns, ne se montait pas, au xvu° siècle, à moins de six cent mille habitants, & selon d'autres, au double même de ce chiffre. « Les mémoires, ajoute Chardin, qu'on m'avait donnés étaient fort différents sur cela, mais ils étaient assez semblables sur le nombre des édifices, qu'ils faisaient monter à trente-huit mille deux à trois cents; savoir : vingt-neuf mille quatre cent soixante-neuf dans l'enceinte de la ville & huit mille sept cent quatre-vingts en dehors : tout compris, les palais, les mosquées, les bains, les bazars, les caravansérails & les boutiques. » Bien que des données précises nous manquent pour fixer le chiffre de la population actuelle d'Ispahan, il est certain qu'il n'approche pas même du quart de celui que Chardin considère comme le plus modéré & le plus
probable. D’après le plan d'Ispahan, levé il y a environ trente ans & représenté à la planche III, en additionnant
le nombre des maisons habitées, on arrive au chiffre de huit mille à peine, & en comptant dix personnes par maison, on ne dépasse pas le chiffre de quatre-vingt mille âmes.
Nous n’entrerons pas dans la description détaillée de la ville. Ceux qui voudraient se faire une idée exacte de ce qu'elle était à la fin du xvu° siècle, peuvent recourir au Voyage de Chardin, écrivain consciencieux & exact, au moins en tout ce qu'il voyait lui-même & ce qui se passait de son temps. Il nous assure que d’après les relevés qui lui avaient été fournis, Ispahan comptait cent soixante-deux mosquées, quarante-huit colléges, dix-huit cent deux caravansérails, deux cent soixante-treize bains publics & douze cimetières; que dans la ville on tuait chaque jour deux mille moutons & quinze cents dans les faubourgs, sans compter ce que l’on en tuait pour la cuisine du roi.
De nos jours, l'étendue d'Ispahan est réduite à 17 kilomètres de pourtour, sans compter les faubourgs, dont l'étendue est de 12 kilomètres. La ville est entourée d’un mur d'enceinte construit en briques cuites au four. Les treize portes qui donnent entrée dans la ville sont également flanquées de tours. Les rues sont Ja plupart du temps étroites & tortueuses & débouchent parfois dans des bazars ou dans de vastes places plantées d'arbres. Dans un grand nombre de rues, tant dans la ville elle-même que dans le faubourg de Djulfa, coule, au milieu de la voie, un ruisseau ombragé d'arbres; malheureusement, ces petits canaux sont très-mal entretenus & les rues ne sont pas pavées. Les maisons des particuliers n'ont à Ispahan, pas plus que dans
“le reste de l'Orient, aucune façade régulière sur la rue, & le corps principal de logis est toujours précédé d’une cour ou d’un jardin. Les portes d'entrée sur la rue sont généralement basses & étroites dans les habitations des classes moyennes, elles sont très-grandes dans celles des grands personnages. Dans les grandes maisons comme dans les palais, les principaux appartements sont toujours, au rez-de-chaussée, élevés de trois à quatre marches au-dessus du sol de la cour.
Les distributions intérieures sont bien entendues & une grande symétrie règne dans les détails. Dans l'intérieur des appartements, les murs sont enduits de plâtre blanc, les arêtes très-bien dressées; les corniches & les moulures sont aussi en plâtre blanc bien profilées, relevées par des filets peints en rouge, bleu, jaune 8 or. Les Persans ne connaissent, en fait d'ameublement, ni chaises, ni canapés, ni tables, ni consoles; quelques objets d'utilité ou d'ornement qu'on y trouve sont placés dans des niches peu profondes, pratiquées dans le mur & disposées avec goût & symétrie, quelquefois sur toute la hauteur. Les plafonds sont de bois & à compartiments ornés, peints & quelquefois dorés. La menuiserie des portes est à un ou deux vantaux, à panneaux ferrés sur cadre de bois peint en couleurs & les panneaux ornés de fleurs. Les fenêtres sont formées de châssis ouvrant à coulisses, avec des combinaisons de petites pièces de bois très-artistement disposées & ornées de vitres de diverses couleurs, ce qui produit un effet très-agréable à l'œil. Ces fenêtres à châssis, appelées arouci, coùtent souvent très-cher & constituent un article de luxe chez les Persans.
Les toitures sont plates, en terrasse, avec une légère pente pour l'écoulement des eaux de pluie. Les constructeurs ne connaissent pas l’art du trait de la charpente, & ne font, par conséquent, aucun assemblage par tenon & mortaise; les pièces de bois ne sont maintenues entre elles que par des clous ou par des étriers CNRC
On emploie, pour la construction des édifices publics & des maisons, des briques cuites au soleil & des briques cuites au four; ces dernières sont d’une couleur jaune doré, ce qui a fait croire à quelques voyageurs qu'elles étaient peintes. L’ornementation extérieure se fait, en général, avec des briques émaillées de formes & de couleurs variées représentant des fleurs, des rinceaux, des oiseaux, des vases, des cartouches & des inscriptions; dans ces dernières c'est le bleu qui prédomine sur les autres tons.
La planche I-I] présente un panorama d’Ispahan, ou vue générale prise de la terrasse du couvent des derviches situé vers la partie sud de la ville, dans le grand cimetière de Takhti-Poulad.
La planche II offre le plan général d’'Ispahan; on y a marqué par une teinte noire les édifices qui sont décrits dans cet ouvrage & qui ont été mesurés avec soin.
Quelques mots encore pour orienter le lecteur sur le plan général. Nous nous plaçons au sud du Zenderoud & du faubourg de Djulfa : nous voyons, à notre gauche, les ruines de Farah-Abad. Cette résidence, construite par Chah Sultan Hussein, & dont nous avons parlé dans notre récit historique, se composait d’un palais de plaisance & de jardins, le tout entouré d’un mur flanqué de tours. Ce prince consacra à ce palais des sommes énormes, non-seulement parce qu'il y déploya un luxe & une magnificence qui étaient dans les goûts de sa famille, mais encore parce que, l'endroit étant dépourvu d’eau, il fallait ly faire venir de loin au moyen d'aqueducs en
pierre. Ce Farah-Abad, grandement dévasté par les Afghans, en 1722, ne doit pas être confondu avec une
autre résidence de plaisance du même nom, le Farah-Abad dans le Mazenderan où mourut Chah-Abbas le Grand. À droite de notre plan, on voit les ruines d’un couvent des derviches. Ce couvent était aussi un édifice splendide bâti par Chah Sultan Hussein; la porte principale en était, dit-on, tout entière d'argent. Après avoir traversé le Zenderoud, on voit, à droite, la citadelle Tabarek, construite probablement sous les Sedjoukides & rappelant par son nom la forteresse de Tabarek près de Rey. | 4 Rat
On traverse le Zenderoud sur quatre ponts pour se rendre à Ispahan : 1° celui qui est le plus à l'ouest s'appelle le pont de Marnoun, nom corrompu, selon Kæmpfer, du mot Maranban (charmeur de serpents); il est en dehors de l'enceinte de la ville; 2° le pont d’Allah-Verdi Khan, dont on verra la description détaillée plus loin, ce pont s'appelle aussi pont de Djulfa & pont d'Ispahan; 3° le pont de Hassan-Abad, ou Baba Rocn-oud-Din, ou bien Pont des Guèbres, parce que Chah Abbas II l'avait fait construire exprès pour que les. Guèëbres qui venaient des alentours aux marchés de la ville pussent s’en retourner chez eux sans passer par le Tcharbagh & par le pont d'Allah-Verdi Khan. Ce pont s'appelle aussi pont de Hadjou, pont de Chiraz où pont Royal. Il existe encore un quatrième pont qui sert d’aqueduc. L’enceinte du palais du temps des Séfis ‘avait trois quarts de lieue de pourtour & six portes. On en trouve aussi la description détaillée dans Chardin.
Nous venons de jeter un coup d'œil général sur Ispahan & de nommer les points qui frappent la vue tout d'abord quand on embrasse du regard le panorama de cette ville. Nous allons maintenant en franchir les murs, & essayer de décrire les principaux monuments qui embellissent encore lancienne capitale de l'Iran.